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L’histoire du Roi René, premier club libertin français

Les propriétaires du club m'ont raconté les fois où Mme Pompidou s'y faisait trousser et parlé de leur collection de poils pubiens
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par Laurène Flament
05 Août 2015, 5:00am

Un barman du Roi René derrière le bar qui porte encore les impacts de balles qui ont tué son propriétaire. Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation de Fabrice et Natacha

Une large façade noire avec vitres fumées et seulement un indice : deux R entrelacés. Voilà à quoi ressemble le plus vieux club libertin de France qui se tient face à une station-service à Ville-d'Avray, petite commune des Hauts-de-Seine où je vis depuis maintenant 22 ans, sur la nationale qui relie Versailles à Paris. Cet établissement a toujours été entouré de mystères et a engendré les rumeurs les plus folles chez tout Dagoveranien – c'est ainsi qu'on appelle les habitants de Ville-d'Avray – qui se respecte.

Il faut dire que la commune est l'une des plus riches de France, que ses habitants sont majoritairement bourgeois et que le jour de la manif pour tous, Ville-d'Avray était surreprésentée. Bref, la question de l'existence d'un club libertin en lisière de forêt a toujours été taboue et personne ne savait vraiment ce qui se passait là-bas. Pendant la récréation, chacun des adolescents débordants d'hormones sexuelles que nous étions lâchait sa petite anecdote sur le Roi René en faisant semblant de comprendre ce dont il parlait. Certains affirmaient avoir aperçu les parents d'untel – généralement leur pire ennemi de l'époque – rentrer dans le club pour s'envoyer en l'air. D'autres racontaient avoir entraperçu des orgies à travers les fenêtres. Pourtant, à part une vingtaine de berlines garées devant la station essence, on n'a jamais rien vu. Les années ont passé, le club a fermé il y a 2 ans mais pourtant les interrogations perdurent et la légende du club continue d'être contée de génération en génération à Ville-d'Avray.

L'une des serveuses du Roi René se préparant pour son service. Ce sont elles que Natacha appelaient « ses filles » et qui, selon Fabrice, étaient tout sauf vulgaires.

En 1934, René Charrier, fils d'un tenancier de bordel à Chatenay-Malabry, décide d'ouvrir une auberge sur la route qui relie Versailles à Paris. Très vite, le lieu de passage se transforme en club aux mœurs assez légères. Comme le résume très bien Fabrice, dernier propriétaire en date du Roi René : « En 1934, c'était déjà osé de voir les chevilles d'une femme. Mais au Roi René, on pouvait caresser les fesses de la serveuse. » René Charrier fait fabriquer des tabourets dont le centre est évidé en forme de cœur et place des miroirs sous chaque exemplaire. Fin poète, il glissait sa main à travers le cœur pour titiller les parties intimes de ses clientes tout en disant que c'était le chemin le plus court pour atteindre le cœur d'une femme. L'auberge de René devient peu à peu le repère de gens du show-biz, de politiques et de riches en tout genre.

À l'intérieur, une porte dérobée permet même l'accès au « club 421 » qui était une pièce réservée aux gens de la haute société. À l'intérieur de cette pièce, Fabrice et Natacha, son ex-femme, ont retrouvé la table Pompidou. « Elle s'appelle comme ça car c'était sur cette table que Madame Pompidou serait venue faire ses petites affaires. » Pendant l'affaire Marković, les principaux intéressés auraient en effet visité l'auberge de René à maintes reprises.

Le voisin du club depuis 50 ans, Nono, se souvient avoir aussi dû déplacer des motos d'escorte ministérielle pour pouvoir garer son camion dans son jardin. La clientèle du Roi René à cette époque était exclusivement constituée de beau monde. En 1967, une enquête de la sureté de Versailles est ouverte pour des faits de proxénétisme au Roi René. Le 9 mars 1968, suite à un arrêté préfectoral, le club est même fermé pour trois mois. A cette même époque, un barman du club se serait fait tuer par une cliente à coups de talon aiguille et un client aurait été tué par balles en sortant du club. Mis à part ces fâcheux épisodes, le faste des soirées chez René suffit à redorer l'image du club qui devient une véritable institution. Comme Fabrice le résume, « Pour les libertins, le Roi René c'est l'équivalent du Stade de France pour les fans de foot. » Le club devient même un haut lieu de l'échangisme mondial avec des clients venus des quatre coins du monde.

