En quoi consistent réellement vos « jobs à la con » ?

Des consultants en communication, directeurs artistiques et autres projects managers online nous ont éclairé sur leur véritable fonction dans la société.
Paul Douard
Paris, France
18.4.16

Il y a trois choses que je ne comprendrais jamais dans ce pays : pourquoi des gens plastifient-ils leur télécommande de télévision, pourquoi il n'y a toujours pas de climatisation dans le métro alors que nous sommes en mesure d'envoyer un robot se poser sur un astéroïde – et, enfin, pourquoi nous sommes incapables d'expliquer facilement ce que font nos potes de leur journée.

Dans un précédent article, je m'étais déjà largement étendu sur la croissance fulgurante et assez déprimante des jobs à la con – ou bullshits jobs. Ces boulots dont personne ne comprend de quoi ils sont faits, ni à qui ils servent. Pourtant, un plus gros problème se pose. Non seulement j'ai du mal à comprendre la plupart des jobs de mes connaissances, mais surtout ils ont eux-mêmes beaucoup de problèmes à me l'expliquer. Et au sein de tous ces jobs aux noms incompréhensibles se trouvent de tout : des gens qui amassent du fric sans en avoir rien à faire du sort du monde, d'autres tentent d'aider notre société à grandir. Parfois, certains sont entre les deux. Mais techniquement, ce n'est pas de notre faute si nous avons des noms de jobs qui ne veulent rien dire inscrits sur nos fiches de paie. Alors plutôt que de juger le travail de mes congénères simplement par leur intitulé de job– qui peut sembler vain, inutile ou prétentieux –, je leur ai demandé de m'expliquer de quoi il en retourne. Afin de leur épargner un licenciement, j'ai modifié chacun de leurs prénoms.

RAPHAËL – 30 ANS – CONSULTANT EN COMMUNICATION
« Mon intitulé de job est très généraliste, donc ça va de la rédaction de communiqués de presse à de la stratégie plus globale. Il y a aussi de la com digitale, un terme de merde pour dire qu'on publie sur les réseaux sociaux pour nos clients. Du planning strat, un autre terme de merde pour dire qu'on fait de la veille de sujets sur Google. Et des relations médias/publiques où tu fais la serpillère auprès des journalistes pour gratter un article. Et globalement, beaucoup de temps passé à faire de la coordination (avec les prestataires, le client) et des reportings d'activité dont tout le monde se fout mais pour lesquelles il y a un budget à dépenser. Dans ma famille, certains pensent que je fais de la pub. D'autres que je passe mes journées sur Twitter – ce qui n'est pas faux non plus. La grande majorité ne se figure pas vraiment ce que je fais, en réalité. Pour eux, c'est difficilement imaginable d'avoir recours à une agence pour faire des discours de marque, sans vendre un produit, mais simplement des messages.

Je suis bien conscient de ne rien apporter à la société. Par moments, selon le profil du client et les messages qu'on valorise, je me dis que ca sert un peu. Mais la plupart du temps, c'est du vent. Un grain de sable dans un océan de merde. Mes les patrons et les gens de la com ont souvent l'impression d'être utiles à la société, de faire avancer le monde, d'apporter quelque chose aux gens et à l'opinion. La vérité, c'est qu'on les pollue encore plus avec de la com aussi utile qu'une ballerine dans un vestiaire de rugby.

Aujourd'hui, je ne me soucie plus de savoir si mon job est bullshit ou non. J'avais une conception très claire du travail et du monde professionnel avant même de l'avoir intégré : c'est juste ce qui me permet d'avoir un chèque en fin de mois que je dépense comme je l'entends. C'est une conception très alimentaire du travail : je viens, je fais mes heures et après ciao. Pas d'élan carriériste, ni d'affect. J'ai totalement décroché, et je refuse que ce soit la base de mon épanouissement . »

Photo via Flickr

JOHN – 25 ANS – ASSISTANT ANALYSTE LIQUIDÉ ET RISQUES STRUCTURELS
« Comme 90% des postes de cadre aux noms ronflants, je remplis des tableaux Excel qui n'ont pour objectif que d'être reversé dans d'autres tableaux Excel. Le job consiste théoriquement à tester si l'entreprise peut se renflouer en vendant ses instruments financiers en cas de faillite. Je bosse dans une banque, et pour être honnête, même ceux qui sont dans le milieu ne savent pas exactement ce que je fais. Mes potes et mes connaissances s'imaginent que je fais un genre de poste de gestion en informatique. Ma famille pense que je fais du trading. Dans une certaine mesure, ce boulot devrait avoir une utilité : une banque qui met la clef sous la porte et ne paye pas ses interlocuteurs, ça la fout toujours mal. Mais très honnêtement, ce boulot n'apporte rien à la société.

Le job est en soi « bullshit », mais là où il s'approche du néant absolu, c'est en terme d'utilité sociale. On sort des chiffres pour les sortir : ils ne sont même pas lu par les destinataires, à savoir la direction. Au final ça me pèse, je me rends compte qu'on essaye de faire avancer les choses pour qu'il y ait plus de contrôle sur les banques et éviter que tout ne parte en couille, mais le travail fourni au quotidien ne sert à rien. En définitive, ce que l'on fait n'est utilisé que pour apparaître sur des plaquettes en papier plastifié qu'on distribuera aux actionnaires lors d'assemblées générales, pour qu'ils sachent qu'ils pourront revendre leurs actions confortablement. »

Photo via Flickr

OLIVIER – 25 ANS – CONSULTANT JUNIOR EN SYSTÈMES D'INFORMATION
« Mon job consiste à partir en mission chez des clients (des assureurs, dans mon cas) et à optimiser l'environnement dans lequel j'évolue. Par exemple, dans un futur très proche, je serai chargé, suite à une fusion, d'optimiser et d'unifier tous les systèmes d'éditique (en gros, ce qui est chargé de la création et de l'envoi de mailings) du nouveau groupe. En attendant, je travaille sur plusieurs études en interne qui seront publiées par le cabinet afin d'accroître sa visibilité et de dégager des arguments commerciaux auprès de nos clients.

