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reportage

Hey patron, parle-moi des bastons !

Ce qui est bien dans notre culture occidentale, c’est que l’alcool consommé dans ces boîtes à sardines excuse et autorise une sorte de minimum-violence.
02 juillet 2013, 1:00pm

Les jours chauds sont enfin arrivés, et avec eux, leur lot de soirées passées dans les bars à bousculer les corps collants pour tenter d’atteindre les toilettes, devant lesquelles poireautent déjà 436 personnes. Ce qui est bien dans notre culture occidentale, c’est que l’alcool consommé dans ces boîtes à sardines excuse et autorise une sorte de minimum-violence. « Tu m’as renversé ton verre de pastis dessus ? Allez, je te mets une droite, mais c’est de bonne guerre hein, sans rancune ! »

La baston de bar forme une mythologie à part entière : les tabourets qui volent, les bouteilles cassées contre le comptoir, le barman qui évite un lancer de verre perdu, qui se fracasse là, sous le Winchester accroché au mur, ces clichés font tous partie de l’imaginaire collectif du bar fight. Autant un symbole de virilité qu’un souvenir douloureux et parfois honteux, se battre dans un bar permet au plus citadin des jeunes branchés de se prendre pour un cow-boy ou un Irlandais le temps d’une soirée d’été. Et tout le monde aime les cow-boys et les Irlandais.

Pour m’assurer que cette mythologie existait encore bel et bien, j’ai fait le tour de quelques bars parisiens pour demander à leur staff quelles étaient leurs bastons de bar les plus mémorables. J’ai eu la confirmation que les tabourets servaient encore d’armes en 2013.

Fred (à gauche), 33 ans, barman au Sully

VICE : Quelle est la baston de bar qui t’a le plus marqué ?
Fred : Il y a quelques jours, un Polonais bourré s’est mis à faire un foin pas possible. Il braillait, emmerdait les nanas en terrasse. On lui a dit de se calmer plusieurs fois. Il m’a poussé et j’ai décidé de ne pas attendre de m’en prendre une. Au bout d’un moment, je l’ai sorti et l’ai encastré contre une voiture pour le calmer. Ce qui est drôle, c’est qu’il est revenu dans le bar plus tard pour me remercier d’avoir fait ça. Il m’a fait la bise avec la tronche en sang. On s’attend rarement à un merci après avoir frappé quelqu’un.

Les objets du bar servent-ils parfois en tant qu’armes ?
Oui, les tabourets souvent. Ça m’est déjà arrivé de voir des gens en terrasse se balancer des tables et des chaises sur la tronche.

Comment commencent les rixes de bar la plupart du temps ?
La plus souvent, c’est quand un client est trop ivre et qu’on refuse de le servir. Comme il est déjà bien chaud, il en vient vite aux mains. J’ai remarqué qu’il s’agit très rarement de femmes. Celles-ci ont plus tendance à brailler.

Y’a plus de rixes de bar qui arrivent en été, quand il fait chaud ?
Oui, c’est sûr. Lors des grosses chaleurs, les esprits chauffent vite. Les clients s’insultent plus facilement. La chaleur fait peut-être monter l’alcool plus vite ou donne plus envie de draguer – il y a beaucoup de facteurs.

Scotty (à droite), 36 ans, barman au Dirty Dick’s

Parle-moi de ton meilleur souvenir de baston.
Scotty : Un soir, il y avait une femme enceinte dans le bar qui buvait des cocktails non-alcoolisés. À un moment, une fille bourrée, à côté d’elle, a commencé à lui faire des remarques. Elle lui demandait : « T’as pas honte d’être dans un bar alors que t’es enceinte ? » La fille enceinte lui a simplement répondu d’aller se faire foutre, mais l’autre a continué et elles se sont mises à se gueuler dessus. C’est monté en puissance jusqu’à ce que la nana bourrée frappe la femme enceinte dans le ventre.

Ouah. Quelqu’un est intervenu ?
Pas à ce moment-là, ça s’est passé très rapidement. La femme enceinte est devenue folle, elle lui a mis des droites et lui a tiré les cheveux. L’autre a fait pareil et elles se sont retrouvées par terre à se battre. Personne ne savait quoi faire.
Puis, le copain de la nana enceinte est arrivé et s’est mis à frapper la nana bourrée. Notre videur est intervenu, puis un autre a dû venir du Glass, un bar de la même rue, pour séparer les trois. Les filles continuaient à essayer de se tirer les cheveux – elles en avaient dans les mains et il y en avait par terre. C’était vraiment violent.

