Comme n'importe quelle entreprise, l’Église tente de révolutionner sa communication
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Comme n'importe quelle entreprise, l’Église tente de révolutionner sa communication

De la Une de « Rolling Stone » à son compte Twitter, François tente désespérément de « dépoussiérer la papauté ». Ce qui est : compliqué.
24.10.16

Capture d'écran du compte Twitter du Pape

Cet article vous est présenté par Canal+, qui diffusera la série The Young Pope le lundi 24 octobre à 20h55. Cliquez ici pour plus d'informations.

Avec Barack Obama, il est l'un des leaders mondiaux les plus suivis sur Twitter : neuf comptes en neuf langues différentes pour plus de 30 millions de followers. Le Pape François se situe entre quelques grands de ce monde, comme David Guetta, 20 millions de fans, ou Cristiano Ronaldo, 47 millions. Sauf que sa communauté n'a pas été bâtie sur des tubes mainstream ou des séances d'abdominaux mais bien sur une foi millénaire en la religion catholique. Et, à l'inverse des deux autres, il n'utilise pas sa notoriété pour promouvoir ses albums ou vendre des maillots.

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Le Vatican n'a pas attendu Twitter pour réfléchir à sa stratégie de communication. Il s'y est attelé depuis plus de 50 ans – depuis 1962 et le concile Vatican II exactement, le premier aussi suivi par la presse. Pendant toute la durée de cette réunion des têtes pensantes de l'Église, un millier de journalistes suivent les débats. Le Saint-Siège prend alors conscience du rôle majeur des médias dans la diffusion du message religieux, à tel point que le décret Inter Mirifica proclame l'importance de la télévision, de la radio et des journaux dans la compréhension de la parole divine et du succès de l'Église catholique à travers le monde. Ce texte est l'un des plus discutés lors du concile, et aussi celui qui reçoit le plus de votes défavorables, signe que l'entrée de l'Église dans le circuit médiatique ne plaît pas à tout le monde en interne. La présence du Pape sur Twitter, où il est inscrit depuis février 2012, découle donc d'une stratégie mûrement réfléchie. Faut-il en déduire qu'aujourd'hui, les stratèges du Vatican estiment que la religion est un produit comme un autre, qu'il faut défendre sur Internet pour mieux le vendre ? Ou simplement qu'à la manière des politiciens, des artistes ou des sportifs de haut niveau, les religieux eux aussi commencent à professionnaliser leur communication ? C'est a minima ce qu'on est en droit de penser lorsqu'on constate que le cardinal Barbarin a fait appel à Vae Solis, une boîte de communication fondée par l'ancien porte-parole du ministère de la Justice Guillaume Didier, afin de gérer les conséquences de l'affaire de pédophilie qui a touché le diocèse de Lyon. Pour en discuter, on a rencontré l'abbé Pierre Amar, l'un des hommes d'Église français les plus investis sur Twitter justement. Cofondateur du site Padreblog, sur lequel s'expriment régulièrement plusieurs prêtres, et auteur du livre Internet, le nouveau presbytère, il fait partie d'une nouvelle génération de prêtres à la « foi décomplexée », prêt à défendre les positions de l'Église sur l'avortement, le mariage gay ou les Chrétiens d'Irak sur les réseaux immatériels. VICE : Qu'est-ce qui a poussé le Pape François à s'investir autant sur Twitter ?
Abbé Pierre Amar : François est un pape sud-américain et un jésuite. Je crois que ce qui l'intéresse, c'est de parler en dehors de l'Église. Il ne parle pas d'abord à nous les cathos, il s'adresse surtout aux gens de l'extérieur. François nous encourage à en faire de même. Cette attitude est un marqueur de son passage au Vatican. Elle lui permet de se montrer tel qu'il est, pragmatique, réaliste, de rester une sorte de curé de terrain tout en étant pape. C'est un changement d'image radical par rapport à Benoît XVI…
Le Pape François, c'est l'amour, la charité. Benoît XVI nous a plus enracinés dans la foi. C'est un prof de théologie à la base, et ça se sent. Il nous a obligés à travailler en profondeur. Je dirais qu'avec Jean-Paul II, plus ancré dans l'espérance, ils ont incarné les valeurs de l'Évangile chacun à leur manière. Ce sont les trois papes de l'ère moderne, et ils sont complémentaires en matière d'image et de communication. Pourquoi Jean-Paul II est-il le premier pape « moderne » selon vous ?
C'est le premier pape qu'on a vu faire du ski, randonner en montagne, en dehors de ses prérogatives habituelles. On le surnommait « l'athlète de Dieu » et c'était mérité. Je l'ai vu lors de son premier voyage en France, c'était une "bête de scène". Il avait un souffle. Savez-vous qu'il a hésité à devenir comédien avant de rentrer en religion ? Non.
Ce n'est pas un hasard. Ce tempérament lui a permis de s'adapter au monde moderne de la communication, comme les politiques. Les papes d'avant n'étaient pas comme ça. Paul VI a tout de même été le premier à lancer des grands voyages, à se présenter comme une sorte de « curé du monde ». L'idée, c'était de sortir du Vatican, d'aller à la rencontre des fidèles et des autres. C'est dans cette logique-là que s'inscrit François aujourd'hui.

