Les « Nègres » et le « voile » : 30 jours de racisme en France

Yérim Sar

Yérim Sar

Un mois de dérives xénophobes commenté par Yérim, Ahmed, Samia et la rappeuse Casey.

Le 30 mars dernier, Laurence Rossignol la ministre des Familles, de l'Enfance et des Droits des femmes a décidé de se lâcher plus que de raison. Interrogée au sujet de la mode islamique, elle a opté pour un délicieux « mais bien sûr, il y a des femmes qui choisissent [de porter ça], heu, y'avait des Nègres afri... Des Nègres américains qui étaient pour l'esclavage, hein. » D'habitude c'est en fin de repas arrosé au Lillet qu'on sort des conneries comme ça, les gens rentrent chez eux et personne n'est au courant. Mais là manque de pot, c'était sur RMC.

Du coup, certains se sont indignés, et notre intrépide Laurence s'est progressivement rétractée concernant le N-word, le mot « nègre », selon un schéma classique en quatre étapes, dont je vais essayer de résumer la teneur :

1. Dans les heures qui suivent la diffusion, elle explique qu'il s'agissait évidemment d'une allusion à Montesquieu, qui dans son « ouvrage abolitionniste » De l'esclavage des nègres, utilisait le terme sans mauvaises intentions. « La référence n'était pas évidente », reconnaît-elle, magnanime. En fait, elle s'est plantée. Le livre de Montesquieu s'appelle De L'esprit des lois, c'est le texte qui s'intitule « De l'esclavage des nègres », donc soit elle a une mémoire de poisson rouge soit elle a googlé au pif, mais c'est la ministre des Femmes et des Enfants d'abord, pas de la Culture, on ne peut, de fait, pas trop lui en demander. À ce stade de l'histoire, seuls les médias français relaient les propos. Mais tout le monde est déjà assez consterné.

2. OK, elle admet ce qu'elle nomme une « faute de langage ». Cela correspond au moment où la polémique enfle vraiment, les réseaux sociaux s'agitent, la BBC est de la partie. Bref, de quoi faire flipper la bougresse.

3. Le 11 avril, invitée à La Nouvelle Édition de Canal +, notre contorsionniste déclare qu'elle « regrette incontestablement le mot nègre. Il y avait des guillemets, sauf qu'il n'y a pas de guillemets à l'oral. » Et c'est vrai, j'ai vérifié : à l'oral, on n'entend pas les guillemets, c'est comme les « s » pour les mots au pluriel. Ou alors il faut faire des guillemets avec les doigts, mais c'est souvent ridicule, ça fait penser au Docteur Denfer dans Austin Powers, je comprends qu'elle n'ait pas tenté le coup. Pas bégueule, Laurence ajoute : « C'est un mot qui a blessé un certain nombre de gens qui se sont sentis humiliés [...] C'est un mot qui n'est pas dans mon vocabulaire », avant de néanmoins relativiser : des fois sur les plateaux télé, en direct, « ça va trop vite, vous savez ». On sait, et je me souviens encore de Ribéry en claquettes sur TF1 il y a quelques années ; c'est pas évident quand on débute. Par une heureuse coïncidence, cette nouvelle intervention tombe juste après que plusieurs associations décident d'attaquer notre vaillante ministre en justice.

4. Enfin, le 18 avril, le Bondy Blog diffuse une interview de la ministre qui redit la même chose que précédemment mais daigne cette fois s'adresser à des indigènes. Visiblement traumatisée, la pauvre femme précise qu'elle a été « blessée par les accusations de racisme » et qu'elle n'a parlé à personne pendant trois jours, un peu comme quand tu n'oses plus retourner au collège parce qu'on a vu ton cul à la piscine. L'entretien redonne ses lettres de noblesse à l'expression dialogue de sourds, mais on y apprend aussi que la ministre n'a jamais songé à démissionner et qu'elle ignore ce qu'est un hijab. Ces deux informations pourraient sembler contradictoires, mais apparemment non. L'attitude des trois blogueurs est fatalement condamnée par bon nombre de braves gens, choqués de découvrir qu'en 2016, aucune loi n'interdit à un journaliste de demander des comptes à une ministre.

