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Comment devenir (peut-être) un joueur NFL en 70 jours

C’est le défi proposé à Yoann Miangue, un jeune Français ancien spécialiste du taekwondo et sélectionné pour l’International Player Pathway Program de la grande ligue américaine. 
Pierre Longeray
Paris, FR
23.4.21
nfl foot us football américain france
Yoann Miangue à Bradenton en Floride. Crédits : NFL International Player Pathway Program.

Comme chaque année depuis 2017, la NFL cherche par le biais de son programme de détection international (l’IPPP pour International Player Pathway Program) à mettre la main sur des joueurs étrangers, pas forcément spécialistes de la discipline, pour les faire intégrer une des 32 franchises de cette ligue peu tendre avec les prétendants non-Américains. Sur les quelques 1 700 joueurs actuellement sous contrat en NFL, moins d’une centaine sont nés hors des États-Unis – un résultat en somme logique puisque le football américain n’est que peu joué en dehors de ses frontières. Or, la ligue – à l’instar de la NBA – tente timidement de s’internationaliser et s’escrime à aller chercher des talents hors du foisonnant terreau universitaire local (d’où viennent la quasi-totalité des joueurs actuels, sélectionnés chaque année à l’occasion de la draft). 

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Pour la dernière cuvée de l’IPPP, un Japonais, deux Autrichiens, un Allemand, un Mexicain, un Chilien, un Néo-Zélandais, deux Britanniques, un Italien et donc un Français ont été repérés par les fins limiers de la NFL. Yoann Miangue – 22 ans, 1 mètre 95, 130 kilos, ancien espoir en taekwondo et à peine 6 matchs de foot US dans les jambes – devenait ainsi le deuxième français, après Anthony Dablé, à être sélectionné dans le cadre de ce programme de 10 semaines, sorte de mise à niveau accélérée des pré-requis attendus en NFL. Rentré de Floride depuis quelques jours, Yoann Miangue attend désormais la fin avril pour savoir s’il a tapé dans l’oeil d’un recruteur. En attendant de voir s’il va rejoindre Richard Tardits (le dernier et seul Français à avoir joué dans un match officiel outre-Atlantique), on lui a passé un coup de fil pour comprendre comment il s’est retrouvé en moins de deux ans aux portes de la NFL.

VICE : Comment est-ce qu’on passe du taekwondo au football américain ?
Yoann Miangue :
Mon histoire avec le foot US a commencé fin 2018, quand j’ai perdu ma mère d’un cancer. Le taekwondo, c’était un projet qu’on avait à deux. Elle était ma source de motivation. Quand j’étais moins bien, c’est elle qui me poussait. En la perdant, j’ai aussi perdu cette motivation. Début 2019, j’ai essayé de reprendre le taekwondo, mais j’ai vite compris que cela ne marcherait pas. J’ai donc tout arrêté, un peu du jour au lendemain. 

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Du coup, tu décides de te tourner vers le foot US ?
Étant sportif dans l’âme, il me fallait quand même une activité, pour me vider la tête. À l’époque, je regardais pas mal un manga qui s’appelle Eyeshield 21 et qui tourne autour du football américain. Je me dis « Pourquoi pas essayer le foot US ? », alors que je ne connais ni les règles et encore moins les tactiques. Puis une personne qui travaille dans le taekwondo me met en contact avec des gens au Flash de La Courneuve, la meilleure équipe de France. Du coup, je débarque là-bas, avec le gratin du foot US français, tout en n’y connaissant pas grand chose.

Tu avais quand même une idée de la position à laquelle tu voulais jouer ? 
Je savais que je voulais jouer en défense. Mon objectif, c’était d’être linebacker. Mais j’ai vite compris que ce n’allait pas être pour moi. En fait, les linebackers sont un peu les cerveaux de la défense, qui doivent vite voir ce que l’attaque va proposer. Donc, le poste nécessite une connaissance assez poussée du jeu. Et vu que je n’y connaissais quasiment rien, je ne me voyais pas arriver dans une équipe championne de France et débarquer comme linebacker. Du coup, ils m’ont positionné en D-Line, et ça me va très bien. Ça correspond pas mal à mon physique et mes capacités. C’est un poste où une bonne vitesse de bras peut servir.