Une de Rolling Stone

Concrètement, comment cela se traduit dans le domaine de la stratégie de communication du Vatican ?
La dernière réforme est très récente, elle date de juin 2015. À cette date, le Pape a créé le secrétariat des médias et de la communication. Pour la première fois, tous les organes de communication de l'Église – le Conseil pontifical des communications sociales, la Salle de presse du Saint-Siège, Radio Vatican, le Centre de télévision du Vatican, L'Osservatore Romano et son département photo, la Librairie éditrice vaticane, la typographie vaticane, le service internet avec le site du Vatican et le compte Twitter du pape – sont centralisés sous une même tutelle.

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À qui le Pape a-t-il confié les clés de la communication du Vatican ?
Le secrétariat des médias et de la communication est chapeauté par Monseigneur Dario Edoardo Vigano, l'ancien directeur du centre de Télévision du Vatican. Mais la cheville ouvrière de la communication de la place Saint-Pierre s'appelle Greg Burke [nommé directeur du bureau de presse le 11 juillet dernier, ndlr]. C'est un Américain laïque [mais membre de l'Opus Dei, ndlr] qui vient de Fox News. Il travaille pour le Vatican depuis 2012. C'est lui qui a organisé la couverture média de la démission de Benoît XVI et de cette séquence, filmée et photographiée par tous les médias du monde, où le Pape quitte le Vatican en hélicoptère. C'est un pro, on a besoin de gens comme lui. Au séminaire, on apprend la théologie, pas la communication. Que penser de l'arrivée d'un laïc à un tel poste ?
Déjà, du temps de Jean-Paul II, la communication était pilotée par un laïc : Joaquin Navaro Valls. Et aujourd'hui encore, il n'est pas le seul. Libero Milone, le nouveau contrôleur général [issu du cabinet Deloitte, il contrôle les finances du Saint-Siège depuis l'été 2015, ndlr] est aussi un laïc. C'est une volonté du Pape François que d'accorder plus de responsabilités aux laïcs. Lui et la numéro deux du bureau de presse, Paloma Garcia Ovejero, sont tous deux d'anciens journalistes…
C'est devenu très important pour nous de mieux comprendre les logiques journalistiques. Aujourd'hui par exemple, les journalistes sont beaucoup plus nombreux à suivre l'actualité du Vatican mais beaucoup moins spécialisés. Ça change complètement la donne dans la façon de communiquer. Lors du conclave du Pape François en 2013, j'avais été surpris par le manque de culture religieuse des représentants des médias sur place. Ils posaient des questions très déroutantes. Lesquelles ?
Par exemple, une grande partie d'entre eux ne savaient pas distinguer les évêques, vêtus de violet, des cardinaux, habillés en rouge ! J'avais envie de leur dire gentiment qu'être journaliste dans le domaine religieux exige de bien connaître son sujet. Un peu comme un journaliste sportif : si vous commentez le foot et que vous ne connaissez pas les règles de ce sport, ça va être compliqué ! De l'extérieur, on a l'impression que l'Église est perpétuellement en retard sur son temps, qu'elle peine à s'adresser aux fidèles et aux autres…
En ce qui concerne Internet en particulier, c'est un peu vrai. Nous sommes en retard, par rapport aux évangélistes ou aux musulmans notamment. Mais l'Église comble peu à peu ce retard. De ce point de vue là, il y a eu un effet « Pape François » incontestable. Mais au-delà de sa figure, il y a aussi toute une génération de nouveaux prêtres qui a émergé.

