FYI.

This story is over 5 years old.

Vice Blog

QUELQUES PHOTOS DU G20 DE TORONTO

2.7.10

Les évènements qui ont eu lieu au G20 de Toronto le week-end dernier – des voitures de flics enflammées, des fenêtres brisées, des visages ensanglantés, des pillages, des émeutes, des gaz lacrymogènes, des balles en caoutchouc, des légions de policiers anti-émeutes parés comme s'ils allaient faire face à l'Apocalypse - constituent désormais le plus grand cas d'arrestation massive de l'histoire du Canada. Environ 900 personnes ont été détenues sous « la loi du G20 » dans une prison où les nouvelles semblaient empirer au fur et à mesure que l'information venait des personnes fraîchement libérées. Si on prend tout ça en compte, on peut dire que mon frère est plutôt chanceux de n'en avoir tiré que quelques photos dégueulasses. J'ai discuté avec lui de son week-end.

Vice : Salut frangin, déjà pourquoi tu t'es rendu là-bas ?

Publicité

Carl Heindl : Parce que je savais que la police en faisait trop et que des manifestants et des anarchistes allaient commencer à foutre la merde. C'est un bon prétexte pour faire de belles photos.

Tu as remarqué une différence entre vendredi et samedi ?

Complètement. Je pense que le vendredi était juste un début, les flics étaient là l'air prêt à bondir, mais ils étaient plutôt passifs et ils ont laissé les médias tranquilles. Samedi, c'était une autre histoire. Je me suis fait malmener et pointer du doigt, surtout quand les manifestants se sont battus au Queen's Park. A ce moment, les flics faisaient tout pour briser les groupes, quitte à choper un manifestant ou un photographe, n'importe qui. Ils les forçaient à se plaquer contre le sol, leur donnaient des coups de genou dans le dos, les menottaient et les écartaient de la foule. Dans la panique, tout le monde se bousculait, puis le rang de policiers avançait et de temps à autre, ils se séparaient pour choper d'autres gens. C'était une tactique assez intéressante, qui a bien fait monter la tension. Samedi, j'ai vraiment eu l'impression d'être impliqué, contrairement au vendredi où j'étais juste un spectateur. Je me suis fait choper et on m'a poussé violemment, mais j'imagine qu'ils cherchaient à attraper quelqu'un d'autre parce que j'ai réussi facilement à me lever et dégager.

Mis à part ça, tu as eu d'autres problèmes ? Samedi, tu fuyais avec d'autres photographes, non ?

Publicité

Non, pas grand chose à part ça. Je pense que j'étais un parfait mélange: j'ai peut-être une barbe et un look moitié merdique mais je n'avais pas de bandana, je portais des fringues claires et un grand bandeau MEDIA au dos de mon chapeau; ça m'a plutôt aidé. Les manifestants m'ont tous dit où ils allaient, mais d'un autre côté les flics me foutaient la paix. J'ai essayé de marcher seul afin de ne me retrouver coincé nulle part et me bouger plus facilement… mais samedi, j'ai passé la moitié de la journée à littéralement sprinter du quartier des affaires au Queens Park, jusqu'aux feux de Spadina avec Paul Terefenko de NOW Magazine.

T'étais dehors jusqu'à quelle heure ?

Vendredi, j'étais dehors de 14h jusqu'à 19-20h. C'était quand beaucoup de manifestants ont tenté de faire dévier la manif et se sont dirigés vers le Sud, je les ai suivis tandis qu'ils couraient d'un blocus de policiers à un autre, sans résultat. On a fini dans une petite rue avant qu'ils se fassent traîner à nouveau vers le Nord, c'est là que je suis parti.

Samedi, c'était long. J'étais dehors de 13h jusqu'à 21h, et j'ai passé les deux jours sans manger ni fumer parce que tous les magasins sur notre route étaient fermés. C'était l'enfer. Après l'impasse du Queens Park, les manifestants se sont bougés et ont pris d'assaut Bloor Street ! Ils ont fait toute la rue en passant entre les voitures dont les conducteurs étaient complètement déconcertés, mais mon corps ne tenait plus trop le coup alors je suis rentré.

C'était pendant la première manif à Allen Gardens. Il n'y avait pour l'instant aucune tension et les gens commençaient tout juste à remarquer les uniformes qui semblaient attendre que quelque chose se passe. Des rangées de vans étaient là avant même que les manifestants se réunissent.

Vendredi matin, il n'y a pas eu de problème, juste la présence pesante de l'autorité. Je crois que les boucliers différaient selon l'origine des policiers. Par exemple, les boucliers de Montréal étaient ronds et solides. La première chose que j'ai remarqué c'est la massivité de leurs équipements.

Tout le monde a l'air plutôt cool là.

Ouais, c'était calme. C'était tôt le matin du vendredi, et ils marchaient vraiment lentement.

Publicité

Tu te rappelles des slogans récurrents ?

« Voilà à quoi ressemble la démocratie. Voilà à quoi ressemble l'hypocrisie », ou encore « À QUI SONT CES RUES ? À NOUS. » étaient les plus fréquents.

Petit à petit, les gens se sont mis à porter des bandanas. Il n'y a pas eu grand chose à côté de ça, juste quelques bagarres sur le chemin, et le blocus. Après cette photo, on est partis vers l'ouest avec ces types.

C'était quand on s'est fait piéger dans une petite rue. C'était la première fois où j'ai eu l'impression que les flics essayaient de nous coincer et de nous faire changer de route. Les manifestants chantaient et criaient beaucoup, et certains se mettaient face aux flics qui demeuraient impassibles, pour leur dire des trucs du genre « Et tu peux me dire la loi qui stipule qu'on a pas légalement le droit de manifester ? ».

