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Drogue

Non, non et encore non – le cannabis n’est pas une drogue « passerelle »

Fumer un joint ne fait toujours pas de vous un addict en puissance.
20.10.15

Photo via Flickr

Alors que les élections américaines approchent à grand pas, la question de la légalisation de la weed ravive les débats outre-Atlantique. Un tel projet serait à l'ordre du jour dans au moins cinq États, dont la Californie. Comme à leur habitude, les membres de la classe politique – y compris la candidate à la primaire républicaine Carly Fiorina – répandent l'idée que la weed est une drogue « passerelle » dont la consommation inciterait à découvrir d'autres produits stupéfiants. Pourtant, de nombreuses études tendent à montrer que cette théorie est incorrecte – le cannabis aiderait les accros à se désintoxiquer des drogues dites « dures ».

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Si, à première vue, l'idée de la passerelle n'est pas idiote – après tout, les fumeurs de weed ont 104 fois plus de chances de consommer de la cocaïne que les non-fumeurs – les scientifiques rappellent à l'envi que corrélation ne veut pas dire causalité. Par exemple, le nombre de personnes tuées par des chiens chaque année est corrélé de manière quasi parfaite à la croissance des achats en ligne lors du Black Friday. Sinon, on a également noté que l'augmentation des diagnostics d'autisme est fortement corrélée à celle de la vente de nourriture bio. Il est pourtant peu probable que l'achat massif de galettes de riz ait quelque chose à voir avec la détection d'un trouble comme l'autisme. Au contraire de la causalité, la corrélation peut découler d'un simple hasard.

Pour en revenir au lien supposé entre la marijuana et la consommation d'autres substances psychotropes, une étude de la National Household Survey a montré que la moitié des Américains âgés de plus de 12 ans a déjà fumé de la weed, tandis que moins de 15% ont déjà pris de la cocaïne et 2% de l'héroïne. Si la marijuana s'avérait responsable de la consommation d'autres drogues, les fumeurs devraient logiquement finir par absorber des substances encore plus nocives – ce qui est faux.

Mais le débat reste ouvert chez les scientifiques. Des études menées sur des rats suggèrent en effet que la consommation de marijuana pousse les rongeurs à ingérer de l'héroïne et de la cocaïne. Ces travaux oublient tout de même de préciser que la plupart des rats n'aiment pas le THC, la principale molécule active du cannabis.

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L'idée très répandue de « drogue passerelle » occulte les racines d'un problème sanitaire de plus en plus prégnant aujourd'hui. Au lieu de populariser ce genre de théories pseudo-scientifiques, nous devrions nous attacher à déterminer les raisons qui expliquent la dépendance à un produit stupéfiant. Pour commencer, on pourrait insister sur le fait qu'une large partie de la population souffrant d'addiction – au moins la moitié – est accro à plus d'une substance. De plus, la moitié des consommateurs dépendants présente un trouble psychiatrique distinct de la simple addiction à une drogue.

Les risques d'addiction croissent systématiquement chez les malades psychiatriques. Dans la plupart des cas, le problème n'est pas causé par la consommation de drogues. Certaines études ont suivi des enfants jusqu'à leur âge adulte et ont contribué à prouver que ceux qui finissent accros doivent faire face à des problèmes comportementaux parfois détectables dès la maternelle.

À force de déclarer que le cannabis est une passerelle vers l'addiction, nous sommes devenus aveugles à son utilité médicale.

Les théories concernant la « prédisposition » à la dépendance sont nombreuses – mais l'immense majorité d'entre elles se rejoignent pour dire qu'il n'existe pas de « personnalité encline à l'addiction ». Un traumatisme survenu pendant l'enfance pourrait être un facteur explicatif essentiel. L'exposition à un stress extrême augmente le risque – que ce soit un abus sexuel, physique ou émotionnel. Plus grand est le trauma, plus importants sont les risques d'addiction.

De même, le statut socio-économique d'une personne influe grandement sur un risque d'addiction. Sans surprise, les personnes les plus exposées sont les plus pauvres – un Américain qui gagne moins de 20 000 dollars par an a deux fois plus de risques de devenir accro à l'héroïne qu'un compatriote qui gagne au moins 50 000 dollars.

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La marijuana n'est donc pas une « passerelle » vers l'addiction. La dépendance à un produit stupéfiant est la somme d'une équation complexe dans laquelle se mêlent de nombreux facteurs fortement imbriqués.

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En 2001, j'avais publié un article au sujet de la tendance chez les fumeurs de crack « expérimentés » à remplacer cette drogue par du cannabis – ils avaient été témoins de trop nombreux drames personnels. Aujourd'hui, deux nouvelles études suggèrent qu'il est possible de soigner une addiction aux opiacés et à l'alcool par l'intermédiaire de la marijuana. La première est un essai clinique qui s'est attaché à déterminer si l'ajout d'une molécule de THC synthétique à un médicament anti-opiacé aide les accros à arrêter l'héroïne. La réponse s'est avérée positive.

La seconde étude a été menée au Canada sur une population de fumeurs de cannabis thérapeutique. Elle a démontré que 87% des consommateurs fument en lieu et place d'une absorption d'alcool, d'opiacés ou d'autres drogues illégales. 52% des personnes interrogées ont précisé que la marijuana les aidait à diminuer leur consommation d'alcool ; 80% ont avoué consommer moins de médicaments en général.

À force de déclarer que le cannabis est une passerelle vers l'addiction, nous sommes devenus aveugles à son utilité médicale. Les solutions appliquées aux quatre coins du monde – qui peuvent être résumées par l'expression de « guerre contre la drogue » – ne sont ni efficaces, ni justes. Tant qu'il y aura des gens pauvres, délaissées ou malades, et que le cannabis sera cantonné à un marché noir au sein duquel transitent de nombreuses substances ô combien dangereuses, le risque sera grand de voir ces personnes sombrer dans une addiction dramatique.

Maia est sur Twitter.