La Fellation est une vraie profession

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reportage

La Fellation est une vraie profession

En Thaïlande, pays où la prostitution est illégale mais largement tolérée, les prostituées se battent pour avoir le droit de gagner leur vie.
24.6.16

Les photos sont d'Amanda Mustard.

Un soir à Chiang Mai, en Thaïlande, derrière un modeste bâtiment à deux étages situé dans l'un des 17 quartiers rouges officieux de la ville, des prostituées se pomponnent. Elles attachent leurs cheveux avec des barrettes et se mettent du blush. De temps à autre, un iPhone sonne et les femmes s'empressent de vérifier qui a reçu un texto de la part d'un client. Sur le mur, une affiche dit : « Ce n'est pas ce que nous faisons…c'est comment nous le faisons. » La phrase gribouillée en rose et violet sur un autre mur se veut plus directe : « La fellation est une vraie profession ! »

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« Nous sommes des travailleuses, pas des victimes », déclare Lily Hermarratanarapong, vêtue d'un pantalon turquoise moulant et d'un haut à sequins. Ses collègues et elles font partie d'Empower, une organisation de défense des droits des travailleuses du sexe qui compte près de 50 000 membres. Depuis sa création en 1985, le groupe se bat pour améliorer les conditions de travail du marché du sexe en Thaïlande, pays où la prostitution est illégale mais largement tolérée. Les membres d'Empower prônent la dépénalisation de la prostitution ; elles veulent qu'elle soit traitée comme n'importe quelle autre profession.

Le siège social d'Empower, où j'ai rencontré les femmes, sert non seulement de vestiaire mais aussi de bibliothèque, d'école et de centre d'accueil pour des milliers de prostituées. (Empower est le diminutif de « Education Means Protection Of Women Engaged in Recreation »). Le bâtiment abrite également la boîte de nuit de l'organisation. Dans le bar, les femmes sont employées comme serveuses et bénéficient d'une sécurité sociale, de vacances et de congés maladie. Hermarratanarapong me montre une grande armoire avec des portes en verre. À l'intérieur se trouvent des T-shirts portant les inscriptions « Les gentilles filles vont au paradis, les mauvaises filles vont partout », ainsi que des porte-préservatifs tissés à la main. S'y trouvent aussi une anthologie de récits autobiographiques rédigés par des membres du groupe, l'histoire du travail du sexe à Chiang Mai, et un ouvrage intitulé le « Bad Girls Dictionary » – un livre auto-publié de 200 définitions de termes liés à la mission d'Empower. J'y ai jeté un œil :

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Mauvaise fille : Toute femme qui se comporte ou pense en dehors des normes que la société impose aux femmes.

Dignité : Sentiment que nous ressentons après avoir fait du bon travail, avec professionnalisme et compétence ; sentiment que nous ressentons quand nous remboursons nos dettes…quand nos filles sortent diplômées de l'université…quand nous rénovons le toit de notre maison familiale.

Descentes [dans les bordels] : Boulot d'un héros ou d'un sauveteur ; mesure prise par la police, avec des caméras de télévision et des journalistes, où de nombreuses femmes sont présentées assises sur le sol et le visage masqué.

Les descentes sont le principal moyen utilisé pour résorber le commerce du sexe en Thaïlande et ailleurs. Elles font partie de l'approche de « justice pénale ». Les partisans de cette approche estiment que tous les aspects de cette industrie devraient être illégaux. Cette stratégie découle en partie d'un consensus formé au début des années 1990 entre des groupes de défense des droits humains, des fondamentalistes religieux, des gouvernements nationaux et des agences telles que les Nations Unies, pour qui une industrie du sexe prolifique est l'antithèse d'une société moderne civilisée. Descentes dans les maisons de passe et dans les clubs, détentions, poursuites de trafiquants, thérapies et formations professionnelles pour les victimes – autant de mesures qui sont désormais monnaie courante.

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En Thaïlande, Hermarratanarapong et ses collègues sont d'avis que cette approche dessert les personnes qui choisissent volontairement d'exercer cette profession. Selon Richard Howard, qui travaille pour l'agence de Bangkok de l'Organisation internationale du travail, moins de 10 pour cent des travailleurs du sexe thaïlandais sont victimes de la « traite » – à savoir dupés, trompés ou contraints. « Quatre-vingt-dix pour cent sont là parce qu'ils ont fait le choix d'être là », déclare-t-il. Un rapport établi en 2012 par Empower recense une foule d'abus liés au traitement des victimes du trafic – dont la provocation policière généralisée, la détention illicite, l'extorsion, les examens médicaux indiscrets et l'expulsion injuste. « Nous avons désormais atteint un stade où il y a plus de femmes maltraitées par des pratiques anti-prostitution qu'il y a de femmes exploitées par des trafiquants », conclut le rapport.

