Sarah dans sa Volvo avec son chien
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Life

Ce que ça fait de vivre dans une vieille Volvo au milieu de l'Arctique

La photographe néerlandaise Sarah Gerats a passé les sept dernières années dans l'une des villes les plus septentrionales du monde.
06 février 2020, 8:11am

Sarah Gerats est originaire d’Alkmaar, aux Pays-Bas, et a toujours ressenti le besoin d'explorer le Nord. Elle s'est finalement arrêtée au 78e parallèle, dans l'une des villes les plus septentrionales du monde : Longyearbyen, sur l'île norvégienne du Spitzberg, dans l'archipel du Svalbard.

Sept ans plus tard, cette photographe de 36 ans partage son quotidien entre des tours de l'Arctique et de l'Antarctique en bateau, une résidence d'artiste au Spitzberg et des nuits passées dans sa vieille Volvo. Elle m’a raconté ce que ça fait de vivre dans un endroit où le soleil ne se lève pas entre octobre et février et où il faut toujours avoir une arme sur soi.

VICE : Salut, Sarah. Comment se retrouve-t-on dans un endroit comme le Spitzberg ?
Sarah Gerats : Par coïncidence. Je vivais à Helsinki et je devais prendre l'avion pour rentrer aux Pays-Bas. Mais mon vol était complet, alors on m’a donné un avoir pour un autre voyage en guise de compensation. J'ai regardé les itinéraires des compagnies aériennes pour m'inspirer et je suis tombée sur cette île qui était très au Nord et dont je n'avais jamais entendu parler. J’avais déjà une fascination pour le Nord depuis que j’avais vécu en Islande dans le cadre d'un échange étudiant.

Quelles ont été tes premières impressions ?
Le paysage naturel du Spitzberg est époustouflant. La première fois que je me suis retrouvée seule dans ces montagnes enneigées, mon cœur battait la chamade. Et le soleil de minuit – rien que de la lumière ! J'ai immédiatement su que je devais rester. Avant ça, je pensais ne pouvoir vivre que dans une capitale. Mais dans une petite ville comme celle-ci, avec 2 000 habitants, tout est tellement plus simple. Il n'y a qu'un seul magasin et aucun panneau publicitaire. Au Spitzberg, il se passe peu de choses.

À l’opposé du soleil de minuit se trouve la longue nuit polaire.
Le soleil se couche en octobre et ne se lève pas avant février ou début mars. Pourtant, il ne me manque pas tellement. Quand il fait jour, vous travaillez sans arrêt. Quand il fait nuit, vous avez enfin le temps. Un peu plus au sud, dans le nord de la Finlande, ou même en Norvège, il y a quand même un peu de soleil tous les jours. Et s’il se lève pendant que vous êtes au travail, vous avez l’impression d’avoir raté quelque chose. Au Spitzberg, cette culpabilité n'existe pas.

J'ai vécu dans une cabane sans électricité pendant quelques mois au cours de mon premier hiver ici. Et comme je n'avais pas de montre, je ne savais pas si ma routine quotidienne avait changé. Un jour, je prenais mon petit-déjeuner quand j'ai vu une lueur derrière les montagnes. Il s'est avéré qu'il était minuit la veille du Nouvel An. Pendant les mois d'hiver, je lis jusqu'à 6 heures du matin, puis je m'endors et me réveille à midi.

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Techniquement, tu es sans abri, n'est-ce pas ? Tu vis dans ta voiture.
J'ai un petit studio ici, mais la loi m'interdit d'y vivre. Je passe environ 300 jours par an en mer, mais chez moi, au Spitzberg, je dors à l'arrière de ma vieille Volvo. Je me couvre avec des peaux de rennes. Bien sûr, il serait plus pratique d'avoir une maison, surtout quand il fait tellement froid que les vitres de la voiture gèlent à l'intérieur, mais j’ai la chance de me réveiller en pleine nature tous les matins.

Quel genre de personnes rencontre-t-on au Spitzberg ?
Des personnes qui ont choisi d'être ici. Il n’y a pas besoin de visa, tout le monde est le bienvenu. Cinq pour cent des habitants sont originaires de Thaïlande, car ils peuvent travailler ici sans permis. La seule règle est la suivante : vous devez être capable de prendre soin de vous. Il n'y a pas de système de sécurité sociale, donc Longyearbyen n'attire que des gens très indépendants. D’autant plus que la vie est chère – la Norvège semble bon marché en comparaison. Un litre de lait coûte 4 euros ici.