Et une fois dehors ?
Dehors, la fille enceinte et son mec sont partis. L’autre nana voulait revenir pour continuer à boire, mais on lui a dit de se casser.

Bruno, 25 ans, barman au Swinging Londress

Hey Bruno, quelle est la baston de bar qui t’a le plus marqué ?
Bruno : C’était une baston qui a eu lieu devant un bar où j’étais. Un lascar – qui avait fait quelques allers-retours en taule parce qu’il s’énerve facilement – s’est embrouillé avec le patron du bar et ça s’est déréglé. On a appelé la police et la BAC est arrivée. Quatre agents ont essayé de neutraliser le type mais il devait se croire dans un western, et il a chopé deux bouteilles, les a cassées sur une table et menacé les flics. Du coup, il s’est pris des coups de matraque dans la gueule.

Il y a eu des blessés ?
Lui, surtout. Mais il a quand même réussi à faire mal à un des mecs de la BAC.

Comment tu fais pour calmer le jeu quand ça chauffe trop ?
J’ai une assez bonne répartie donc je fais ce que je peux pour décontracter les gens violents. Il faut savoir que lorsqu’on travaille dans un bar, on ne peut pas lever la main sur un client. Sinon, c’est fermeture administrative et les collègues sont au chômage.

T’as déjà vu ça ?
C’est arrivé à un responsable de bar à Marx Dormoy. Un mec est rentré dans le bar et a mis sa main entre les jambes d’une serveuse. Le gérant l’a viré et dans la rue, l’autre a voulu le frapper. Mais après quelques années de krav-maga, le responsable a juste eu besoin de lui mettre un coup de tête – le mec est tombé raide. Ce connard a porté plainte et le bar est resté fermé pendant dix jours.

Fabrice, 41 ans, patron du Cri du Glaçon

Qu’est-ce qui déclenche une baston de bar ?
Fabrice : Le plus souvent, d’après ce que j’ai remarqué, c’est les problèmes de nanas entre les mecs, le fameux « effet coq ». C’est arrivé il y a deux semaines chez nous. Un habitué était avec sa copine, puis il s’est barré une heure, la laissant seule. Un autre type est venu parler à la fille et ils ont commencé à se rouler des pelles. Sauf que le premier type est revenu et les a surpris. Ça s’est fini en baston dans la rue, et comme le premier type sortait de l’armée, ça n’a pas été évident de les séparer. Il y a deux types de clients : les gens cohérents et les psychopathes. Ces derniers sont vraiment difficiles à gérer, parce qu’ils ne se contrôlent plus.

Tu dois souvent faire face à des psychopathes ?
Je tiens un autre bar à côté et il n’y a pas si longtemps, deux Mexicains passablement éméchés ne voulaient pas partir à la fermeture. La situation a chauffé, c’en est arrivé aux mains. Au bout d’un moment, on a dû les gazer avec une bombe lacrymo. Les mecs sont revenus plus tard pour jeter une bouteille de champagne sur notre vitrine – on voit encore l’impact. Ils ne lâchaient pas le morceau, c’est l’exemple type de ces clients psychopathes.

Serveur anonyme

T’as vu beaucoup de bastons de bar ?
Serveur : Ouais, un bon paquet. Il y a quelques jours, deux mecs sont arrivés et ont bu une dizaine de bières chacun. Au bout d’un moment, l’un des deux est devenu super chiant avec les nanas du bar. Il les reluquait toutes très agressivement avec un regard de mort de faim.

Vous avez essayé de le calmer ?
Bien sûr, on est allés voir notre portier pour lui dire de le détendre un peu parce qu’il devenait très agaçant. Le mec a mal pris qu’un portier vienne le voir, du coup on a dû le sortir. Une fois dehors, il a voulu revenir dans le bar mais la porte était fermée. Il a carrément essayé d’ouvrir la porte en donnant des coups de tête, ce qui est assez drôle quand j’y repense.

J’imagine, et ensuite ?
Il s’est embrouillé avec le portier, qui lui a mis un coup de boule. Vu que notre portier fait 2,10 mètres, 90 kilos et qu’il a la tête plus grosse qu’un ballon de foot, le nez du type ressemblait plus à rien. Ensuite, le portier s’est carrément couché sur lui pour le bloquer.

Et son pote, il faisait quoi ?
Pendant ce temps-là, il faisait le malin dans la rue. Il s’est embrouillé avec un groupe de mecs en face du bar. Il s’est fait casser la gueule aussi.

