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J’ai visité la PME qui fabrique les costumes de Bioman

Yoshikawa Manabu et Matsuhara Toshihiko ont habillé les personnages favoris des nerds internationaux.
18.6.14

Matsuhara Toshihiko et Yoshikawa Manabu, deux employés de la boîte Rainbow Z-K. Toutes les photos sont de l'auteur

Au cours des années 1980-1990, les séries japonaises X-Or, Bioman et Kamen Rider ont constitué la toile de fond de mes mercredis matins. Je me rappelle encore de ces moments passés à me disputer avec ma mère pour avoir le droit de regarder mes émissions préférées en engloutissant le bol de Chocapic qui me faisait office de petit-déjeuner, et j’aurais toujours une place dans mon cœur pour ces super-héros en collant capables d'enchaîner les cascades et de mettre des monstres titanesques à l’amende.

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Depuis plus de 30 ans, la société Rainbow-ZK s’occupe de concevoir les costumes de ces personnages qui ont marqué les esprits de toute une génération de nerds à travers le monde. Par un mélange de rencontres fortuites, j’ai eu l’occasion d’interviewer Matsuhara Toshihiko et Yoshikawa Manabu, les deux piliers de cette petite PME japonaise. À l’extérieur de leurs locaux – situés en banlieue de Tokyo –, aucun signe ne laissait présager que des costumes d’héros intergalactiques étaient en cours de fabrication. Mais une fois à l’intérieur, une forte odeur de peinture et des dizaines de casques entreposés ça et là m’ont confirmé que j’étais arrivé à bon port.

Un employé de Rainbow ZK travaille à la création d'un casque

VICE : Qu’est-ce que vous faites pour la boîte exactement ?
Yoshikawa Manabu : Je suis responsable des ventes chez Rainbow. Je baigne dans cet univers depuis mon plus jeune âge : mon père est le producteur de X-Or. Au début, j’ai suivi le même chemin que lui en bossant dans la production. Mais c'est beaucoup plus drôle de faire des costumes – je me suis finalement retrouvé chez Rainbow et j'adore toujours ce que je fais. C’est un univers incroyable.
Matsuhara Toshihiko : J’occupe le poste de responsable de production ici, je suis diplômé d’une université spécialisée dans le cinéma à Tokyo. Dès la fac, j’ai enchaîné les petits boulots sans intérêt sans trop savoir ce que j'allais faire., Quand j'avais 28 ans, on m’a présenté à Rainbow-ZK et j’ai tout de suite accroché, c’était la boîte idéale pour moi, je voulais vraiment bosser avec ces gens là.

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Pourquoi c’était une boîte idéale pour vous ?
M : C’était une boîte super jeune, on avait tous la vingtaine et on était ultra motivés. Fabriquer des costumes pour des séries diffusées à la télévision, c’est quand même plutôt sympa comme boulot.
Y : C ’était tellement la fête ! Souvent, quand nous allions quelque part avec les employés de la boîte, les gens se disaient : « C’est quoi cette entreprise ? Il n'y a que des jeunes irresponsables, pas un seul vieux manager, ça doit être l’enfer… » Et ça l’était un peu parfois, effectivement. À la grande époque, on était une cinquantaine d’employés ici, maintenant on est stable avec une quarantaine de personnes.

Une employée travaille sur la peinture d'un costume de monstre

Pouvez-vous me dire quel est le plus vieux programme sur lequel vous avez bossé ?
Y : Il faudrait que je regarde dans un livre, ça fait longtemps qu'on bosse ici et on enchaîne les productions… Mais je dirais Taiyo Sentai Sun Vulcan en 1981. À l'époque, on bossait déjà pour la Toei, qui est notre plus gros client depuis le début.
M : On a eu le monopole pendant un sacré paquet de temps, mais depuis peu une autre entreprise s'est greffée au projet.

J’imagine qu’il y a eu pas mal d'évolutions dans la conception des costumes et des monstres.
M : Au final, j’ai envie de répondre oui et non. Bien sûr, la conception des produits avec l’arrivée des ordinateurs a changé par rapport à nos débuts artisanaux. Mais on travaille toujours avec les mêmes techniques de sculpture et de moulage pour la fabrication. Maintenant, on a des sacrées machines qui peuvent fabriquer des objets, mais au final on finit toujours les costumes à la main. À l’ancienne, quoi.
Y : Au début, on allait dans les magasins de bricolage et de sport pour acheter de la mousse. On prenait de la mousse d’isolation, mais aussi des tapis de gym et de piscine, et on achetait le rayon entier ! Maintenant, on a le luxe de pouvoir commander directement aux fabricants ce genre de produits, c’est un tout petit peu moins amusant. Mais on utilise toujours la même genre de mousse et de silicone. De ce côté-là, rien n’a vraiment changé, ce sont toujours les mêmes produits.

