Un Français vient de publier le meilleur bouquin sur l’illustration de skate jamais paru

Sébastien Carayol a tué le game, soyez-lui en reconnaissant.

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04 septembre 2014, 8:00am

Couverture : Ben Horton

Il faut se rendre à l'évidence. 90% des illustrations de skateboard sorties en 2014 sont à chier. Propriétaire d’un skateshop depuis onze ans, je vois jour après jour toutes les immondices qui sortent et se retrouvent sur les étagères de ma boutique – des plagiats de Keith Haring foireux et des croûtes d'un nabot sorti tout juste de son école des métiers de la communication.

Dans les années 1990, les skateboards étaient encore utilisés comme des toiles de maître. Aujourd'hui la plupart des marques se contentent de recycler leurs logos fades en repompant mal tout ce qui se faisait dans les années 1970. Quant aux skaters de la nouvelle génération, ils passent plus de temps en shooting photo que sur leur board. C'est un constat triste, mais véridique. Dans la plupart des boutiques, les planches logo-typées se vendent dix fois mieux que celles avec des graphismes originaux.

Banfield, par Paul Parker, 2010

Mais la situation n'a pas toujours été si désespérée. Il y a encore une vingtaine d'années, les boards de pro-skaters ornées de graphismes vraiment beaux cartonnaient. Traîner devant les vitrines de skateshops à l'époque, c'était comme visiter le Louvre, sans les touristes russes. Le design des skates s'inspirait alors beaucoup de ce qui se passait dans la rue. Il y a d'abord eu Powell Peralta et leurs crânes de bikers, leurs épées et leurs dragons. Puis World Industries est arrivé et a tout tué grâce aux slogans plus ou moins satiriques de Marc McKee et Sean Cliver. Les skates n'étaient plus réservés qu’aux kids : c'était devenu un objet véritablement subversif avec dessus des messages politiques, sexuels ou tout simplement très cons qui faisaient chier les parents – ce qui donnait évidemment encore plus envie à leurs enfants de les acheter.

Fuck the World Trader, par Brice Raysseguier, 2011

Sébastien Carayol, un écrivain de Narbonne, a passé une bonne partie de sa vie à immortaliser dans ses bouquins, ses expos, et sur son site web l'âge d'or du skate que fut la décennie 90. Il voue une véritable amour au skateboard. « La seule fois où je me suis pris pour un artiste, c'est en 1989, quand j'ai tagué le mot ''Zorlac'' avec le O en cible, comme le logo de Public Enemy, sur un mur dans mon bled du sud de la France. Le tollé que j'ai déchaîné m'a convaincu de stopper net cette carrière-là et de devenir écrivain à la place. »

Carayol a sorti il y a quelques semaines le livre Agents Provocateurs, chez Gingko Press, lequel regroupe une centaine de graphismes peints sur les boards au cours de l’histoire. Je me suis assis un peu avec lui et on a parlé de l'époque bénie où posséder un skate avec des pin-ups dessinées dessus était le truc le plus cool du monde.

Randy Colvin – Censorship, par Marc McKee, 1991

VICE : Qu'est-ce qui t'a décidé à sortir Agents Provocateurs ?
Sébastien Carayol :
En 2011 j'ai organisé une expo de skateboards dans le cadre d'une exposition de « Public Domaine » à Paris. Plutôt que de les exposer chronologiquement, j'ai mis en avant les plus provocatrices : celles dont le caractère sexuel était le plus explicite, celles qui parlaient de religion, de violence, de racisme, de politique, etc.

J'avais choisi 52 planches pour « Public Domaine » et je me suis dit qu'il y avait matière à en faire un bouquin. Via Sean Cliver, j'ai pu entrer en contact avec Gingko Press et tout s'est vite enchaîné. J'ai quand même bossé un an sur le livre, en jonglant avec d'autres projets, dont des expos. Après coup, l'éditeur m'a dit qu'il n'avait jamais réuni des images aussi pétées dans un bouquin. J'étais plutôt satisfait.

Disneyland Memorial Orgy 1967, par Wally Wood, 2010

Ça n’a pas été trop difficile de te limiter à 100 illustrations ?
C’est ce qui m'a été le plus difficile ; même si on en avait choisi 1 000, on n'aurait pas été exhaustifs. Je ne voulais pas d'un énième bouquin « classement par catégories » et de toute façon, Sean Cliver l'avait déjà fait. Ensuite, j'avais l'intention d'aller un peu au-delà des marques connues du style World Industries/Antihero/Alien Workshop/Consolidated pour que même les collectionneurs les plus pointus découvrent des choses qu'ils ne connaissaient pas – d'où la présence de certaines maisons moins connues telles que Witchcraft, Politic, Boom Art, Trauma et Yama.

Jovontae Turner – « Napping Negro », par Marc McKee, 1992

Quel est le dessin avec la meilleure histoire derrière ?
Je dirais la board Jovontae Turner « Napping Negro » de Marc McKee, sans doute la plus controversée de toutes les planches dans la catégorie « antiracisme raciste ». J'avais vu une publicité dans Thrasher qui disait « Les Noirs ont partagé une histoire riche et pleine de couleurs avec les Blancs. Au début du XVIIe siècle, ils étaient arrachés à leurs foyers, parqués comme des animaux puis transportés dans les cales des navires jusqu'aux Amériques. Pendant près de trois siècles, ils ont été vendus, réduits en esclavage, torturés, violés et massacrés. Mais en 1954, quand on les a autorisés à boire dans les mêmes fontaines que les Blancs, cette histoire s’est subitement arrêtée. »

Aussi horrible qu’il puisse paraître, on oublie souvent que ce dessin était à la base une idée de Jovontae Turner, légende du skate et Afro-américain. « Quand World Industries m'a demandé ce que je voulais comme graphismes pour mes planches, j'ai répondu que je voulais une imagerie un peu coloniale avec des esclaves noirs, tu vois le truc ? » m'a raconté Turner.