Bonus du 29 avril : la YouTubeuse blanche EnjoyPhoenix fait sensiblement la même bourde que la ministre en ponctuant une phrase d'un « really nigga ». Ce qui est intéressant c'est que sa justification est la même : elle n'a voulu blesser personne, sauf que c'est la référence aux memes Internet qui remplace la justification Montesquieu. Mais sa conclusion diffère, sur le mode « je ne savais pas que c'était forcément insultant quand ce mot est prononcé par un Blanc, j'ai déconné, désolée ».

Je ne connaissais pas cette madame Rossignol jusqu'à ce qu'elle révèle son incompétence en public, mais je trouve que son ministère a un nom rigolo et que c'est un bon point. En revanche, ce sera le seul.

Comme j'ai cherché à comprendre et bien décortiquer les tenants et aboutissants de cette aventure en terre gauloise, j'ai sollicité les témoignages de trois personnes : Ahmed, un jeune trentenaire d'origine malienne, Samia, une jeune femme de 20 ans qui porte le voile, et Casey, rappeuse d'origine martiniquaise, récemment invitée par l'ENS. Vu qu'un peu partout, des tribunes ont été données aux défenseurs de la ministre, je me suis dit qu'on n'en avait pas besoin ici. Et puis il aurait fallu que je me désinfecte après.

« Le premier truc auquel j'ai pensé c'est "Bourdin va la reprendre", se souvient Ahmed. C'est bizarre que ça passe normal à la télé. Ce n'est pas la première fois en plus. Au début j'y croyais pas. Donc j'ai écouté plusieurs fois. On connaît la portée du mot. Je me suis fait insulter une seule fois de "Nègre" dans ma vie, et je m'en souviens encore. Du coup ce truc m'a chamboulé. Car, si n'importe qui me traite de Nègre dans la rue, je vais l'embrouiller. C'est aussi simple que ça. »

Casey de son côté, est un poil plus blasée. « Le premier truc que j'ai pensé ? "Ça, c'est la France [ rires]." Je suis née ici, je suis habituée. Dans ce pays tu peux dire ça en toute détente. J'ai pas d'espoir à ce niveau parce que je connais mon bled, et c'est un bled de faf, de ciste-ra. Et quand tu leur dis ça, ils hurlent. Sous prétexte que personne n'est raciste ici. Et si tu le dis en étant Noir par-dessus le marché, cela ne peut être qu'un truc passionnel, dénué de réflexion. »

Si l'on examine la déclaration de la femme d'État, ce qui est assez remarquable c'est que malgré sa peur panique des plateaux télé et du direct, elle s'est, par réflexe, reprise immédiatement pour dire « Américains » à la place d'Africains. C'est en partie pourquoi je pense qu'elle est sincère lorsqu'elle dit qu'elle ne croyait pas blesser qui que ce soit avec le mot « nègre ». Il existe chez les racistes des gens suffisamment stupides pour ne jamais se rendre compte qu'ils le sont, en aucune circonstance. À la limite, ça force le respect d'être perché à ce point-là.

Casey est plutôt amusée par ce phénomène, qu'elle a également observé. « Les racistes qui s'ignorent, ce sont ceux qui tapent un scandale quand tu le leur fais remarquer. En général faut les rassurer, leur dire ça dans l'intimité. Un Noir ou un Arabe qui dit à un Blanc censé être "de son côté" – avec toute la condescendance que cela comporte – qu'il est raciste, est immédiatement disqualifié. Pour penser ça, on ne peut être qu'un "enragé". Ou alors c'est un malentendu : tu n'as sans doute "pas compris" ce qu'ils ont dit. Ce qui est encore plus raciste comme explication [ rires]. »

