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Culture

On a demandé à un expert pourquoi notre génération est la première dans l’histoire à idolâtrer les trucs mignons

Soit on est immatures, soit des enfants-rois – dans tous les cas, de gros bébés trop couvés.
11.9.15

Photo via Flickr

Sur Internet, où que je pose les yeux, je suis obligée de me confronter à la réalité de la viralité et de la niaiserie universellement partagée. Partout ce ne sont que chats, chiots, pandas, paresseux, bébé lion, bébé tigre, bébé singe, bébé musaraigne, tous encensés pour une seule et unique qualité : être MIGNONS.

À l'origine, il y a bien sûr le kawaï japonais, lequel s'est déployé via les nombreux succès des empires Sanrio (fabricant des produits Hello-Kitty) ou San-X (à qui l'on doit ces choses mignonnes-là). Douceur, roudoudous et nuages roses tout partout.

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Mais l'emprise du mignon sur nos esprits de jeunes adultes en mal d'affection ne se limite pas à l'existence de quelques dessins animés extrême-orientaux aux traits tout en rondeurs. Il suffit par exemple d'aller faire un tour sur la page nommée Coucou Internet de Fier-Panda, pour avoir un aperçu de l'Internet de 2015, divisible en trois gros segments : photos de chiens mignons, meufs à poil et images liées à l'exclamation mentale WTF. Sur Instagram, le hashtag #cute répertorie plus de 370 millions de clichés, et on ne dénombre plus les comptes ayant fait trembler l'HTML à coups de publications de photos du « hérisson le plus mignon de la planète » ou encore du « chat à deux pattes le plus adorable qui soit ». Et de fait, ces gens ont objectivement raison : ces animaux sont incroyablement mignons.

Les chercheuses Aragon et Dyer, étudiantes à Yale, ont travaillé sur cette idée du mignon généralisé et ont associé ces millions de jpegs à un « sentiment de frustration, et à un besoin irrépressible de caresser un animal ». Le plaisir même qu'on ressentirait devant une bouille ronde serait pour ces deux chercheuses « trop intense » pour être vécu dans la sérénité. Ce qui explique les cris d'hystérie devant un porc-épic, par exemple.

M'interrogeant sur l'éventuelle nature pleutre – ou psychologiquement instable – de mes congénères et de moi-même, j'ai décidé d'aller interroger un expert en psychologie pour qu'il m'en dise un peu plus sur les causes et l'origine de ce besoin irrépressible de mignon. J'ai donc contacté Michael Stora, psychologue et psychanalyste spécialisé dans les questions numériques et auteur de « Guérir par le virtuel, une nouvelle approche thérapeutique » ( 2005, Les Presses de la Renaissance).

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VICE : Tout d'abord, peut-on penser que l'époque actuelle, du fait de la mondialisation, a un rôle à jouer dans la « mignonnisation » de notre univers ?
Michael Stora : Au Japon, il y a une véritable fascination pour les choses « mignonnes » – ils appellent ça le kawaï. Pour autant, je ne pense pas qu'il s'agisse là d'une japonisation à un degré international. La génération Y est une génération où la part de l'enfance est très présente. On peut lire ici ou là aujourd'hui que l'adolescence dure jusqu'à l'âge de 30 ans. L'adolescence ne peut plus être vue comme une période transitoire entre l'enfance et l'âge adulte. Il s'agit en fait d'un déplacement des seuils de l'entrée dans la vie adulte, causé en partie par l'allongement du nombre d'années d'études. Le passage à l'âge adulte se fait plus lentement, par paliers distincts.

On aurait la trouille d'endosser nos rôles d'adultes, c'est ça ?
Il y a une réelle ambiguïté entre le fait qu'on accède aujourd'hui à des responsabilités adultes plus ou moins tôt – à 18 ans, lorsqu'on quitte le domicile parental pour commencer des études par exemple –, et en même temps la permanence d'une demande d'affection et de protection parentales, un désir de rester dans le monde idyllique de l'enfance. Les jeunes ont envie d'embrasser la vie adulte pour son indépendance, mais ils ont constamment besoin d'être rassurés, de trouver un exutoire à toutes les responsabilités nouvelles que cela implique. Ne serait-ce que devoir assurer sa propre survie en se préparant à manger ou en devant faire soi-même le ménage et la vaisselle. Tout ceci peut avoir un côté très angoissant.