Et dans la réalisation des séries, il n’y a pas un risque de substitution par l’outil informatique ?
Y : Non, les productions n’ont pas été touchées par ce genre d’évolution technologique. Le sentai, c’est avant tout un style particulier, au final donc on garde les mêmes concepts et surtout la même façon de créer des costumes et des monstres. Les gensapprécient leur côté un peu artisanal.
M : En revanche, ce qui a changé, c’est la moyenne d’âge des spectateurs. Avec l’arrivée des jeux vidéo, les enfants délaissent plus rapidement les programmes de télévision pour les console de jeux. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais les producteurs ont trouvé une parade : ils donnent désormais les rôles de héros à des beaux gosses pour s'attirer une clientèle de jeunes mamans. En conséquence, elles « proposent » à leurs enfants de regarder ces séries ensemble.

J'imagine qu'il faut être un peu nerd pour bosser chez vous.
M : Je dirais que seulement une petite partie est vraiment nerd, nos collègues sont surtout des techniciens qui viennent de l’univers du cinéma. Tu es obligé de bosser avec des gens comme ça, des professionnels. Si tu bosses qu’avec des gros nerds, c’est ingérable. Ils vont être tellement maniaques dans leur conception qu’ils vont peaufiner des détails qui ne servent à rien ou qui ne se voient pas à la télévision. Et vu le rythme, nous n'avons pas de temps à perdre dans ce genre choses inutiles.
Y : Non, ici ce sont vraiment des techniciens du cinéma et de la création de costumes. Par exemple, pour la sculpture de la mousse, il y a des employés de Rainbow-ZK qui sont même partis former des équipes de grands studios à Hollywood. De mémoire, quel a été le pire ou le plus dur projet sur lequel vous avez bossé ?
M : Facile, Changerion ! Je ne sais pas si tu connais, mais le héros a une sorte d’armure translucide, vraiment incroyable. Mais elle est aussi incroyablement compliquée à réaliser.
Y : Oh oui, je m’en rappelle très bien. On était vraiment dans la merde et dans un rush pas possible. Tout l'équipe devait vivre dans l'entreprise et travailler comme s'il s'agissait d'une opération d'urgence. On dormait à tour de rôle dans des sacs de couchages, c'était l’enfer.

Il existe une partie de la culture érotique japonaise qui utilise des monstres tentaculaires dans les mangas et les dessins animés. Ça vous est jamais arrivé de fabriquer des « monstres pour adultes » ?
Y : La première fois qu’on nous a demandé ce genre de choses, c’était il n'y a pas si longtemps – peut-être un an ou deux. Au téléphone, on m’a demandé un devis pour la fabrication d’un poulpe géant qui « devait avoir certaines caractéristiques » pour un film. Quand j'ai demandé de quel genre de film il s'agissait, mon interlocuteur m'a répondu « un film pour adultes » J’étais franchement surpris. Depuis nos 30 ans d'existence, on n’a jamais eu affaire à ce genre de demande, je ne savais pas trop quoi lui répondre. Finalement (et heureusement), on a refusé la commande : on préfère le sentai, c'est ce qu'on sait faire de mieux.

Comment envisagez-vous le futur ?
Y : Heureux, j’espère ! c’est vrai que c’est un peu dur pour la Toei en ce moment. Mais ils ont toujours les valeurs sûres comme X-Or et Kamen Rider. Les Power Rangers constituent également une source de travail stable pour nous. Sur cette série, on collabore avec une équipe en Nouvelle-Zélande. Parfois, ce n’est pas facile, car les méthodes de travail sont différentes.
M : On va continuer à fabriquer des monstres. On travaille aussi pour l’univers des jeux vidéo, pour des événements de promotion, mais je n'ai le droit de vous dire ni pour qui, ni pour quel type de jeu.

Pas de souci, merci à vous deux.

Nicolas Datiche est un jeune et talentueux photoreporter français. Allez consulter son site Internet.