De mon point de vue en revanche, ce n'est pas parce que quelqu'un n'est pas au courant que ce qu'il fait est mauvais que ça l'excuse. J'aurais plutôt tendance à penser que c'est pire. Pire, dans le sens où un type qui traite quelqu'un de Nègre pour le blesser, a finalement une attitude logique. Tandis que là, on a clairement affaire à une championne qui ne comprend rien de A à Z. Si un parent décide de laver ses gosses à l'eau bouillante en pensant que c'est bon pour eux, a priori on va au minimum lui retirer la garde ; de la même façon il serait prudent de rétrograder Laurence à un poste plus en phase avec ses capacités et de ne plus jamais lui tendre de micro.

Mais dans la réalité, cela ne sera pas le cas. Du président du Front de Gauche Jean-Luc Mélenchon à ses collègues ministres, en passant par le Printemps Républicain ou Élisabeth Badinter, tout le monde a assuré que non, Lolo n'était « pas raciste » et que ce débat n'avait en conséquence, « aucun sens ». Leur argument ? Ils la connaissent et ne doutent pas de son intégrité. Point barre. Pour ceux qui se posent la question, niveau démonstration on est un cran au-dessous du désormais classique « j'ai une amie noire » de Nadine Morano. Mais apparemment, c'est suffisant.

« Ça doit s'arrêter, peste Ahmed. Sur France 5, la seule Noire présente lors du débat faisait la cuisine pour les Blancs autour de la table. Ils nous prennent pour des cons. » C'est vrai qu'à moins d'aimer le comique de répétition, c'est assez irritant. Casey surenchérit : « T'inquiète pas qu'ils ont dû bien le chercher, leur Noir, sur ce coup. Mais le Renoi qui prend ses couilles pour dire "cette dame a raison", ça va devenir compliqué pour lui [ rires]. »

Pourtant au PS et ailleurs, les Noirs tendance maso ce n'est pas ce qui manque. Cela se vérifie régulièrement. Mais là, même eux ont préféré faire profil bas. Bon, ils n'allaient pas démissionner en signe de protestation non plus, faut pas déconner. D'ailleurs je ne les juge pas, avec un salaire pareil, un logement et un chauffeur de fonction, moi aussi je jouerais sans doute du tam-tam avec une banane dans le cul sur commande. Niveau profil, cette bande de joyeux déconneurs semble correspondre à la grande famille des « gauchos qui ne sont pas au courant qu'ils sont des enculés », pour reprendre la formule de Casey. « Ce qui est surprenant pour le coup, c'est l'ampleur de la bêtise de la meuf, me dit-elle. Si elle connaît le nom de ce fameux esclave à qui on a rendu sa liberté et qui a dit "non non les mecs, moi en fait j'étais pour l'esclavage, pas de problème", je suis curieuse. Je veux des noms et des dates. Sinon, elle peut juste fermer sa gueule. »

Lorsque j'essaie de revenir avec Ahmed sur le bug de madame la ministre entre les mots africains et américains, celui-ci semble irrité. « C'est comme si le mot n'avait pas la même portée aux États-Unis qu'ici, s'énerve-t-il. Comme si l'esclavage en France n'avait pas existé... Elle raisonne à partir de sa perception : "rien de méchant, je t'aime bien." Il suffit de voir la polémique autour de l'acteur noir qui n'apparaît pas sur l'affiche des Visiteurs 3 . Les mecs te répondent : "ouais mais on est gentils, la preuve on a produit Chocolat." »

La ministre Laurence Rossignol, à l'hémicycle. Photo via Wiki Commons.

