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LE NUMÉRO QUI COMPTE

Battre le pavé

À en juger par la piètre qualité des pitchs que VICE reçoit quotidiennement, se revendiquer

par Jonnie Craig, Photos : Bruce Gilden
19 Octobre 2011, 12:00am



À en juger par la piètre qualité des pitchs que VICE reçoit quotidiennement, se revendiquer « photographe de rue » est devenu un raccourci pour dire « je suis un DJ dubstep passionné de graffiti, qui possède une honorable collection de casquettes de baseball et qui avoue un penchant pour le monde de la nuit en général. Ah, et j’ai une aversion particulière pour tout ce qui touche de près ou de loin à l’idée de “prendre une bonne photo” ». On en oublie vite qu’il y a encore quelques années, ce terme avait un sens tout à fait différent et bien moins littéral : il s’agissait de prendre des photos de la folie et de la joie ordinaires, des images d’âmes en peine, de criminels endurcis, de bouches d’incendie et de toutes les autres variétés d’horreur et de gloire que l’on peut documenter juste en franchissant le seuil de sa porte.

L’un des parrains de ce genre – et sans doute son meilleur représentant – s’appelle Bruce Gilden. Il a commencé sa carrière dans les rues de New York, et c’est là qu’il a peu à peu développé son obsession pour les personnages étranges et uniques. Son style a été reconnu instantanément par des maîtres de la photo tels que Cartier-Bresson qui a loué autant qu’il a pu les boulots de Bruce. Parmi les sujets de ses photos, on retrouve notamment des yakuzas japonais, les conséquences de la pauvreté en Inde et à Haïti, des bookmakers irlandais, de pauvres types accros au jeu, des prostitué(e)s, des gangs de bikers et plein d’autres gens qui ont un jour ou l’autre croisé son chemin. Récemment, Bruce nous a laissé mettre la main sur toute une série de boulots jamais publiés, et il a même été d’accord pour discuter avec nous d’un tas de trucs, y compris de sa capacité à convaincre n’importe qui de poser devant son objectif.

VICE : J’ai lu quelque part que faire de la photo n’était pas vraiment votre rêve de gosse.
Bruce Gilden :
Je n’aspirais pas à devenir photographe. Je ne voulais que trois trucs dans la vie : devenir boxeur, acheter un singe et jouer de la batterie. Je n’ai pas pu être boxeur parce que mon père était contre l’idée que je me fasse éclater le crâne, je n’ai pas pu acheter de singe parce que mon père trouvait ça crade et je n’ai jamais pu faire de batterie parce qu’il ne supportait pas le bruit. Quelques années plus tard, à la fac, je ne savais toujours pas ce que je voulais étudier. Du coup je me suis barré et je me suis démerdé pour prendre des cours de théâtre et de photo. J’étais assez bon acteur, jusqu’au jour où j’ai pris une photo pour la première fois de ma vie. Je l’ai développée et imprimée tout seul, et je me suis dit : « Nom de Dieu, mais c’est moi qui ai fait ça ? » J’étais vraiment surpris, parce que le seul autre truc où j’avais déjà été bon dans ma vie, c’était le sport. Blow-Up venait juste de sortir, du coup c’était devenu cool d’être photographe. Je n’ai pas trouvé Blow-Up renversant, mais je dois reconnaître que le film a été décisif dans mon choix de carrière.

Vous approchez vos sujets comme s’ils étaient les personnages d’un bouquin ou d’un film. Quand vous regardez les passants dans la rue, c’est aussi ça que vous voyez ?
Ils m’ont obsédé toute ma vie. Mon père était un personnage ; il avait une gueule de petite frappe et mesurait 1 m 65 pour 100 kilos. Il portait des casquettes et des bagouzes en diamant, et il fumait le cigare. Je l’idolâtrais – il était tout pour moi : George Washington, un pompier, jusqu’à ce que je sois en âge de comprendre. Je crois que la principale raison pour laquelle j’aime tant m’approcher des gens que je prends en photo, c’est que si quelqu’un avait fait subir ça à mon père, il l’aurait foutu K.O. Littéralement. Je crois que c’est ma manière de lui être reconnaissant.

Justement, vous n’avez pas eu de problèmes à force de sauter sans prévenir sur les gens que vous voulez shooter ?
Eh bien, ça peut arriver. Je me suis battu plusieurs fois. Je n’ai jamais perdu, mais une fois un mec a pété mon appareil photo. Ironiquement, je l’avais posé par terre pour éviter qu’il soit touché au cours de la bataille ; il a réussi à le prendre et à le jeter au loin. Mais je suis généralement très patient, donc ces choses n’arrivent pas souvent. Je suis bon pour trouver des gens bien. Mais je ne me laisse pas faire, encore aujourd’hui, à 64 ans. Une fois, je fêtais Mardi Gras à la Nouvelle-Orléans. Une femme de biker est venue vers moi et m’a fait : « Ça te dit de prendre mes seins en photo ? » Je lui ai répondu : « Aucun problème. » J’ai pris la photo, puis elle a attrapé l’appareil qui était autour de mon cou et a commencé à me traîner sur plusieurs centaines de mètres tout autour du festival. Elle blaguait, soit, mais je jure que cela ne se reproduira plus jamais.

Un autre truc qui me fascine chez vous, c’est votre travail avec les yakuzas. Comment avez-vous réussi à entrer en contact avec eux ?
Quelques amis entretenaient de lointains rapports avec eux, mais en réalité, ils ne sont pas si difficiles à choper. Il suffit de faire attention à leurs tatouages ; avec ça, vous savez qui dans la rue est un putain de yakuza. J’ai grandi entouré de gangsters, donc je sais comment me comporter avec eux, je leur parle comme à n’importe qui. Si j’ai un problème, je leur dis et j’attends qu’ils fassent de même en retour. Pour ce bouquin, je ne les ai shootés que sur une période de six jours, alors que je suis resté dix mois avec eux. Je prenais des photos d’eux dans la rue ; ils n’avaient pas l’air de s’en préoccuper.

Au Japon, vous avez aussi shooté des gangs de bikers. Vous n’aviez pas peur de tomber sur des imitateurs, un peu comme ces faux greasers qui ressemblent plus à des cartoons qu’à autre chose ?
Avant d’arriver là-bas, je pensais effectivement que c’étaient des gosses qui essayaient d’avoir l’air de gens qu’ils n’étaient pas. Mais en fait, ils faisaient tout comme des grands, et ce que je veux dire par là, c’est que vous pouviez dire à l’avance qui parmi eux ­allait devenir le boss. Il en allait de même avec les gros bras, les ­cerveaux, les minets Teddy boys et ceux qui deviendraient alcooliques. Il n’était pas question que de look avec ces petits.

Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ?
Je vais embarquer une nouvelle fois pour Haïti dans l’idée de prendre d’autres photos du désastre, et ensuite je continuerai mon projet sur les saisies immobilières aux États-Unis. Je pourrais en parler des heures. Il s’agit d’une énorme arnaque orchestrée par les banques et le gouvernement, et je souhaite shooter les victimes de cette arnaque. Et puis, je suis sur un projet de longue haleine avec quelques mauvais garçons.


New York, New York, 1982



New Orleans, Louisiana, 1975


New York, New York, 1979


New Orleans, Louisiana, 1975


Lourdes, France, 1992


New York, New York, 1980


New York, New York, 2004
 

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Volume 5 Número 10