Tiré de « Shore Series », par Ben Horton, 2010

Que penses-tu de l’attirance actuelle pour les planches logo-typées ?
Tu parles de cette tendance qui fait ressembler les skates à des skis ? Je pense que c'est dommage que ce vieux truc marketing marche encore. C'est dingue que ce soient les plus grosses marques qui aient les graphismes les plus foireux. Mais ils doivent s'en foutre, vu qu'ils ont un contrat avec tous les pros. C'est seulement ça ce qui incite les gosses à acheter leurs boards.

Chico Brenes – « Day at the Beach », par Sean Cliver, 1994

Quand il n'y avait pas encore Internet, certaines des planches du livres pouvaient encore choquer. Mais penses-tu que les jeunes d'aujourd'hui, qui ont grandi avec le numérique – et qui ont déjà vu des vidéos de décapitations ou de fists –, pourraient être choqués par ton bouquin ?
C'est une question que je me pose souvent, mais il est difficile pour un quadra qui a grandi dans un bled bien avant l’arrivée d'internet d'y répondre. De toute façon, je ne suis pas même sûr qu'un ado d'aujourd'hui ait envie d'acheter un bouquin.

Jim Thiebaud – « Hanging KKK » par Natas Kaupas et Kevin Ancell, 1990

Je crois que le dernier tabou dans la culture skate, c'est l'homosexualité. Bien que quelques skaters connus aient fait leur coming-out ces deux dernières années, c'est un sujet que personne n'ose aborder. J'adorerais voir une marque se revendiquer ouvertement gay et marquer sa différence – ça serait cool et ça permettrait d'ouvrir l'esprit étriqué de certains ados.


Matt Mumford – « Positive » par Ben Horton, 2012


Don Nguyen – « Gooks of Hazzar » par Jason Moore, 2012

Dans les années 1990, les boss des graphismes scabreux s’appelaient Marc McKee et Sean Cliver. Aujourd'hui, qui ce serait, selon toi ?
Sean Cliver est toujours là. Et Marc McKee et d’autres vétérans genre Todd Francis, ne m'ont jamais déçu. Parmi les (relativement) nouveaux, j'aime le travail de Ben Horton chez Slave et les éclairs de génie occasionnels de SkateMental ou Enjoi. Le tapage qu'il y a eu autour de la board Baker « Gooks of Hazzard » en 2012 a ému le vieux réac' que je suis. Quelque part, c’est réconfortant que ce genre de coup de provoc’ marche encore dans ce milieu foncièrement blasé.

Bo Turner – « Stabbing » par Mike Hill, 1983

Quelles sont les meilleures histoires que les artistes t'aient racontées ?
Au-delà des anecdotes que tout le monde connaît – comme ces skinheads antiracistes qui avaient protégé la Real Team à une démo, au moment de la sortie de la planche de Jim Thiebaud avec le mec du KKK pendu à un arbre – j'aime bien celle de Mike Hill où l’on voit une poupée avec couteau planté dans la tête. Apparemment, à la base il voulait juste s'inspirer de la cover de You're Living All Over Me de Dinosaur Jr.

« Colored Only », modèle unique pour Alyasha Owerka-Moore, 2010

De toutes les illustrations que tu as vues, laquelle est ta préférée ?
Difficile à dire, je les aime toutes je crois. Mais puisqu'il faut choisir je dirais ce modèle d'Alyasha Moore sorti en 2012. Il a pris une vieille planche à roulette des années 1950 en bois avec des roues en métal et dessus, il a juste écrit « colored only » [réservé aux gens de couleurs] – une façon de rappeler que les années 1950 ne ressemblaient pas tant que ça à Happy Days. Simple mais percutant. Cette board est parfaite. Désolé si je plombe un peu l'ambiance en évoquant la ségrégation – j'adore aussi celle avec les retraités qui jouent au volley à poil.

Cairo Foster – « Dog Meat », par Winston Tseng, 2009

Dernière question – on est en train de parler de ces artistes qui ont défini les codes esthétiques du skateboard. Que pensez-tu du fait que, malgré tout l'argent engrangé par les marques sur ces dessins, les artistes ne touchent en moyenne que 300 euros dessus ?
Ouais, là on touche un point sensible. C’est un peu comme si on se demandait combien a été payé le mec qui a dessiné un logo pour un aspirateur qui s'est vendu à des millions d'exemplaires. C'est très injuste, surtout quand on sait que Sean Cliver passe au minimum une semaine sur chaque dessin – faites le calcul pour voir combien il est payé de l'heure. En sortant de ce livre, j'espère juste mettre un nom sur tous ces dessins qui valent la peine d'être vus plus que les trois semaines de durée de vie moyenne sur une étagère de skateshop. Je n'aiderai pas à mieux payer ces types, mais au moins je leur donne un peu de visibilité. Ils pourront peut-être gagner un peu plus que 200 euros la prochaine fois.

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