Au niveau des justifications, on a évidemment eu droit au bouclier invincible que constitue le duo Montesquieu-Aimé Césaire. Et pour cause, puisque ces auteurs ont tous deux utilisé le mot nègre de manière jugée classe. Alors on va la faire courte : un usage littéraire relevant de l'ironie, de l'aspect historique de la chose ou de la réappropriation culturelle, ça n'a rien à voir avec une phrase lapidaire lâchée au premier degré en 2016, entre le café et la réunion de 11 h 30, par un individu dont le taux de mélanine est sensiblement le même que celui de Casper. Pour Ahmed, « Rossignol est complètement perdue. L'argument littéraire, c'est gentil mais si c'était vrai tout le monde utiliserait ce terme en 2016. En France ils ont déjà du mal avec le mot "noir", donc leur défense c'est de la merde. »

Par un hasard de calendrier assez génial, dans les jours qui ont suivi la déclaration de la ministre, le tribunal a annulé la condamnation de la candidate FN qui avait traité Christiane Taubira de « guenon ».

Pas mal de commentateurs se sont également étonnés du fait que l'auteure de la bourde fasse partie des fondateurs SOS Racisme. C'est pourtant parfaitement cohérent avec ce qu'a toujours été l'association, et le PS en général. Il y a effectivement une différence entre le racisme de gauche et celui de droite, comme il existe une différence entre un type qui vous dit « je vais te démonter la gueule parce que je t'aime pas » et « je vais te démonter la gueule, c'est pour ton bien ». À l'arrivée, tu ne cicatrises pas spécialement plus vite dans le second cas. Selon Ahmed, « l'héritage de SOS Racisme, c'est tout ce côté paternaliste ». Ce côté-là, c'est cette espèce de déformation entre complexe de supériorité et bons sentiments de gens qui ne comprennent rien aux minorités. Forcément, au bout de plusieurs dizaines d'années, les gens qui font partie de ce circuit-là en viennent à penser que tout ce qu'ils disent est légitime. Et c'est à ce moment-là qu'on a droit à ce genre de perles.

« On s'en fout de SOS Racisme, tranche Casey. C'est quoi au fond ce truc ? "Touche pas à mon pote", parce que ledit pote est infoutu de se défendre tout seul ? Ça veut tout dire. »

SOS Racisme a malgré tout réagi, il faut leur reconnaître ça. Dans une tribune, le président de l'association Dominique Sopo a estimé « les propos choquants, à double titre ». Ce sera tout. Mais c'est sans doute déjà beaucoup, s achant que Sopo, c'est cet homme qui avait proposé un voyage gratuit en Afrique à feu l'animateur Pascal Sevran lorsque celui-ci avait sorti à Nice Matin : « la bite des Noirs est responsable de la famine en Afrique ».

Par un hasard de calendrier assez génial, dans les jours qui ont suivi la déclaration de la ministre, l'actualité judiciaire a offert un enchaînement parfait : l'annulation de la condamnation de la candidate FN qui avait traité Christiane Taubira de guenon, puis la condamnation à trois mois fermes d'un type qui avait agressé un vieux en le traitant de « sale Blanc ». Pour reprendre la métaphore éclairée tirée de South Park, « si l'ironie était faite de framboises nous aurions de quoi faire un certain nombre de tartelettes ».

« Le seul racisme qu'on est capable de reconnaître en France, c'est celui qui vise les Blancs, juge Casey. Le reste, ça va. On est habitués à encaisser ; c'est pour ça qu'on est encore là, au fond. » Ahmed va dans le même sens. « Pour eux c'est pas grave d'insulter un Noir, point. Même s'ils disent le contraire il y a zéro égalité. Il suffit de voir les Noirs du gouvernement qui ne démissionnent même pas après un truc pareil. Même Taubira n'a pas fait de déclaration. Les gens ont baissé les bras : se faire insulter, c'est normal. »

Récemment, j'ai eu la chance de voyager à Los Angeles. Histoire d'avoir un point de vue externe à la polémique, j'en ai profité pour demander son avis à Miguel, quidam lambda qui bosse dans l'hôtel où j'étais hébergé. Il m'a fait répéter plusieurs fois les propos de la ministre. Au début, je pensais que c'était à cause de mon accent de merde, mais en fait c'est qu'il n'y croyait pas du tout. Ensuite, il m'a expliqué que normalement, quand tu es éduqué, tu ne condamnes pas les modes de vie des autres. J'avoue que je me suis marré quand il a lancé : « Je pense que cette personne et tous ceux qui la soutiennent sont avant tout ignorants et ont beaucoup de mal à comprendre le monde qui les entoure. » Quant au parallèle entre l'esclavage et ceux que la ministre nomme les « Nègres américains », il était abasourdi.