Je me tenais juste près d'eux et je ne chantais pas, alors j'ai plaisanté avec un flic. « J'imagine que vous avez hâte qu'ils se décident sur leur itinéraire », et il m'a répondu « Ouais, bah c'est tes potes ! ». Je lui ai dit que j'étais un simple photographe et il a eu un petit sourire, puis je lui ai dit « Il fait chaud, vous faites du bon boulot en courant partout », ce à quoi il a répondu « merci mec » ou un truc du genre. Après qu'ils se soient cassés vers le nord, la manif a repris du côté d'Allen Gardens alors je suis rentré à la maison pour me faire une douille et boire de l'eau, enfin.

C'était samedi ça. Je me suis juste accroupi derrière eux, je suis content de pas m'être pris un coup de bouclier ou de Rangers en pleine tête.

Le quart des premiers rangs était constitué de photographes, dont beaucoup prenaient plein de photos de flics alors que rien ne se passait. J'imagine que c'est comme ça aussi qu'on a commencé à les énerver.

Le samedi s'est démarqué de la veille dès qu'ils ont mis leurs masques à gaz. Un type avec une grenade à gaz lacrymogène, assis sur une colonne du terre-plein central en béton au milieu de la route, s'amusait à viser le visage d'un manifestant du deuxième rang qui le provoquait.

Les gays ! Ils étaient hyper drôles. Ils jouaient du tambour et c'est devenu une fête de rue. Ils chantaient « T'es sexy, t'es mignon, enlève ton uniforme » en frottant leurs culs contre les boucliers. J'ai même surpris quelques flics sourire.

Ce type se faisait appeler « Dragon Féroce » ou un truc comme ça. Il est sur toutes les photos du samedi. Là, la manifestation n'avançait plus mais quelqu'un m'a dit que c'était le bordel dans le quartier des affaires, alors je me suis bougé et j'ai vu ce branleur là-haut. Il essayait d'escalader et a cassé le U de « music store ».

Il aimait bien attirer l'attention et n'a rien trouvé de mieux à faire que de s'accrocher sur la ligne électrique. Il se balançait comme s'il allait se laisser tomber, et j'entendais des gens dans la foule s'époumoner en hurlant « Fais pas ça! ». Il a fini par le faire, et tout le monde a crié. La ligne a tenu et il est resté là à se balancer pendant quelques temps. J''avais vraiment pas envie de le porter pour le descendre parce que si la ligne était active, l'électricité serait passé à travers mon corps, il était juste au-dessus de moi.

C'est le chemin de destruction qu'on a manqué sur la route vers le quartier des affaires. Je crois que les manifestants qui avaient été arrêtés sont partis d'où on était, habillés en noir et masqués pour ne pas être reconnus. Ils ont couru le long de Queen Street en cassant tout sur leur chemin.

Ils ont graffé toutes les banques et les Starbucks, et ont ralenti les wagons du tram.

On a rattrapé le gros du cortège, derrière eux il y a une voiture de flic brûlée. Environ cinq minutes plus tard, il y avait plusieurs centaines de manifestants.

Ça puait vraiment. Une remorqueuse est arrivée pour évacuer la voiture. Quand le pauvre conducteur en est sorti, TOUS les manifestants se sont mis à hurler et l'acclamer.

Je sais pas trop ce qu'il se passe là. Il demandait ses chaussures. Il a escaladé le poteau, balancé ses sandales et est redescendu pieds nus. J'imagine que ce genre d'évènement attire vraiment n'importe qui.

Là où on était, les policiers essayaient de cerner les derniers manifestants. Les flics qui avaient peur menaçaient de les frapper à coup de crosse.

C'est le reste du feu de la voiture de police. On a couru du sud vers l'est, mais on était vraiment morts et pas assez rapides, les flics l'encerclaient déjà. Mon vélo était garé juste derrière le camion de pompier.

[À propos des prétendues voitures de polices garées pour inciter à la violence] Tous les gens qui les ont vues m'ont dit que c'était des leurres. Elles étaient garées là sans conducteurs, avec les portes ouvertes. Les policiers n'utilisaient pas de voitures de police, ils circulaient dans des vans ou des bus bleus et vierges de toute indication.

Toujours là où il y avait la voiture brûlée. Une trop belle occasion de faire un portrait pour passer mon chemin.

C'était samedi soir à Queens Park, après que tout le monde se soit regroupé. Cet enculé menaçait de nous gazer. Les manifestants hurlaient et insultaient les policiers, surtout quand un de leurs confrères se faisait choper. Mais au moment où les flics s'approchaient, toutes ces grandes gueules faisaient demi-tour et s'enfuyaient comme des malades. S'ils regardaient par-dessus leurs épaules et constataient que ce n'était pas eux que les flics voulaient, ils faisaient volte-face pour revenir les injurier. J'ai vu beaucoup de gens paniquer et bousculer tout le monde. La lose totale. 1 point pour les flics.

Après que les flics aient dégagé tout le monde de Queens Park, ils sont tous partis vers le nord en traversant le quartier de l'université [de Toronto]. Ce type s'est assis en plein milieu, il y avait écrit « First Fucking Blood » sur son pull. Après ça, tout le monde est retourné dans les rues et la manifestation a continué. Là je faiblissais pas mal parce que j'ai commencé à fantasmer sur une pizza et un verre d'eau. Alors je suis rentré chez moi, en marchant lentement près d'eux tout en chantant « À QUI SONT CES RUES ? À NOUS. »

PHOTOS DE CARL HEINDL

INTERVIEW PAR KATIE HEINDL