Publicité
Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
prison

Sida et hépatites continuent de se propager dans les prisons françaises

Les histoires d’amour en milieu carcéral finissent mal – en général

par Romain Gonzalez
09 Août 2014, 8:00am

La sphère politique et médiatique française bruit avec régularité de débats stériles au sujet de l'efficacité des peines de prison, opposant une gauche jugée trop laxiste et une droite jugée trop sécuritaire. Afin de dépasser la simple considération de l'efficacité de l'incarcération, j'ai cherché à en savoir plus sur les conditions de détention en France, qui sont régulièrement pointées du doigt. Mon attention a été retenue par une étude officielle publiée en 2013 qui met en avant le fait que les prisonniers français étaient six fois plus touchés par le VIH que le reste de la population. De même, les hépatites B et C touchaient 4,8% des détenus contre 0,8% de la population.

Évidemment, nul ne devrait subir en prison autre chose qu'une peine d'enfermement : la prison est censée être coercitive et non destructrice. Alors, comment expliquer une aussi grande présence de ces maladies ? En procédant par association d'idées, je me suis également interrogé sur la persistance d'une sexualité pour des détenus maintenus dans un univers non-mixte. Si aucune étude sérieuse n'a abordé ce sujet depuis les années 1980, la proportion de détenus ayant eu une relation homosexuelle pendant leur détention était à l'époque de 21% contre 3 à 7% au sein du reste de la population.

Afin d'y répondre, je me suis entretenu avec Thierry Robillard, membre de Santé Info Solidarité, qui intervient en prison depuis 1998 et qui m'a gentiment accueilli pour me parler de trucs flippants comme les échanges de seringues non stérilisées, de masturbation entre hommes et de pleins de clichés erronés à propos de la sexualité en prison.

Illustration : Zelda Mauger

VICE : Selon une étude réalisée en 2010, le nombre de malades du VIH ou de l'hépatite B et C est six fois plus important en prison qu'à l'extérieur.
Thierry Robillard : Cela s'explique par le fait qu'en prison, les pratiques à risques sont encore plus nombreuses qu'à l'extérieur. Les individus fabriquent par exemple leur propre matériel d'injection pour se droguer — le phénomène prend de l'ampleur avec l'arrivée massive de l'héroïne — et c'est un moyen de transmission très important des hépatites et du VIH.

Les gens ont l'air de plus se préoccuper du VIH que des hépatites, d'ailleurs.
C'est vrai, les clichés autour du sida et du VIH ont la vie dure en prison. La virémie du sida est par exemple très courte lorsque le sang est situé hors de l'organisme, contrairement aux hépatites. Ce sont elles qui constituent le véritable danger, notamment lors du partage d'aiguilles pour se faire tatouer. On a toujours en tête l'image d'un sida destructeur qui peut vous tuer en moins de trois mois, mais une hépatite peut être tout aussi dangereuse.

En prison, et c'est le cas dans de nombreux milieux fermés, les fantasmes sont générés constamment : vous n'avez pas accès aux informations, vous discutez avec un très faible nombre de personnes, etc.

Qu'en est-il de la question de l'homosexualité dans les prisons ?
Ce qui pose problème en prison, c'est la suspicion homosexuelle, plus particulièrement chez les hommes – avec cette notion négative de pénétration. C'est cette idée de « je fais rentrer mon sexe à l'intérieur de quelqu'un » – et en plus, par l'intermédiaire de l'anus – qui choque. L'anus, c'est l'endroit par lequel on évacue nos déjections, c'est un endroit sale. Chez les hommes, c'est encore pire car il n'y a même pas cette dimension de substitut de vagin. L'homosexualité masculine renvoie à l'image de la pénétration anale pour beaucoup de gens, alors que la sodomie n'est pas une pratique universelle chez les gays.

Dans ce milieu très masculin qu'est la prison, le fait de mettre en avant une contamination qui pourrait être provoquée par des pratiques homosexuelles entraîne un rejet important.

Est-il difficile de parler de sexe avec les détenus ?
J'ai toujours eu l'impression que les détenus me parlaient relativement facilement de leur sexualité. Afin de briser quelques préconçus sur la prison, je dois dire que cela m'arrivait de rencontrer des détenus qui m'ont dit qu'ils vivaient bien leur sexualité en prison. Un détenu de Fresnes, dans le Val-de-Marne, m'a dit qu'il s'était épanoui sexuellement en prison après avoir été transféré dans une antenne réservée aux transsexuels et aux travestis. Il est tombé amoureux de son codétenu et tous deux forment à présent un couple reconnu et accepté par les autres détenus.

