Société

Les Chinois croient que l'armée américaine a apporté le coronavirus à Wuhan

« Ils l'appellent le "virus américain". La propagande du PCC a beaucoup de succès. »
15 avril 2020, 8:02am
Un couple masqué arrive à la gare de Wuhan
Un couple masqué arrive à la gare de Wuhan, dans la province centrale du Hubei, le 6 avril 2020. Photo : HECTOR RETAMAL/AFP via Getty Images

La sergente Maatje Benassi faisait partie des centaines de soldats américains qui se sont rendus à Wuhan pour participer aux Jeux mondiaux militaires en octobre 2019. Mais selon une théorie du complot largement répandue, la cycliste de 52 ans a apporté quelque chose avec elle lors de son voyage en Chine : le coronavirus.

Cette histoire n'a aucun fondement en fait. C’est un conte inventé par le théoricien américain du complot George Webb à Washington. Mais le Parti communiste chinois (PCC) en a fait une promotion si agressive en Chine que les citoyens sont convaincus que l'armée américaine a importé le coronavirus à Wuhan et a par la suite déclenché une crise sanitaire mondiale.

Il est difficile de comprendre comment tant de Chinois ont pu penser que cette théorie était la vérité, mais sa diffusion sur WeChat, Weibo, de même que sur les chaînes de propagande, a eu pour effet de la graver dans les esprits des citoyens chinois. Et tout citoyen chinois qui conteste ce récit sur les réseaux sociaux verra son compte supprimé et sa famille arrêtée. « Je ne peux pas contester les messages qui disent que le virus a été apporté en Chine par l'armée américaine, même si je sais que ce sont des mensonges. Toute preuve que je poste contre la propagande du gouvernement chinois sera supprimée, mon compte sera suspendu et ma famille sera en danger », explique Zhang, un sino-américain qui a souhaité préserver son anonymat par crainte de représailles.

Dans le monde entier, les efforts de Pékin pour détourner les critiques et rejeter la faute sur les États-Unis ont été vains, mais sur place, ils ont été couronnés de succès. Certains experts chinois affirment que la mayonnaise a pris grâce à des décennies d'endoctrinement anti-américain et à un manque total de médias indépendants ou d'accès à des sources extérieures. « Malheureusement, la plupart des Chinois croient vraiment que les États-Unis ont apporté le virus en Chine. Ils l'appellent le "virus américain", dit Lucy, une sino-américaine de 45 ans qui est récemment retournée en Chine pour prendre soin de ses parents. La propagande anti-américaine du PCC a beaucoup de succès. »

« Il est beaucoup plus facile pour les gens de croire aux récits du gouvernement parce qu’ils n’ont tout simplement pas accès à d'autres sources d'information » – Yaqui Wang, Human Rights Watch

Les théories du complot autour de l'origine du coronavirus ne fleurissent pas qu'en Chine. Des célébrités ont partagé une vidéo affirmant que Bill Gates a créé le coronavirus et le sénateur Tom Cotton prétend que la maladie a été délibérément créée dans un laboratoire de virologie à Wuhan.

Mais ce qui est propre à la Chine, c'est l'impossibilité pour les citoyens du pays de vérifier les faits rapportés par les organes officiels du PCC, ou de rechercher des informations indépendantes en dehors du Grand Firewall de Chine, qui bloque l'accès à la plupart des médias occidentaux et à d'autres sources d'information comme Google et Wikipédia.

Les citoyens chinois sont pleinement conscients que leur gouvernement censure les critiques à l’encontre de Pékin sur WeChat et Weibo. Ils sont également conscients des conséquences d'une contestation ou d'une recherche d'informations extérieures. « Il est beaucoup plus facile pour les gens de croire aux récits du gouvernement parce qu’ils n’ont tout simplement pas accès à d'autres sources d'information », dit Yaqui Wang, spécialiste de la Chine pour Human Rights Watch. Et en ce qui concerne les États-Unis, les Chinois ont été conditionnés à croire au pire. La désinformation du PCC sur les États-Unis n'est pas nouvelle. Dans les manuels scolaires, les films et autres médiums éducatifs, culturels et médiatiques, Pékin a toujours promu le récit selon lequel les États-Unis sont une puissance impérialiste qui veut saper l'ascension de la Chine.

« Les médias chinois n'ont pas à travailler dur pour convaincre la population du mensonge flagrant selon lequel l'armée américaine a apporté la maladie à Wuhan. La plupart des Chinois, après 70 ans de propagande anti-américaine, sont déjà convaincus que c’est un pays mauvais et responsable de nombreux événements déplorables dans le monde », dit Lucy.