Inutile de dire que lorsque je lui ai demandé ce qu'il se passerait aux États-Unis si un ministre faisait pareil, sa réponse fut sans équivoque. « Il serait forcé de démissionner instantanément, m'a-t-il répondu. Et juste après, il serait attaqué en justice. Cette utilisation du N-word, avec en plus l'évocation de l'esclavage, est inconcevable. » Vu qu'il avait du mal à comprendre, je lui ai expliqué qu'ici, un député-maire qui trouve que sa ville « manque de Blancs » a toutes ses chances pour finir Premier ministre. Ça n'a pas eu l'air de le faire relativiser.

« Forcément, la solution c'est de ne pas laisser dire, reconnaît Casey. Les gentils Blancs qui parlent à notre place ont fait leur temps. »

Essayons de prendre la même situation en remplaçant « les Nègres qui sont pour l'esclavage » par un équivalent. Imaginons par exemple si un génie avait lâché un truc de type : « Vous savez, y'avait des Youpins assez cons pour négocier avec les nazis. » Ou si un ministre balançait : « OK, des femmes portent le voile volontairement, mais il existe aussi des femmes qui rêvent de se faire violer, c'est une pathologie qui peut exister. » Je ne sais pas pourquoi mais quelque chose me dit que les soutiens sur le mode il-ne-l'a-pas-dit-méchamment seraient sans doute moins nombreux que l'ensemble du défilé de tâcherons condescendants auquel on a eu droit dernièrement.

La ministre Laurence Rossignol, auteure d'un dérapage raciste incontrôlé. Photo via Flickr.

Quant à l'origine de la comparaison de la ministre, la question autour de la mode islamique, je dois dire que je m'en fous. Tout simplement. Je peux cependant comprendre que des gens soient choqués par de tels accoutrements parce que, personnellement, ça me fait pareil avec les bretelles. Je ne comprends pas les gens qui en portent, ça a tendance à m'effrayer, c'est une culture que je ne comprends pas et que je ne veux pas connaître. En revanche, je ne me vois pas débattre dessus à longueur de journées.

Apparemment, Samia n'apprécie que moyennement cette obsession : « Je ne vois pas en quoi une personne qui ne connaît rien à l'Islam pourrait avoir peur d'un foulard, s'étonne-t-elle. C'est un raisonnement dénué de sens. Il profite du climat de peur pour mieux détourner l'attention. Une attention qui devrait être portée sur le gouvernement qui mène une politique ultralibérale », renchérit-elle. Elle pense que les femmes musulmanes n'ont par ailleurs jamais le droit à la parole, à part pour se justifier ; ou aller dans le sens des dirigeants politiques. Elle ne se préoccupe pas outre mesure de ces discours discriminants. « Nous citoyennes musulmanes, sommes habituées à ce genre de discours. Cela n'altérera jamais notre rapport à l'autre. Nous continuerons à aimer, à respecter, et à agir comme nous l'avons toujours fait. »

Il faut se rappeler que ce qui a relancé le débat sur le voile et ses dérivés, c'est l'initiative de plusieurs marques de prêt-à-porter. Ces dernières ont décidé de sortir des modèles, je cite, adaptés à une nouvelle clientèle : longues robes, « burquini » pour aller à la plage, etc. Partant de là, la ministre a dénoncé une attitude irresponsable qui rendrait les marques complices de l'oppression de la femme par les méchants barbus. Samia s'inscrit contre cette idée. « En comparant les femmes voilées à des gens qui ont subi l'esclavage et qui auraient "cautionné" cette aliénation, notre ministre s'inscrit dans une logique patriarcale, commente-t-elle. La femme n'aurait pas les capacités de réfléchir et choisir de porter un bout de tissu sur la tête par conviction ? »