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Quand est-ce que le foot US devient un peu plus qu’un hobby pour toi ?
En gros, en septembre 2019, alors que j’ai joué à peine deux ou trois matchs de foot, il y a des sélections pour l’équipe de France. J’avais vu passer l’info, mais perso je n’avais pas du tout l’ambition d’y aller. Puis un collègue à moi me motive pour y aller – pour voir ce qu’on pouvait y faire. J’accepte, en me disant que ça sera l’occasion de voir où je me situe par rapport aux meilleurs joueurs de France. Donc, le jour J on se pointe aux tests. Le matin, c’est tout ce qui est physique, agilité, courses… Arrivé midi, je vois que mes stats sont pas si mal comparées aux autres. Je suis dans le haut du tableau disons, et je commence à me dire que j’ai peut-être un truc à jouer. L’après-midi se passe tout aussi bien avec des tests spécifiques à ma position. Et au final, je suis retenu pour la sélection. Donc forcément, ça commence à devenir un peu plus sérieux dans ma tête. 

Tu décides alors de te porter candidat au programme de détection internationale de la NFL ?
Ah non pas du tout. Il n’y a pas de candidatures en fait. Ils font leurs petites recherches de partout dans le monde, puis un jour ils te contactent.

Comment as-tu appris ça ?
C’était un soir vers 20 heures. Je me souviens j’avais commandé à manger sur Uber Eats ou une plateforme du genre. Je vais récupérer ma commande, puis après je regarde mes mails pour consulter le reçu qu’ils t’envoient. Et là, je vois que j’ai un mail d’une personne que je ne connais pas. Je vois juste qu’il a une adresse « @nfl.com ». Je me dis que c’est une pub pour le Game Pass de la NFL [un service pour streamer des matchs de football américain]. Mais bon, je clique quand même dessus. Un gros logo de la NFL s’affiche, puis en dessous je lis un truc du genre, « Yoann, nous sommes intéressés par votre profil pour le programme de l’année prochaine… » Je me dis « Mais, c’est quoi ça encore ? » Je pensais vraiment que c’était une blague qu’on me faisait. J’ai joué à peine une dizaine de fois au foot et là on me parle de NFL ?

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Finalement, ce n’était pas une blague… 
Apparemment non. J’ai fait des recherches, puis quelques jours plus tard, j’ai eu une visio avec eux. Ils voulaient en savoir un peu plus sur mon parcours, que je leur envoie des vidéos de moi à l’entraînement, puis que je continue à m’entraîner. C’est ce que j’ai fait. Sans avoir de retours très personnalisés pendant plusieurs mois. Puis en septembre 2020, nouveau mail : une journée de tests est organisée en Allemagne. Je comprends que c’est un peu le test final avant d’intégrer le programme. La journée se passe bien, et trois ou quatre semaines plus tard, ils m’appellent pour me dire que j’étais retenu. Tout ça s’est passé en à peine six mois. 

Direction donc la Floride ?
Oui, enfin, avant il fallait s’occuper des visas, ce qui n’a pas été simple avec le Covid. Mais oui mi-janvier je suis parti pour Bradenton, en Floride, à l’IMG Academy où j’ai retrouvé les 10 autres joueurs sélectionnés. J’étais dans une petite maison avec trois autres gars qui jouent à la même position que moi : un Britannique, un Néo-Zélandais et un Autrichien. 

Ils avaient une connaissance un peu plus poussée du foot que toi ?
Le Britannique, il jouait depuis trois ou quatre ans, mais c’est un vrai passionné, donc il avait pas mal de connaissances du jeu. Le Néo-Zélandais, il a joué en Division I au niveau universitaire aux US, donc il était au point. Puis l’Autrichien, il jouait au foot US depuis des années dans son pays. 

