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Le retour du reporter prodigue

Après avoir parcouru une multitude de zones de guerre, le photographe André Liohn s'est concentré sur sa terre natale : le Brésil.

par Giancarlo T. Roma
12 Janvier 2016, 6:00am

Toutes les photos sont d'André Liohn

Si vous connaissez le reporter de guerre André Liohn, il fait sûrement partie des premières personnes qui vous viennent à l'esprit quand on pose la question : « Qui voudrais-tu avoir à tes côtés dans une baston ? » Liohn se vêtit exclusivement de noir, conduit une Harley et s'est fait tatouer le mot « REFUGEE » sur l'avant-bras droit en lettres capitales.

Liohn, 41 ans, a passé la majeure partie de sa vie à photographier la guerre en Somalie, en Syrie et en Libye. Sa couverture de la guerre civile libyenne lui a valu le prix Robert Capa Gold Medal en 2011. Son exposition Revogo à la Caixa Cultural de São Paulo marque un tournant dans sa carrière. L'année dernière, Liohn est retourné chez lui au Brésil et s'est mis à photographier sa terre natale pour la première fois, à la recherche de similitudes avec les zones de guerre qu'il a parcourues. Revogo est sa première exposition solo, mais aussi son premier projet photographique portant sur une zone de paix. Une personne mal informée pourrait penser que le Brésil est sur le point de faire face à une insurrection populaire ; chaque photo est emplie d'une tension particulière – des étincelles volent depuis le canon d'un pistolet tenu par un enfant, la police rôde bizarrement près d'un bus calciné, une femme commence à abaisser son pantalon dans une rue vide, un casque de moto traîne dans la rue à côté d'une flaque de sang.

Le mois dernier, j'ai passé une semaine avec Liohn au Brésil et j'ai été frappé par sa force de caractère et sa sensibilité. Au cours de l'atelier qu'il a tenu durant la semaine qui a suivi l'inauguration de son expo, il a viré un homme de son cours pour avoir photographié deux personnes en plein rapport sexuel, lui hurlant dessus jusqu'à ce qu'il daigne s'en aller. Mais en regardant Liohn de plus près en société, on peut fréquemment le voir prendre des notes dans un petit carnet noir avec la précision d'un calligraphe. Lors de la semaine que j'ai passée avec lui, il semblait aussi désemparé par la fin d'une relation amoureuse.

Parfois, Liohn dégage quelque chose qui relève presque de la mythologie. Un jour, au milieu d'une conversation avec un ami, j'ai voulu en savoir plus sur un casque militaire qu'il avait sorti de son sac. Au début, il a répondu qu'il avait oublié où il l'avait trouvé. J'ai un peu insisté, par curiosité, jusqu'à ce qu'il se souvienne : « Ah oui ! C'était à Kadhafi », m'a-t-il mollement expliqué. « J'étais le premier journaliste chez lui et il était posé sur sa table. Alors je l'ai pris. » Depuis, ce casque ne le quitte pas dès lors qu'il s'aventure en zone de conflit.

VICE : Qu'est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans la photo ?
André Liohn :
Quand j'avais six ans, mes parents se sont mariés à l'église. Je me souviens avoir voulu explorer les environs, mais je n'avais pas le droit. Au bout d'un moment, on m'a donné un petit appareil photo en disant : « Tiens, prends ça et tiens-toi tranquille. » Je me suis rendu compte qu'avec l'appareil en main, on me laissait passer partout. Sans l'appareil, je n'avais le droit d'aller nulle part ; avec, j'avais accès à tout. Après ça, je n'ai quasiment pas touché à un appareil jusqu'à mes 31 ans. En revanche, la photographie est toujours restée gravée dans ma mémoire depuis ce jour – ainsi que l'idée que j'étais capable de prendre des photos.

Qu'est-ce qui vous a fait quitter le Brésil ?
Je suis parti quand j'avais 19 ans pour aller travailler en Norvège. Je prenais de la drogue et faisais pas mal de conneries au Brésil ; tout ce que je commençais terminait mal. Rien de ce que je faisais n'aboutissait à cause de mes ressources financières, intellectuelles et émotionnelles, à cause de la société ; bref, de tout ce qui m'entourait. C'était très difficile de se dépêtrer du bourbier dans lequel j'avais mis les pieds. Vraiment difficile.