Aujourd'hui, il y a une véritable glorification de l'enfance et de l'enfant. Celui-ci est conforté dans son narcissisme.

Et selon vous, que recherchons-nous dans ces vidéos à fort potentiel mignon ?
Pour assumer leurs prérogatives d'adultes, les jeunes d'aujourd'hui peuvent avoir envie de se tourner vers quelque chose de rassurant, ce que peuvent constituer les vidéos de chiots, pandas, etc. Je pense qu'il y a également une réelle nostalgie de la petite enfance, avec ses formes rondes, ses textures douces : l'image du doudou est recherchée.

On voit un véritable paradoxe dans la génération actuelle. Elle peut faire montre d'un second degré décapant, et est sujette à des images pornos à foison ; mais en même temps, elle se laisse facilement aller à ce côté régressif. C'est vraiment comme un besoin de retour à l'enfance et à ses illusions face à une certaine violence en libre accès sur Internet. À côté des vidéos de décapitation, on trouve aussi des vidéos de chiots.

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Pensez-vous que nos grands-parents auraient pu devenir g aga devant des vidéos de chatons s'ils en avaient eu les moyens ?
Depuis l'époque de nos grands-parents, la parentalité a changé. Et cela a commencé il y a même une quarantaine d'années. Les enfants de la génération Y sont de la génération des « enfants-rois » : ils ont été adulés, sacralisés. Ils sont nés à une époque où l'enfant trouve une place dans la société, où son existence n'est plus niée. La société de nos grands-parents est une société où l'enfant n'existait pas ou très peu : les règles étaient strictes, il était traité comme un adulte mais sans en avoir les droits. C'est typiquement une société où l'enfant n'a pas son mot à dire, que ce soit lors des repas en famille ou au sein de toute autre sphère.

Aujourd'hui, il y a une véritable glorification de l'enfance et de l'enfant. Celui-ci est conforté dans son narcissisme. Les enfants d'hier et les jeunes d'aujourd'hui ont connu une sorte de « toute-puissance », c'est d'ailleurs un trait que l'on peut retrouver dans leur rapport au travail, dans leur refus de l'autorité.

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Pensez-vous que Freud aurait eu une explication à tout cela ?
En termes psychanalytiques et métapsychologiques, je pense que les deux notions à retenir sont celles du narcissisme et de la régression. Je parlais tout à l'heure du « doudou ». Pour le pédopsychiatre et psychanalyste britannique Donald Winnicott, le doudou est un « objet transitionnel » qui opère entre l'enfant et sa mère. L'enfant a alors un rapport électif à l'objet, qui représente une présence rassurante. Cet objet est choisi par l'enfant, et lui permet de ressentir un sentiment de contrôle, ne serait-ce que par manipulation.

Il est possible que les vidéos ou les images d'aujourd'hui puissent remplir ce rôle d'objet transitionnel. On pourrait parler d'une fétichisation de la vidéo ou de l'image. En exerçant le contrôle sur la vidéo depuis son ordinateur, il est possible que l'individu retrouve un peu de cette existence rassurante. D'autant plus s'il s'agit d'une vidéo dont le caractère rappelle celui du monde de l'enfance. Cela ne m'étonnerait pas également qu'il y ait une certaine identification de l'individu au chiot ou au chaton.

OK, nous sommes donc des petites fiottes en mal de reconnaissance qui, en plus de cela, n'ont pas réussi à couper le cordon ?
Dans la transition et l'objet transitionnel décrit précédemment, il y a une part qui est induite par la « peur de la castration ». La peur de la castration, ce n'est pas seulement la peur d'être privé de ses attributs génitaux ; c'est aussi la peur de devenir adulte, de grandir et d'abandonner ses illusions enfantines. L'image, en elle-même, est fétichisée dans nos sociétés, ce qui peut mener à une régression à un niveau presque sociétal. Cette génération n'est pas tant celle d'une population immature que celle d'individus qui ont été couvés et ont du mal à se confronter à la réalité du monde adulte.

Émilie est sur Twitter.