William (à gauche), 27 ans, barman au Swinging Londress

Quelle baston de bar restera gravée dans ta mémoire ?
William : À la fête de la musique, j’étais à la Fourmi, à Pigalle, c’était la bagarre générale. Deux mecs se sont embrouillés, c’était vraiment cliché, ils se sont regardés, ont commencé à se pousser, tête contre tête. La première droite est partie, et là, tous les potes sont arrivés, les chaises ont volé. Un tabouret est arrivé sur une table et a glissé tout le long, on se serait crus dans un film. Les mecs se mettaient des coups de chaise dans la gueule. Dans ce genre de baston, c’est surtout les raisons qui sont drôles – c’est toujours dénué de sens.

Freddy, 33 ans, videur au O’Connells

En tant que videur, j’imagine que tu en as vu, des bastons ?
Freddy : Oui, surtout en boîte. Un soir, il y avait un boxeur d’une trentaine d’années qui pesait bien 100 kilos. Il s’est embrouillé avec un gamin dans le fumoir et a fini par le catapulter d’une énorme droite. La tête du gars a malheureusement atterri sur un caillou et il s’est fracturé le crâne. Il se vidait de son sang. J’ai dû mettre mon doigt dans sa boîte crânienne pour stopper l’hémorragie. Heureusement, les secours sont arrivés rapidement et l’ont emmené à l’hôpital.

En quoi les bastons de boîte sont différentes des bastons de bar ?
En boîte, on est en huis clos, il y a plus de promiscuité donc plus d’animosité. Ça devient violent plus facilement. Dans le Nord, il y a carrément des gangs qui sont juste là pour casser du videur. Quand ils ont cassé la gueule à un videur, ils se rajoutent une étoile sur le torse.

Selon toi, les altercations dégénèrent plus facilement en été ?
Je ne dirais pas qu’il y a des saisons pour les bastons de bar. Par contre, j’ai remarqué que les soirs de pleine lune sont très propices pour ça. La pleine lune déclenche une sorte d’excitation chez les gens, du coup, ça crie plus, ça se bouscule plus, et ça se dispute plus.

Tu as déjà vu des clients utiliser des chaises ou des verres en tant qu’arme ?
Oui, il y a environ deux ans, je faisais le tour de ce bar ici, et je suis tombé sur trois personnes à qui j’avais interdit l’accès plus tôt. Je leur ai dit : « Bravo, vous avez réussi à rentrer, mais vous finissez vos verres et vous partez ». Ils ont dit OK, alors je suis retourné à l’entrée du pub. Quelques instants plus tard, j’ai tourné la tête et j’ai vu un des gars arriver sur moi avec un tabouret pour me frapper. J’ai pu le neutraliser avant qu’il ne me touche.

Sympa.
J’ai vécu pire. On m’a planté des coups de couteau à deux reprises en boîte. La première fois, c’était dans le dos, au niveau des côtes. Je faisais une ronde dans les allées et un type m’a poignardé gratuitement. En fait, il s’était trompé de personne. Quand il s’est rendu compte de ça, il s’est excusé, mais c’était un peu tard. Il a fini au poste. La deuxième fois, j’ai surpris un trafic de drogue. Un des dealers a bondi sur moi avec un cutter et me l’a planté dans un pectoral. J’ai pivoté et la lame a cassé, et j’ai pu l’enlever juste après.

Sébastien, 25 ans, ancien barman

Que représente le bar fight pour toi ?
Sébastien : Je viens du Sud et là-bas, il y a quelque chose qu’on appelle la filade. En gros, c’est une baston de bar complètement gratuite. Il s’agit de péter la gueule à un type qui ne t’a absolument rien fait. J’en ai vu et vécu plusieurs dizaines dans ma vie. Le jeu est de mettre des coups, mais aussi d’en prendre.

Est-ce qu’il y a une sorte de règlementation officieuse dans les bastons de bar ?
On peut dire ça, oui. Le couteau par exemple, c’est un truc de pute. Je pense que la plupart des gens qui se sont battus dans un bar doivent être d’accord pour dire que sortir un couteau, ou tout type d’arme blanche, c’est très bas.

Quels autres conseils donnerais-tu pour assurer dans un _bar fight _?
Le corps a des endroits sensibles, comme la rotule, le foie, les côtes, la gorge et les yeux. Le coup de boule n’est pas très efficace et la plupart des gens ne savent pas vraiment le faire. Le vrai coup de boule part du ventre. Il faut le caler entre les deux yeux ou sur le front, et surtout, le faire par surprise. Mais c’est comme le coup de couteau, c’est un truc de pute. Si le type sort un couteau ou prend un morceau de verre cassé, il faut tout de suite mettre sa veste sur avant-bras pour pouvoir se protéger.

Merci pour tes conseils, Sébastien, à plus.

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