Vous avez senti que quitter le pays serait un bon moyen pour ça ?
Tout d'abord, j'ai quitté ma ville natale pour aller à São Paulo. Avant, j'habitais avec des amis et ensuite je suis parti m'installer à la Praça da República pendant un moment.

Genre, dehors ?
Ouais. J'ai dormi dehors pendant quelques mois. Je me suis dit qu'il fallait que je fasse quelque chose. J'ai rencontré ce mec qui venait de Suisse. On est devenu amis et on a échangé quelques mails. Je lui ai dit que si je restais au Brésil, j'allais partir en couille. Il m'a dit : « D'accord, dans ce cas, vient en Suisse et reste avec moi », alors j'y suis allé. Un de ses amis m'a trouvé un travail de bûcheron au black.

Comment vous êtes-vous retrouvé avec un appareil photo dans les mains ?
Je marchais dans la rue et j'ai vu un appareil dans une vitrine. Sur le moment, je me suis dit que je le voulais ; je voyageais beaucoup et je n'avais pas eu l'occasion de prendre des photos des endroits où j'allais. J'ai pensé que ça valait le coup de prendre des photos en voyageant. Mais après, l'envie de prendre de la drogue m'empêchait d'investir là-dedans. J'ai sombré dans la dépression, ai quitté mon boulot et suis allé dans un endroit où je pouvais acheter de l'héroïne. Après une longue réflexion, j'ai décidé de ne pas le faire. Je me rappelle avoir souvent traîné là-bas. Un jour, j'avais mon appareil avec moi, alors j'ai pris des photos. À la fin, j'en avais énormément. Les travailleurs de la santé qui s'occupaient de ces gens m'ont demandé ce que je faisais. Quand je leur ai dit que je prenais simplement des photos, ils m'ont demandé : « Prendre des photos, mais pourquoi ? »

Et pourquoi preniez-vous ces photos ?
Pour moi-même. Je leur ai dit : « Je suis ici avec eux, ce sont mes amis. » Ils m'ont demandé s'ils pouvaient regarder les photos. J'ai dit non, parce qu'à ce moment-là, je ne pensais pas devenir photographe. Je voulais juste être avec eux. Je ne voyais pas que ce que je faisais comme de la photographie. Les types qui se droguaient voulaient voir les photos parce qu'ils voulaient se rendre compte de la manière dont ils vivaient. Je leur ai montré et ils m'ont dit qu'ils adoraient et n'avaient jamais rien vu de tel en Norvège.

Vous n'aviez suivi aucune formation ?
Non, non.

Comment êtes-vous passé de ça à photographe de guerre ?
J'ai un ami en Norvège qui venait de Somalie. Nous nous sommes rencontrés quand je suis arrivé à Trondheim. C'était un réfugié qui avait mon âge. Son enfance a été très similaire à la mienne – beaucoup de violence. Il avait juste les problèmes de drogue en moins, mais venait d'un milieu « peu fréquentable ». Je me suis demandé ce qui faisait de lui un réfugié et de moi un migrant. Quelle différence si nous avons vécu les mêmes choses ? En 2006, il m'a dit qu'il voulait retourner en Somalie, où on lui proposait un boulot en tant que directeur d'une chaîne de radio. Il était venu en Norvège pour étudier le journalisme. Je lui ai dit que je voulais le suivre et lui m'a répondu que c'était impossible, parce que la Somalie était trop dangereuse. Moi, je pensais pouvoir le faire à cause de ce que j'avais vécu au Brésil : c'était assez naïf de ma part.

C'était pire ?
C'était dix fois pire. Quand nous sommes arrivés à Mogadiscio, j'avais vraiment très peur. Je n'étais pas préparé à ça ; c'était la guerre. Genre, la vraie guerre. J'ai dû être le premier Blanc à venir à Mogadiscio après 1995. C'était ouf, mec. Je suis resté seulement quelques jours parce que ça devenait vraiment dangereux avec les kidnappings et tout ça. Un cameraman suédois s'est fait tirer une balle dans le cou. C'était une guerre civile. Tu as vu La Chute du Faucon noir ? C'est à Mogadisco que ça se passe. Je me suis dit qu'il fallait vraiment que je parte, alors je suis parti. Abdi – c'était le nom de mon ami – est resté là-bas et s'est fait tuer quelques années plus tard.