As-tu eu du mal à te faire des amis ?
Non. En arrivant, je travaillais sur une exposition, et après avoir terminé la journée, vers minuit, je me rendais toujours au bar. Comme il n'y a pas de taxe, l'alcool et les cigarettes sont les seules choses qui ne coûtent pas un bras. Après être allé trois fois au bar, tout le monde en ville sait qui vous êtes, même si vous devez faire vos preuves auprès des habitants. Beaucoup de gens ne restent que peu de temps, donc les habitants ne prennent pas le temps d’apprendre à les connaître.

Tu as décidé de rester assez rapidement. Comment ta famille et tes amis ont-ils réagi ?
Mes parents étaient soulagés que j'aie un endroit où m'installer. Avant ça, j'étais toujours sur la route. Personne n'aurait pu deviner que je finirais ici, mais avec le recul, c'est logique. Mes amis le pensent aussi.

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Est-ce que tu travailles ?
J'ai passé les deux premiers étés à travailler dans un camping. Après, je suis devenu gardienne d'ours polaires. J'ai travaillé au bar, à l'office du tourisme – j'ai fait toutes sortes de choses. Aujourd'hui, je travaille soit comme guide touristique, soit comme chef d'expédition sur des voiliers pour touristes – au Spitzberg en été, en Antarctique en hiver. Je gère également la résidence d'artistes Arctic Circle. Deux fois par an, nous accueillons 30 artistes à bord d’un bateau. Je m’occupe de la programmation, je fais une visite aux invités une fois que nous sommes à terre, et bien sûr, je suis toujours à l'affût des ours.

Pardon, mais tu as bien dit « gardienne d’ours polaire » ?
Exactement. Si un touriste veut quitter la ville, il a besoin de quelqu'un pour le protéger des ours polaires. Au Spitzberg, j'ai tout de suite compris que je devais apprendre à tirer au fusil. Il n’y a pas vraiment besoin de permis pour ça et chaque résident est autorisé à posséder une arme. Avec un permis de chasse, vous êtes autorisé à tuer un renne par an. Je l'ai fait une fois, juste pour voir si j’en étais capable.

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Faut-il avoir peur des ours polaires ?
Les gens pensent qu’ils vont se faire attaquer, mais ce n'est pas vrai. Un ours polaire est curieux, mais il est aussi prudent. Si mon chien court vers lui, il va s’éloigner. L'arme est là en tout dernier recours. Il faut toujours être prêt à rencontrer un ours polaire, surtout maintenant que la glace fond et que les animaux cherchent de la nourriture dans de nouveaux endroits.

Le changement climatique se fait sentir au Spitzberg ?
Le paysage, qui a toujours été stable, n'est plus le même. Tout commence à fondre. Pas seulement la glace, mais toute la couche sous-jacente : le permafrost. Le Spitzberg a toujours été considéré comme un désert arctique, mais aujourd’hui, il pleut parfois pendant des semaines. Cela fait sept ans que je suis ici et je vois les glaciers reculer. Pas seulement d'année en année, mais aussi de mois en mois. Quiconque vit ici prend le changement climatique très au sérieux. À Longyearbyen, il n'y a presque plus de place pour vivre, en partie parce qu'une avalanche a rendu 180 maisons inhabitables il y a quelques années. Il y a beaucoup plus d'avalanches qu'auparavant. Les maisons sont construites sur des poteaux ancrés dans le permafrost, mais maintenant, il commence à fondre.

Quels sont tes projets pour l'avenir ?
J'ai travaillé non-stop pendant sept ans d'affilée et mon travail m'a amené dans tout le Spitzberg. Mais je n'ai jamais pris le temps de me retrouver seule et de m'aventurer plus loin. Mais j'ai acheté un bateau en acier et je compte travailler moins et passer plus de temps à naviguer. J'aime être seule et prendre des décisions qui n'ont d'impact que sur moi et sur personne d'autre. Quand j'ai besoin de compagnie, j'accoste dans un port et je rencontre des gens en un rien de temps.

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