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À quoi ressemblait une journée-type en Floride ? 
Réveil à 6 heures 30. Déjà, ça commence bien. 7 heures, Petit-dej. 8 heures, team meeting. 8 heures 30, étirements, massages. 9 heures, muscu jusqu’à 11 heures. 11 h 30, repas – qu’est-ce qu’ils mangent tôt les Américains, punaise. Petite sieste jusqu’à 13 heures 30. 14 heures, meeting par position. De 15 heures à 17 h 15, entraînement sur le terrain. 18 heures, dîner. Puis après on était un peu libre, mais on en profitait pour regarder les vidéos des entraînements pour voir ce qu’on avait à corriger, à améliorer. 20 heures 30, au lit. 21 heures, dodo. Disons que les journées étaient longues et copieuses. 

Et ça dure comme ça pendant 10 semaines ? 
Pendant les six ou sept premières semaines, c’est comme ça. À fond. J’avais connu des stages intenses en taekwondo, mais ça ne durait pas plus de 10-15 jours. 

Tu as le sentiment d’avoir rattrapé ton retard ? 
Un peu oui. C’est vraiment du bourrage de crâne. On a seulement 10 semaines devant nous, pendant lesquelles on doit engranger énormément d’informations. Déjà, ils te réapprennent bien toutes les règles, et il y en a un paquet. Puis on passe à l’aspect tactique où on doit apprendre un playbook [cahier de jeu, composé d’innombrables combinaisons utilisées à dessein au cours d’un match], comme si on était vraiment en NFL. On apprend ensuite à analyser des vidéos, ce qui représente une grande partie de la vie de joueur NFL. Les coaches aussi nous bombardent de petits tips qu’on peut utiliser en match, comment analyser tel ou tel joueur, puis s’adapter au cours du match… Après, sur l’aspect purement physique, je n’avais jamais autant soulevé de poids de ma vie. 

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À la fin de ces sept semaines « à fond », c’est le moment du « Pro-Day », où les équipes de NFL viennent voir ce que tu vaux. Comment cela se passe ?
Le jour du Pro-Day, tu comprends que t’es quand même embarqué dans un sacré bazar. Les scouts des 32 équipes de NFL sont là. La télé américaine est aussi présente. Donc, disons que c’est pas vraiment le moment de se louper. Cette année à cause du Covid, il n’y avait pas de combine [sorte de grande réunion où tous les joueurs aspirants à une place en NFL viennent se montrer], donc on a fait nos tests à l’Université de Floride avec les joueurs universitaires. Toute l’attention n’était pas sur nous, mais c’est quand même un moment particulier. Le matin, on passe les tests communs à tout le monde – comme le développé-couché, les sauts en hauteur ou en longueur ou le 40-yards. Puis l’aprem, c’est au tour des drills spécifiques à ta position. À nouveau, tout ça devant les 32 scouts. D’après les retours que j’ai eus, j’ai fait un très bon Pro-Day, mais maintenant ça ne dépend plus de moi. 

Après ce Pro-Day, retour à Bradenton avant de rentrer en France ? 
On est reparti pour deux semaines de dur travail, puis je suis rentré en France. Le retour n’est pas simple, parce qu’on s’habitue vite aux 30 degrés floridiens, puis aux installations mises à disposition. J’essaye de garder le même rythme, je vais à la salle le matin, puis l’après-midi je vais m’entrainer sur un petit terrain à côté de chez moi. 

Tu devrais donc être fixé sur ton sort aux alentours de la draft qui aura lieu en cette fin avril, c’est bien ça ? 
C’est à ce moment-là que ça devrait se jouer. L’objectif c’est d’être choisi par une équipe, passer deux ans en practice squad [une partie de l’équipe qui ne joue pas les matchs, mais s’entraîne comme les autres], puis d’intégrer le roster. J’aurai alors 25 ans. Donc je suis dans les temps. 

Si on t’avait dit il y a deux ans que tu serais à la porte de la NFL après seulement quelques entrainements et matchs de foot US en France, qu’est-ce que tu aurais répondu ?
Si on m’avait dit ça, j’aurais sans doute répondu : « Mais laissez-moi tranquille Monsieur, de quoi est-ce que vous me parlez ? »

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