De fait, soit le concept d'offre, de demande et plus généralement de commerce échappe complètement aux indignés des ministères, soit ils sont à un stade d'hypocrisie assez inédit. Concrètement, H&M et les autres veulent de l'argent, et s'ils sentent qu'un créneau est porteur, il est évident qu'ils vont foncer dessus. Ils ne font pas la promotion d'un mode de vie. Pas plus que Benetton militait contre le racisme. Il s'agit juste de grosses compagnies qui visent une clientèle. Il me semble que tout le monde s'était copieusement foutu de la gueule de Marine Le Pen lorsqu'elle avait dénoncé la présence de viande hallal dans « de plus en plus de supermarchés ». Je ne vois pas bien la différence avec les marques qui proposent des modèles de vêtements dits islamiques. « Ces questions sont instrumentalisées, selon Samia. Prenons Élisabeth Badinter et son appel au boycott de ces marques. L'entreprise Publicis, dont elle est la première actionnaire, assure la communication de l'Arabie Saoudite. Bizarrement, je n'ai pas entendu d'histoire de boycott cette fois-ci. »

« On dirait parfois que se dévêtir est la seule façon d'"être libre", ajoute Ahmed. Regarde la façon dont a été traitée la mère du soldat tué par Merah à l'Assemblée nationale. Je pense sincèrement que la gauche déteste plus le voile que la droite, sous couvert de féminisme. »

« Cette ministre, je ne l'entends que sur des fantasmes orientalistes , insiste Samia. Rien sur la précarité qui touche les femmes et les mères célibataires. Près de 11 % des écarts de salaires entre les deux sexes relèvent d'une discrimination pure. La notion d'asservissement ne s'applique pas à ça ? »

Ahmed s'avère légèrement plus pessimiste : « Je crois que les hommes politiques ne veulent pas de l'Islam. Il faut écouter les déclarations de Valls. Ils ne se rendent pas compte des dégâts qu'ils font. S'il y a des nouvelles émeutes, ce sera pire qu'en 2005. »

Néanmoins, ne noircissons pas le tableau. Il y a eu une légère éclaircie le 14 avril, quand le président Hollande est passé jouer au Ni Oui Ni Non à la télé, en recadrant légèrement ses acolytes un peu trop excités niveau voile. En revanche il n'a rien dit sur l'usage du mot nègre et aucun journaliste n'a évoqué la question. On peut donc conclure que cette histoire n'intéresse officiellement plus personne. À l'inverse, la question du voile n'en finit plus. Le 20 avril dernier, des étudiantes de Sciences Po organisent un « hijab-day » pour sensibiliser à la question, ce qui ne plaît pas à tout le monde.

« Ce genre d'affaire permet de fédérer les gens qui sont victimes de tout ça – c'est le seul point positif, souligne Casey. Ce qui est important, c'est que les Noirs et les Arabes de ce pays soient sans complexe et s'expriment sans s'inquiéter de ce qu'on peut penser d'eux. »

Toute cette histoire m'a rappelé qu'en 1998, j'avais vu un film qui s'appelait « Le Poulpe ». Dans une scène, on voyait une candidate FN donner une interview et lâcher, sans s'en rendre compte : « Je pense que les Nèg... Pardon, les Noirs, les Noirs, désolée. » Eh bien à cette époque, je me souviens avoir pensé que ce n'était vraiment pas une caricature de politicienne très subtile. Même une politicienne facho. Je trouvais ça trop gros. 18 ans plus tard, on peut dire que la vie est pleine de surprises.

Yérim est sur Twitter.

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