Ma copine en bouffe tous les soirs donc j'imagine qu'elle sait ce que je fais de mes journées. Viennent ensuite mes potes qui sont globalement au courant de quoi sont composées mes journées au taf. Mes parents se sont quant à eux limités à l'intitulé de mon poste et ont tenté d'en dégager des conclusions qu'ils peuvent souffler à leurs amis en parlant de moi : « Olivier part en mission chez des assureurs pour optimiser leur organisation » (ce qui est globalement vrai). Enfin, il y a ma grand-mère qui doit sans doute s'imaginer que je passe mes journées à boire des whiskys dans les bureaux des grands patrons du CAC40 (ce qui est globalement faux).

En fait, si une famille voit sa maison détruite par un incident climatique et que l'indemnisation est juste et rapide, c'est un peu grâce à des consultants comme moi qui travaillent à l'optimisation de ce processus. Donc, j'imagine que j'apporte quelque chose à la société. Après, avant d'avoir signé mon contrat, j'étais persuadé que ce job serait un peu bullshit sur les bords. Après plusieurs semaines dans l'entreprise, je me rends compte que j'avais partiellement tort : ¼ brassage de vent & bullshit – ¾ Source de valeur ajoutée. »

Photo via Flickr

KIM – 23 ANS – PROJECT MANAGER ONLINE
« La partie visible de l'iceberg, c'est de faire venir le plus de gens possible sur le site pour lequel je bosse, via les réseaux sociaux. À côté, entre les publicités, agrandir les audiences, la veille permanente, réparer les erreurs des uns et des autres, faire des plans de com, des calendriers… Assez de tâches pour te rincer la journée et te faire dormir tôt le soir. L'intitulé de mon job devrait plutôt être « Exploité consentant senior », mais la bien-pensance derrière « Project manager online » couvre ces possibilités en trois mots.

En deux ans, je n'ai pas réussi à expliquer concrètement à ma mère de quoi sont faites mes journées. En fait, je crois que bosser sur Facebook n'est pas quelque chose que la génération précédente arrive à prendre au sérieux. Ce qu'elle voit, elle, c'est l'argent qui tombe en fin du mois. Mes potes comprennent le côté « community management » sans problème, mais impossible de leur faire piger toutes les missions que je peux faire à côté. De toute façon, même moi, des fois, je ne m'y retrouve pas.

En gros, j'apporte les nouvelles d'un média à une audience, c'est on ne peut plus mécanique. En partant de ce principe, je réponds à une demande et donc à la société. Par contre, je ne sais pas si la société d'aujourd'hui considère que derrière chaque post Facebook il y a un humain qui clique sur « publier ». Pour le viewer, t'es un pion qui poste pour un média. Pour le média, tu es celui sur qui tout repose quand ça ne va pas, mais jamais quand ça va. Pour moi, je suis celui qui a toujours les mains dans la merde.

Néanmoins, ce n'est pas vraiment un bullshit job, comme je viens de dire je satisfais une demande. Mais comme c'est un job un peu fourre-tout, il est impossible d'expliquer clairement ton job autrement qu'en disant « community manager ». Pour moi cet intitulé de job est encore plus réducteur. Pour l'instant, ça me permet de me nourrir et d'habiter sur Paris, quelque chose que j'attendais depuis un bon moment. Pour le reste, j'attends de gravir les échelons pour trouver un intitulé encore plus pété. »

Photo via Flickr

JULIE – 29 ANS - DIRECTRICE ARTISTIQUE DANS LA PUB
« Si je devais résumer mon job de tous les jours en une phrase, je dirai que c'est de donner une âme à des choses sans intérêt. Quand je dis donner une âme, c'est plutôt rendre une chose – disons un aspirateur – vendable et désirable au grand public. Quand un client a besoin d'aide pour vendre son nouvel aspirateur, il a besoin de quelqu'un qui a des idées. Idées que lui n'a pas puisque le client est aussi le type qui achète son propre produit. C'est moi qui décide de mettre une fille célibataire trentenaire avec l'aspirateur dans les mains face à un mec trentenaire célibataire benêt et son aspirateur nul. C'est moi qui décide qui aura envie d'acheter ce truc. Ça marche pour tout.

Je sais très bien qu'être « DA » peut paraître ridicule à toute personne qui ne bosse pas dans la pub. Tout le monde pense qu'on n'est que des bobos sous coke, qu'on commence à bosser à 15 heures et qu'on ne fait que des petits dessins dans des carnets en papier bio. Le cliché de 99 francs est toujours là. Ce n'est pas exactement ça. Bien évidemment, je suis consciente que je n'apporte rien à la société. Au contraire, je participe grandement à sa destruction en aidant des gens à vendre leurs merdes à longueur de journée. Je préfèrerais être peintre et élever des chiens, mais ça ne paye pas l'appart, tu vois ? C'est un job égoïste que j'utilise pour stimuler ma créativité sur des projets pas super intéressants. Mais bon, aujourd'hui, les seules personnes qui ne font pas un bullshit jobs sont celles qui ne sont pas payées pour faire ce qu'elles font : les bénévoles. »