Leopold II statues de la colonisation belge
Photos : Oliver Leu
Culture

Génocide, gloire et malaise : l’héritage de Léopold II, 60 ans après l'indépendance

« L’histoire qui a toujours été racontée par les vainqueurs doit maintenant être réécrite par nous tou·tes. » Le nouveau livre d’Oliver Leu nous confronte avec les vestiges d'un passé glorieux aujourd’hui honteux.
Souria Cheurfi
Brussels, BE
30.6.20

Ce 30 juin 2020 marque les 60 ans de l’indépendance de la République démocratique du Congo. Pour rappel, le pays était la propriété privée du roi belge Léopold II de 1884 à 1908, qui y mena un horrible règne de terreur et tua des millions de personnes.

De 1908 à 1960, le Congo était une colonie belge, et Léopoldville ne deviendra Kinshasa qu'en 1966. Sous l'influence de Mobutu et de la zaïrianisation (mouvement consistant à revenir à une authenticité africaine en supprimant tout ce qui était à consonance occidentale), le pays s'est appelé Zaïre de 1971 à 1997 jusqu’à ce que Kabila s'autoproclame président et rende au pays son nom de « République démocratique du Congo ».

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La décolonisation du Congo fût et est encore un processus très complexe, pour ne pas dire un échec. Si dans les livres d’histoire – du moins ceux qui mentionnent cette histoire – le pays s’est libéré de l’emprise coloniale belge il y a 60 ans, les traces de la colonisation sont encore palpables, et il suffit d’arpenter nos rues pour s’en rendre compte.

À l’heure où les statues tombent et sont vandalisées les unes après les autres en Europe, le photographe allemand basé à Anvers Oliver Leu s’est lancé dans un travail d’archivage sur le sujet. Son livre « Léopold’s Legacy » (l’héritage de Léopold) est une sorte de réécriture de l’histoire belge, répertoriant les traces visuelles de la colonisation dans l’art et l’espace public. Son ouvrage confronte les lecteur·ices avec les vestiges d'un passé autrefois glorieux mais aujourd’hui si honteux.

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Photo : Oliver Leu

VICE : Salut Oliver, tu viens de publier un livre intitulé « Leopold’s Legacy », comment est né ton intérêt pour l'histoire coloniale de la Belgique ?
Oliver : J’ai commencé à travailler sur « Léopold’s Legacy » après mon retour du Sri Lanka il y a six ans, où j’avais photographié les restes de trois décennies de guerre civile et les monuments qui ont été rapidement érigés à sa suite. Ça m’a amené à réfléchir sur l’influence de la domination coloniale britannique sur le conflit.

Dans l'enfer de la colonisation

Lors de ma visite en Belgique, j'ai été frappé par la présence de monuments coloniaux dans les espaces publics. Comme s’ils étaient cachés, mais à pleine vue. Je passais devant au quotidien, sans être conscient de leur signification et de leur histoire - comme beaucoup d'autres. Lorsque j'ai commencé à photographier des monuments coloniaux et à faire des recherches sur l'histoire coloniale belge, j'ai adopté une approche documentaire, qui a été alimentée par mon intérêt pour la façon dont les histoires coloniales et certaines vérités sont représentées et inscrites dans les paysages urbains. En cours de route, mon projet s'est transformé en recherche visuelle sur les différentes formes de représentation de l'histoire coloniale du Congo en Belgique, non seulement dans l'architecture, mais aussi les noms de rues, les cartes postales historiques et les sculptures collées pour des monuments alternatifs.

« J'ai surtout été choqué par ces monuments coloniaux impérialistes qui montrent des figures congolaises comme des êtres humains "de second rang", "non civilisés", "barbares" admirant leurs "sauveurs blancs". »

T’as grandi en Allemagne et tu vis maintenant à Anvers. C'était choquant pour toi de voir ces statues de Léopold II dans l'espace public en arrivant ici ?
Je pense qu'au tout début, j'ai surtout été choqué par ces monuments coloniaux impérialistes qui montrent des figures congolaises comme des êtres humains « de second rang », « non civilisés », « barbares » admirant leurs « sauveurs blancs ». J'étais surpris qu'il y ait encore tant de monuments de Léopold II (et je comprends qu'il est sûrement la figure centrale de l'exploitation et des crimes coloniaux), mais je suis d’autant plus choqué que ces autres « vrais » monuments coloniaux aient été beaucoup moins visés. Par la suite, j'ai également été interpellé par toutes les raisons qui ont poussé des groupes politiques, des initiatives privées, des anciens combattants coloniaux, des églises, etc. a installer ces monuments. Ça amène toute la question des raisons pour lesquelles le colonialisme était important pour ces gens, comment ils en bénéficiaient et quels objectifs ils essayaient d'atteindre avec.