Album des poils pubiens des Reines de la nuit, réalisé par René Charrier. Mis sous scellé par la BSP. Photo tirée du livre La Mondaine. Histoire et archives de la Police des Moeurs de Veronique Willemin publié aux editions Hoebeke

Preuve indéniable, René Charrier avait instauré un rituel assez étonnant : les Reines de la Nuit. À la fin de chaque soirée, René allait cueillir une rose dans le jardin de l'auberge pour l'offrir à la femme la plus active de la soirée, c'est-à-dire celle qui avait accueilli le plus de partenaires. En échange, la gagnante découpait une touffe de ses poils pubiens et la remettait à René. Ce dernier les conservait consciencieusement dans un album prévu à la base pour la philatélie en plaçant les petites touffes dans les pochettes transparentes. En dessous de chaque trophée, il notait le prénom de la dame, la date de la soirée et son origine. Ce livre, confisqué par la Brigade Mondaine lors d'une descente pour prostitution en 1984, est conservé à la Préfecture de Police de Paris dans une petite pièce appelé Musée de la Mondaine où tous les objets sexuels atypiques sont réunis – comme me l'a expliqué Camille Delalande qui a eu la chance de voir ce fameux livre. Autre petit rituel, René faisait faire des plaques commémoratives ornées de fleurs de lys à chaque fois qu'une femme battait le record du nombre de partenaires en une soirée et les accrochait dans la pièce principale.

Dans la nuit du 18 au 19 septembre 1973, René Charrier est tué par quatre individus sur le bar de l'auberge qui porte encore aujourd'hui les traces des impacts de balles qui ont coûté la vie au fondateur du club. La nuit de l'assassinat, deux carnets appartenant à Gilberte, la femme de René, ont été dérobés. À l'intérieur se trouvaient tous les noms des clients avec leurs pseudos, leur numéro de téléphone, leurs préférences sexuelles... Selon la légende, René aurait été assassiné par des membres de la mafia. À l'intérieur du club, les enquêteurs ont découvert que les murs étaient truffés de caméras, d'appareils photos et de micros. Après deux ans de fermeture, le fils de René, Gérard, reprend l'affaire. Il ressuscite les soirées fastueuses du temps de son père et le Roi René conserve son rang d'institution. Gérard, digne héritier de son géniteur, tient les lieux d'une main de maître et fidélise sa clientèle, notamment en demandant à chaque fois à ses clients : « Madame a bien joui ? ». Pourtant en 1982, une bombe est lancée contre la façade du club, ne faisant heureusement aucun blessé.

Au milieu des années 2000, après un contrôle fiscal qui a mal tourné, Gérard met l'une ses maîtresses, que Fabrice et Natacha surnomment « Madame Pipi », à la gérance de l'établissement et le club commence à couler. « Quand on est rentrés pour la première fois, rien n'avait changé depuis 1973, il n'y avait même pas de douche. C'était clairement immonde », explique Natacha. « Même la moquette n'avait pas été changée, avec toutes les femmes fontaines passées par là vous imaginez bien l'état dans lequel elle était... », souligne Fabrice. Le couple reprend le club en 2011 et le rénove entièrement. Une pièce esprit NewYork sado maso, une black room, une pièce à l'ambiance sauvage... Bref, les cheminées en cuivre et les banquettes en skaï de l'époque de René sont bien loin.

La pièce du Roi René à l'ambiance sauvage et animal avec ses tissus imprimés léopard

Fabrice et Natacha ont avant tout choisi de reprendre le club car le nom Roi René est encore aujourd'hui synonyme de qualité dans le milieu libertin. Après avoir fait le tri dans la clientèle très fidèle mais très âgée de l'époque des Charrier, Fabrice et Natacha ont tenté d'insuffler un vent de jeunesse dans l'institution de 600m2 tout en conservant un haut niveau d'exigence en ce qui concerne les clients. Comme le souligne Fabrice, « aujourd'hui, quand vous allez dans une soirée trio, vous avez autour de vous 15 lascars avec la quéquette à la main. Ce n'est vraiment pas ce genre de choses que l'on voulait. » Le club ouvrait donc du mercredi au samedi avec un ticket d'entrée pour les « solos » à 300 € et seulement le jeudi.

De 2011 à fin 2012, la clientèle du Roi René était donc toujours aussi huppée et de qualité que pendant le règne des Charrier. « On avait des clients du monde entier, des politiques, des capitaines d'industrie, des princes des émirats...Mais on les traitait comme les autres, ils ne payaient pas plus », détaille Natacha. La recette d'une soirée réussie était relativement simple : « Une soirée est une réussite quand les clients ont bien mangé, bien dansé, bien baisé. » Les affaires roulaient très bien pour eux mais en 2012, ils ont découvert que Gérard Charrier avait soi-disant vendu le lieu à quelqu'un et que Fabrice et Natacha devaient à ce dernier 150 000 euros. Le club a depuis fermé sa porte. Cependant, l'ancien couple ne désespère pas d'ouvrir un nouveau Roi René à l'étranger.

Le club échangiste et libertin de qualité dont la devise était « Tout est possible mais rien n'est obligatoire » a donc été laissé à l'abandon. Avant l'envahissement de la commune par les agences immobilières et les coiffeurs, Ville-d'Avray a été le témoin de l'histoire du libertinage français, de ses mœurs et de son évolution. Mais pour ceux qui souhaiteraient reprendre le club de Ville-d'Avray, Fabrice précise qu'il ne faut pas trop se faire d'illusions : « Quand on est libertin et qu'on veut baiser tout ce qui passe, il ne faut surtout pas ouvrir un club. Mes potes me disaient "Tu dois baiser tous les soirs" – mais non, je nettoyais plus souvent les chiottes. »

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