Le discours sur le milieu carcéral évoque avant tout un univers violent, avec le thème récurrent de la « surpopulation carcérale ».
C'est aussi une réalité. Michel Foucault a bien abordé cela, en mettant en avant la multiplication des points de vue pour aborder l'enfermement. La prison est un lieu foisonnant et pas simplement au niveau visuel. Vous avez la notion de bruit, qui est également importante. Les bruits du corps, les émanations, les odeurs, etc. La question sexuelle se pose constamment : comment peut-on désirer quelqu'un dans ces conditions ?

D'autant plus que « le choix » de son partenaire est moins important qu'à l'extérieur.
Oui, on peut résumer la situation par cette phrase : « ce sera ça ou rien ». Parfois, on n'a pas besoin d'un partenaire mais simplement d'un objet, d'un sac à foutre si vous voulez. Pour certains détenus, il n'y a pas de différence entre une taie d'oreiller remplie de coquillettes tièdes et un détenu plus jeune qui a deux orifices à offrir. Cette sexualité existe, mais les gens à l'extérieur pensent souvent qu'elle est la seule sexualité qui existe, avec le cliché éternel du savon dans la douche et de tous ces endroits sombres et inquiétants peuplés d'hommes belliqueux.

Pourtant, lorsqu'on se rend dans une prison, on réalise qu'il s'agit avant tout d'un espace aseptisé et lumineux sans aucune sphère intime.
Oui, et on a du mal à imaginer où peut se dérouler l'acte sexuel ! Il existe des différences d'interprétation entre les détenus et nous, intervenants extérieurs ; pour « nous », lorsque je me branle avec un ami de même sexe, c'est de l'homosexualité. Mais pour de nombreux prisonniers, lorsqu'ils se masturbent avec un codétenu, c'est du domaine de l'amitié.

Chez les femmes, c'est encore différent. Lorsque j'aborde cette question avec des femmes détenues, elles parlent ouvertement d'homosexualité et peuvent même complètement changer d'orientation sexuelle après avoir été hétérosexuelles toute leur vie.

Photo via

Selon vous, est-il envisageable d'installer des salles de shoot en prison afin de lutter contre les risques de transmission du VIH et des hépatites ?
Ce serait bien sûr une très bonne solution, mais on en est encore loin. Imaginez comment réagiraient les garants de l'application de la loi face à la mise en place de telles salles, même si celles-ci seraient utiles : il s'agirait de la reconnaissance institutionnelle d'une pratique prohibée. Grâce à cela, l'État peut toujours dire que la toxicomanie « n'existe pas en prison », qu'elle est « marginale ». S'il y avait des salles de shoot, on ne pourrait plus dire cela. De toute façon, nous ne sommes pas près d'en mettre en place : on a mis 15 ans à installer de simples cabines téléphoniques, alors imaginez l'ampleur de la tâche !

Le problème est le même avec les parloirs conjugaux, qui existent dans de nombreux pays – mais pas en France. Encore une fois, les responsables ferment les yeux et nient une évidence, celle que la sexualité existe en prison.

C'est assez représentatif de l'hypocrisie française vis-à-vis des comportements à risque, qu'ils soient sexuels ou toxicomaniaques.
On préfère regarder ailleurs oui, comme ces surveillants qui détournent la tête dans les salles de parloir pour ne pas voir qu'il y a de la sexualité en train de se dérouler. On accepte tout de même mieux la sexualité que la toxicomanie ; il y a une sorte d'indulgence vis-à-vis du sexe de la part des surveillants. Les comportements addictifs sont au contraire jugés sans indulgence, comme s'il était très facile de s'en débarrasser ; il n'y a qu'à observer le peu de place laissée à la cigarette. Le seul comportement toxicomaniaque accepté en prison, c'est celui en relation avec l'alcool.

Pourquoi ?
Eh bien, l'alcool demeure prohibé mais l'administration accepte cette substance lors de la prise en charge des grands alcooliques. Physiquement, c'est indispensable. Si l'on ne délivre pas d'alcool aux détenus alcooliques, ces derniers font des syncopes et meurent.

Romain est sur Twitter.

Tagged:
FRANCE
Interview
Santé
sexe
Thierry Robillard
Santé Info Solidarité