En Chine, le complot se répand rapidement grâce à WeChat, une application de messagerie tellement intégrée à la vie des Chinois que perdre son compte signifie perdre l'accès aux banques, aux magasins en ligne, aux centrales de taxis et bien d'autres choses encore. « Il y a quelques semaines, j'ai commencé à voir apparaître des articles disant que le virus a été apporté en Chine par l'armée américaine, dit Zhang. Tous les messages sont apparus dans différents groupes WeChat à peu près au même moment. Gardez à l'esprit que la plupart des groupes WeChat sont complètement indépendants les uns des autres. Pour que les mêmes posts apparaissent en même temps dans tous les grands groupes WeChat, il faut que le gouvernement soit derrière. »

« Mais contrairement à la propagande anti-américaine précédente, cette fois-ci, Pékin cherche également à semer davantage de désinformation »

Le PCC exerce un énorme contrôle sur le fonctionnement de WeChat et a déjà montré sa volonté d'utiliser ce pouvoir pour contrôler le récit du coronavirus. Il a banni les utilisateurs WeChat locaux ayant partagé des informations vaguement négatives sur la réponse du gouvernement au coronavirus, il a réduit au silence les utilisateurs WeChat expatriés à leur insu et a renforcé la censure sur la question du coronavirus à mesure que l'épidémie s'est intensifiée. Le fait que la Chine n'ait pas interdit que le sujet soit discuté sur WeChat montre qu'elle cherche à ce que le message soit diffusé. « Le sujet a été largement débattu sur WeChat et Weibo, dit une chercheuse de Hong Kong spécialisée dans les réseaux sociaux, qui utilise le pseudo « Chelsea » sur Twitter. Le PCC ne censure pas les discussions sur l'origine du virus, puisque la plupart des Chinois pensent qu’il ne vient pas de Chine. Je pense que c'est la direction que le PCC veut faire prendre à l’histoire. »

Cette opinion est soutenue par Victor Shih, spécialiste de la Chine à l'université de Californie.
« Bien que le gouvernement et les entreprises technologiques aient démontré à de nombreuses reprises qu'ils avaient la capacité d'empêcher les rumeurs de se propager sur WeChat en utilisant des outils de censure, ils ont choisi de ne pas empêcher cette théorie sans fondement de circuler parmi les communautés chinoises », dit-il. Mais contrairement à la propagande anti-américaine précédente, cette fois-ci, Pékin cherche également à semer davantage de désinformation. « Ce qui est nouveau cette fois, c'est que la Chine diffuse ce genre de désinformation à l'extérieur, sur Twitter, une plateforme bloquée en Chine, et par le biais de ses médias extérieurs », explique Wang.

Une enquête publiée cette semaine par le Stanford Internet Observatory montre que les germes de la conspiration existent depuis janvier, lorsque la nouvelle du virus a éclaté à Wuhan. On ne sait pas quand la théorie a commencé à se répandre ni qui l'a lancée, mais elle a pris une telle ampleur au début de l'année que le 2 janvier, une chaîne YouTube en chinois a diffusé une vidéo réfutant l'idée que la pneumonie de Wuhan était le résultat d'une guerre génétique américaine.

C'est à cette époque que le médecin Li Wenliang a tenté de mettre en garde ses amis contre la propagation d'un virus de type pneumonie dans son hôpital de Wuhan – avant que le gouvernement ne le réduise au silence. Selon lui, parce que « les plateformes se sont engagées à supprimer la désinformation liée à l'origine du coronavirus, et que nos recherches ont commencé à la mi-mars, certains documents pourraient avoir été retirés. »

En janvier et février, la théorie a continué d’infiltrer des plateformes comme YouTube et Twitter, qui sont interdites en Chine, et les versions anglaises des médias soutenus par l'État chinois ont également commencé à diffuser des allégations sans fondement. Puis, en mars, le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Zhao Lijian, a donné à la conspiration le sceau d'approbation du PCC, en tweetant que : « C'est peut-être l'armée américaine qui a amené l'épidémie à Wuhan. » Une semaine plus tard, il a confirmé ses propos, citant la théorie selon laquelle Benassi était le patient zéro du coronavirus, sans la moindre preuve.

La raison pour laquelle Pékin persiste dans ces affirmations est simple. « Une telle propagande sert largement les intérêts des dirigeants en ce sens qu'elle détourne l'attention des autres problèmes au sein du pays », dit Charlie Smith*, cofondateur de GreatFire.org, une organisation qui suit la censure en ligne en Chine. « Les journalistes couvrent cette histoire au lieu de celles plus véridiques et probablement plus nuisibles. C'est une perte de temps pour tout le monde, sauf pour le Parti. »

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