Pour quelle raison a-t-il été tué ?
Parce que c'était un journaliste qui travaillait pour la radio ; ils se faisaient tous tuer. Pour te décrire le truc, tous les gens que j'ai rencontrés à cette radio sont morts aujourd'hui. Tous.

Je crois que la plupart des gens pourraient penser que vous étiez fou d'aller dans ces zones de conflits. On peut comprendre que les gens se battent dans des guerres civiles parce qu'ils sont oppressés ; on peut comprendre qu'un réfugié fuit un pays – mais vous, vous n'avez rien à gagner, ni à perdre en vous engageant là-dedans. Pourquoi faites-vous cela ?
Je voulais savoir ce qui faisait d'Abdi un réfugié et de moi un migrant si nous venions du même milieu. Je dirais que c'est la curiosité qui m'a motivé à aller en Somalie.

Vous avez appelé votre nouvelle exposition Revogo. Qu'est-ce que ça veut dire ?
Ça veut dire révoquer. Je voulais révoquer les certitudes que nous avions en nous et celles que j'avais en moi. J'ai terminé ce projet en doutant de tout.

Dans les photos, il y a des enfants avec des flingues, des corps qu'on charge dans des camions et des prostituées. Qu'est-ce que ces photos ont en commun, mis à part le fait qu'elles sont toutes prises au Brésil ?
C'est l'impression que nous avons au Brésil, d'une délinquance omniprésente. Elle partage certaines caractéristiques avec la guerre. Par exemple, tu peux mourir à n'importe quel moment, n'importe où, d'une manière violente et vulgaire. C'est comme ça la guerre, et le Brésil est comme ça aussi. La possibilité que tu puisses mourir t'oblige à t'adapter. Tu développes un comportement qui fait en sorte que si quelqu'un doit mourir, ça ne soit pas toi, mais quelqu'un que tu ne connais pas. Avant, la guerre c'était : « Je suis prêt à mourir pour ça. » Aujourd'hui, c'est plutôt, « je tuerais pour ça. » En gros, les gens cherchent des choses qu'ils peuvent tuer plutôt des causes pour lesquelles ils sont prêts à mourir. Au bout d'un moment, ils trouveront cette chose et commenceront à tuer. Au Brésil, les gens en ont marre d'être exclus du système. Aujourd'hui, ils peuvent tuer pour faire partie du système.

Pourquoi êtes-vous revenu au Brésil ?
En janvier 2014, je suis revenu au Brésil en me disant que j'allais essayer de faire baisser la violence. Mon plan, c'était d'utiliser la méthode de photographie de guerre sur les horreurs qui se passent ici. En fin de compte, c'est comme s'il y avait une guerre, mais que personne n'était capable de voir. Moi, je voulais qu'on s'en rende compte.

Quand vous dites « méthode de photographie de guerre », qu'est-ce que vous entendez par-là ?
De mon point de vue, la photo de guerre est physique, pleine d'émotions et de proximité politique. Ce que j'appelle la photographie de guerre, c'est quand on ressent une proximité physique, émotionnelle ou politique. Je pensais qu'après avoir vécu 20 ans à l'étranger, ça serait facile de communiquer avec les gens dans mon pays natal. Je pensais que je travaillerais un ou deux ans comme en Somalie ou en Libye, et ensuite j'en aurais fini. J'ai eu faux sur toute la ligne.

Pourquoi ?
J'ai commencé à me sentir très différent ; genre, Wow, je veux rester ici. Quand je travaille, je peux vraiment m'investir à fond. En plus, j'ai laissé tomber tous mes mécanismes de défense ici au Brésil. Parce qu'en allant en Somalie, c'est facile de se construire une carapace. Une fois de retour au Brésil, j'ai pu tenter de redevenir qui j'étais. Je ne me suis jamais senti mieux qu'en tombant amoureux ici.

Alors, qu'allez-vous faire maintenant ?
Je ne sais vraiment pas. J'ai assez documenté la violence. J'ai besoin de nouveaux types de défis. Je ne sais pas encore ce que c'est, mais j'ai besoin de trouver quelque chose qui a du sens à mes yeux. Surmonter la violence, c'est un énorme défi pour l'humanité, mais j'ai fait ma part de boulot pour aller dans ce sens. Je n'ai plus assez d'énergie pour témoigner de la violence. J'ai juste besoin de faire confiance aux gens, mais d'une nouvelle façon.

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