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Photo : Oliver Leu

On parle souvent de l'Allemagne comme un pays ouvert d'esprit qui a tiré les leçons de son lourd passé. Y a-t-il beaucoup d'art colonial en Allemagne ? Comment la question y est-elle abordée ?
La période coloniale de l'Allemagne a été beaucoup plus courte que la période belge, elle n'a duré « que » 35 ans environ, et est moins visible dans les espaces publics car elle n'est pas directement liée à un roi ou à un dirigeant politique comme en Belgique. Puis l'histoire coloniale allemande a longtemps été cachée dans l'ombre de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, des crimes nazis, de l'holocauste et de l'histoire de la réunification des deux Allemagnes.

Ceci dit, le discours de la décolonisation touche également l'Allemagne, mais il évolue davantage autour du changement des noms de rues, de la restitution de l'art africain et des restes humains des collections des musées et de la décolonisation urgente de la société en tant que telle. Le discours sur la restitution des objets d'art africains a commencé mais très peu s'est encore produit. Au cours des dernières années, j'ai également constaté un nombre croissant d'articles et de livres sur le sujet publiés en Allemagne.

« Les monuments coloniaux construits avec de l'argent du Congo sous le règne de Léopold II sont pour moi des morceaux d'une histoire pétrifiée. »

Selon toi, comment ton livre résonne-t-il avec les manifestations BLM et les discussions raciales actuelles ?
Les monuments coloniaux et les vestiges tels que les projets architecturaux construits avec de l'argent du Congo sous le règne du roi Léopold II sont pour moi des morceaux d'une histoire pétrifiée. Ils reflètent les visions du monde, les objectifs de propagande et les structures de pouvoir racistes d'une période révolue en apparence. Mais malgré leur forme, leur fonction et leur signification obsolètes, ils fonctionnent toujours comme un marqueur des inégalités structurelles dans notre société aujourd'hui et c'est pourquoi ils doivent être contestés.

Les diverses formes d’action des activistes contre les monuments coloniaux en Belgique étaient peut-être la raison la plus importante pour continuer à travailler sur « Léopold’s Legacy ». J'ai réalisé que ces monuments ont encore le pouvoir de nous toucher de différentes manières. Ça me pousse aussi à me demander à quoi ressemblera l'avenir de ces monuments, donc j’ai commencé à travailler sur des collages d'éléments très différents comme la carte postale, les actions des activistes, mes propres photographies, la recherche de documents visuels dans des livres, etc.

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Photo : Oliver Leu

Tu qualifierais ton travail d’activiste ?
D'une certaine manière, mon livre peut être lu comme une sorte de « livre d'histoire alternatif ». Je ne le décrirais peut-être pas comme activiste, mais travailler et faire des recherches pour « Léopold's Legacy » était un moyen de me renseigner et mon souhait est également de déclencher cette impulsion chez d'autres personnes afin qu'elles aient une meilleure compréhension de l'histoire coloniale et pourquoi il faut changer en décolonisant nos sociétés capitalistes occidentales.

« Le racisme est un problème structurel de la société actuelle ; pas quelque chose qui appartient au passé. »

C’est ce que tu veux transmettre au public ?
J'essaie de montrer que l’histoire coloniale est encore très présente dans les tissus de nos pays, villes, rues, espaces publics et nos esprits. Je pense que pour beaucoup, l'histoire coloniale c'est encore quelque chose de caché, mais à pleine vue. Mais maintenant ça a commencé à changer avec les dernières manifestations BLM qui ont créée une prise de conscience pour une grande partie de la société et qui ont conduit aux premières suppressions de statues de Léopold II ici en Belgique. Le racisme est un problème structurel de la société actuelle ; pas quelque chose qui appartient au passé.