Qu'est-ce qui vous a poussé personnellement à vous investir ainsi sur Internet ?
C'est assez simple. J'ai été ordonné prêtre en 2002. Au fil des années, j'ai constaté que 98 % des jeunes de ma paroisse étaient inscrits sur Facebook. Je parle à 600 personnes dans mon église, sur Twitter je parle à 15 000 personnes ! C'est devenu une vraie «paroisse numérique ».

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Vous parlez à 15 000 personnes certes, mais en 140 signes…
Bien sûr, et j'en suis conscient. C'est un peu court ! En fait, je crois profondément qu'on peut vraiment connaître Jésus-Christ ou l'Église sur le web. Mais pour le rencontrer, il faut se déplacer dans une église et voir des chrétiens en chair et en os. C'est paradoxal, il y a 42 000 églises en France mais les Français perdent leur culture catholique. Dans la pratique, c'est encore pire : il n'y a plus que 4,5 % de la population qui va à la messe.

Comment vos aînés et vos supérieurs ont-ils accueilli votre investissement sur Internet ?
De façon assez positive, avec une invitation à la prudence, certainement liée à l'âge et l'expérience ! Mais je me sens encouragé. La grande différence entre les deux dernières générations d'ecclésiastiques, c'est que nos évêques ont commencé leur carrière à une époque où ils avaient moins besoin de se battre pour être entendus et suivis. Dans leur jeunesse, il y avait encore plein de catholiques en France.

En quoi était-ce différent pour vous ?
Moi, j'étais le seul de ma classe à être catholique. J'ai compris que j'appartenais à une génération de catholiques minoritaires. Et ça change tout. Il y a un changement d'univers mental d'une génération d'ecclésiastique sur l'autre. J'ai une foi décomplexée, eux sont plus dans le consensus.

Depuis quand l'Église se préoccupe-t-elle d'Internet ?
Difficile à dire. Il y a eu plusieurs affaires qui nous ont fait réfléchir là-dessus, comme en 2008 par exemple. Cette année-là, Benoit XVI désirait revenir sur le schisme avec les lefebvristes [mouvement traditionaliste mené par Monseigneur Lefebvre, archevêque de Dakar, ndlr]. Le Pape a mal été informé en interne, personne ne lui a dit qu'il y avait un frappadingue négationniste au sein du mouvement, ce Richard Williamson, justement nommé évêque par Lefebvre sans l'accord du Pape. Il a tenu des propos scandaleux dans une interview. L'affaire a pris une ampleur énorme avec Internet alors qu'une simple cellule de veille aurait pu nous alerter. Cette histoire reste une erreur de communication monumentale. C'est un exemple typique de notre manque de réactivité.

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Aujourd'hui, les évêques et les cardinaux savent-ils éviter les pièges des médias et exploiter la tribune qu'ils peuvent offrir ?
Je pense que tout cela est en cours de consolidation. L'enjeu pour l'Église aujourd'hui, c'est de parvenir à une articulation entre la communication institutionnelle des évêques de France et celle plus informelle des curés de paroisse, entre des organes forcément plus lents et solennels et une génération de prêtres de terrain plus réactifs qui ont une notoriété numérique. Si tout n'est pas encore parfait, on est dans la concertation et la synergie depuis le début. Je ne m'exprime jamais sans avoir consulté mes supérieurs, on essaye de coordonner au mieux la parole de l'Église.

D'autant que sur Internet, n'importe qui peut parler au nom de l'Église et dire n'importe quoi…
C'est un des risques majeurs d'Internet : se faire « voler » la parole. L'Église a réfléchi à cela, hors de question par exemple que l'adresse « catholique.fr » soit rachetée par n'importe qui.

Début 2016, l'association d'anciennes victimes d'attouchements « La parole libérée » a créé un forum sur le web qui a permis aux victimes d'attouchements sexuels de la paroisse de Sainte-Foy-Lès-Lyon de témoigner. L'affaire, finalement classée sans suite, a pourtant fait grand bruit notamment à cause des déclarations du cardinal Barbarin, représentant du diocèse de Lyon, qui avait maladroitement exprimé son soulagement lors de la conférence des évêques de France à Lourdes : « La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits. »
Le cardinal Barbarin s'est excusé pour ses propos maladroits, qu'il regrette profondément. Mais surtout, n'étant pas prêtre du diocèse de Lyon, je ne me sens vraiment pas légitime pour évoquer cette affaire.

Merci beaucoup, Monsieur l'Abbé.

Barthélémy est sur Twitter.

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