Les élites politiques et financières ne sont pas les seules à avoir bénéficié de l'exploitation coloniale. Les monuments en disent long sur les fondements des structures de pouvoir du monde d'aujourd'hui ; c'est une « qualité » importante qui rend les monuments intéressants à mes yeux. De nombreux développements structurels qui ont formé le monde capitaliste dans lequel nous vivons maintenant se sont établis à l'époque des empires coloniaux impérialistes et les personnes vivant dans l'hémisphère Nord bénéficient encore de ce pouvoir inégal à ce jour.

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L'héritage de Léopold pourrait être un outil parmi tant d'autres pour mettre en lumière cette partie de l'histoire belge - mais aussi européenne - avec le Congo, et élargir le discours sur l'histoire coloniale.

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Collage : Oliver Leu

Tu penses quoi des personnes qui détruisent ou vandalisent ces monuments ?
Comme ces monuments représentent principalement des structures de pouvoir inégales, je pense qu’on doit continuer à chercher de nouvelles façons de les traiter et de les contextualiser. Ils ne représentent plus la réalité diversifiée de notre société et de nos villes. Pour moi, détruire ou endommager des monuments est une façon de dire « Je ne suis pas d'accord ! ». Ça a déjà aidé à retirer quelques statues contestées, mais ça ne devrait pas être la seule façon de réagir ou de traiter les monuments coloniaux ou racistes.

Il faudra du temps pour trouver quelles solutions conviennent à quel monument, et un débat sérieux pour tenir compte du plus grand nombre de voix possible : certains pourraient être emmenés dans des musées avec ou sans traces visibles de protestation ; certains pourraient rester dans l’espace public avec des textes contextualisés ; et d’autres pourraient être contestés et modifiés par des interventions artistiques ou autre. Je pense qu'il n'y a pas une seule vérité sur la façon de gérer notre passé colonial. Mais l’histoire qui a toujours été racontée par les vainqueurs doit maintenant être réécrite par nous tou·tes.

« L’histoire qui a toujours été racontée par les vainqueurs doit maintenant être réécrite par nous tou·tes. »

Tu dois être familier avec le Musée de l'Afrique à Tervuren, qui connaît pas mal de critiques. Comment tu te positionnes sur la question ?
C'est une question assez délicate pour moi : j'ai suivi la discussion et je suis heureux d'y participer en vendant mon livre dans la boutique du musée. J'aime assez bien l'idée de vider l'ensemble du musée de toutes ses expositions et de présenter l'ensemble du bâtiment comme un monument colonial à part entière. Mais comme cela ne s'adresse qu'à un public assez restreint et spécifique, je pense que les mesures qui ont été prises pour décoloniser le musée dans son ensemble sont correctes, car il est important d'avoir à l'esprit un large public, ce qui rend la tâche assez difficile.

Ce n'est sûrement que le début d'une évolution vers un lieu qui pourrait donner des impulsions pour décoloniser davantage sa collection et ses expositions. Je pense qu'il devrait par exemple y avoir plus d'interventions (artistiques) sur les parties du bâtiment qui communiquent encore leurs messages racistes coloniaux, car ils sont un patrimoine protégé, comme les signes LL répartis sur tout le bâtiment. Le musée devrait essayer de rattraper son retard sur les développements actuels en encourageant les discussions, en partageant les connaissances des groupes minoritaires, etc.

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Le Musée de l'Afrique à Tervuren - Photo : Oliver Leu

Aujourd'hui c’est l'anniversaire de l'indépendance du Congo. Quel est ton souhait pour les Congolais·es au Congo et en Belgique?
Mon souhait est que leurs histoires et leurs expériences soient entendues et qu’elles comptent. Il faut qu’on commence à écouter plus attentivement les histoires que les Congolais·es ont à raconter, comment iels vivent un monde qui est toujours façonné par les souhaits et les attentes d'une minorité blanche occidentale.

Le livre « Leopold's Legacy » d'Oliver Leu est disponible en librairie ou sur le site de l'éditeur.

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Photo : Oliver Leu

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