Empower a exhorté la communauté thaïlandaise de défense des droits humains à reconsidérer sa position sur les descentes, la réadaptation et les poursuites pénales et à se demander si l'industrie du sexe devrait vraiment être considérée comme fondamentalement illicite. L'organisation est devenue, en Asie du Sud-Est et dans le monde, l'un des principaux défenseurs de la dépénalisation de la prostitution, qu'elle voit comme étant la meilleure option pour les personnes impliquées. Empower souhaite que le gouvernement thaïlandais commence à traiter le trafic et l'exploitation comme des aberrations plutôt que comme la norme ; qu'il s'attaque à l'abus comme il le ferait pour n'importe quelle autre industrie.

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Cette position a mis Empower en marge du gouvernement thaïlandais mais aussi des féministes occidentales. Récemment, un projet d'Amnesty International en faveur de la dépénalisation de la prostitution a été diffusé. « Pourquoi [Amnesty] appellerait à la dépénalisation de l'exploitation des êtres humains les plus marginalisés de la planète ? », a déclaré Taina Bien-Aimé, directrice générale de la Coalition Against Trafficking in Women (CATW), une organisation à but non lucratif basée aux États-Unis.

Son organisation a lancé une pétition contre la position d'Amnesty ; des célébrités, des dignitaires du monde entier et des défenseurs des droits de l'homme l'ont signée. Interrogée sur la lutte entre ceux qui considèrent les travailleurs du sexe comme des victimes et ceux qui les considèrent comme des travailleurs, Bien-Aimé a répondu : « C'est la guerre. »

Des prostituées travaillent au Can Do Bar, où elles bénéficient d'une sécurité sociale et de congés maladie.

Ce soir-là à Chiang Mai, les prostituées n'ont pas le temps de se demander si leurs idées vont ou non causer un tel remous. Malgré leur activisme, les membres d'Empower se considèrent avant tout comme des professionnelles consciencieuses. Maintenant qu'il fait nuit dehors, leur journée peut commencer. Vers 20h, certaines partent pour des rendez-vous pré-arrangés avec des clients ; d'autres se lancent à la recherche de clients devant les bars, les karaokés et les salons de massage. Une seule reste là : Mai Jakawong, une femme mince et élégante, avec un visage anguleux et des cheveux de jais. Ce soir, elle va travailler au Can Do Bar. « Quand vous êtes prostituée, déclare-t-elle quand je lui parle de la polémique, on vous prend soit pour une fille triste, soit pour une fille mauvaise. Triste si on vous a forcée à faire ça, mauvaise si vous avez choisi d'être là. » Elle s'arrête et regarde ses amies passer la porte. « Mais qu'en est-il si vous n'êtes ni l'un ni l'autre ? »

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L'industrie du sexe en Thaïlande est vieille de plusieurs siècles, mais la guerre du Vietnam lui a donné un nouvel élan. En 1967, les États-Unis et la Thaïlande ont conclu une entente permettant aux troupes stationnées au Vietnam de passer leur congé temporaire en Thaïlande, pays voisin qui était relativement sûr et stable. La Thaïlande a bénéficié de financements de la Chase Manhattan Bank et de la Bank of America pour déployer des sites de Rest and Recreation (repos et loisirs) afin d'améliorer le moral des soldats – les bordels étant la principale attraction. Environ 70 000 militaires américains ont ainsi pu, dans les R&R, reprendre des forces et évacuer le stress du combat.

À la fin de la guerre, si les soldats ont disparu, ce n'est pas le cas de la prostitution. Elle a prospéré à travers les années 1980, au moment où l'industrie florissante du tourisme créait de nouvelles opportunités d'emplois dans les villes pour les migrants pauvres originaires des campagnes. Le nord du pays était dédié à la culture du pavot, or les nouveaux programmes gouvernementaux d'éradication de l'opium détruisaient le gagne-pain de beaucoup de familles, mais aussi des jeunes femmes qui travaillaient dans les champs aux côtés des hommes. La pauvreté était exacerbée par le fait que la moitié des groupes ethniques minoritaires du pays ne possédaient pas la citoyenneté – il leur était donc plus difficile d'obtenir un emploi. Selon David Feingold, anthropologue spécialiste de la Thaïlande rurale, « la prostitution était la meilleure option » pour les jeunes femmes.

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Les proxénètes ont afflué par milliers et ont recruté un grand nombre de femmes, leur promettant monts et merveilles dans des bordels délabrés de Bangkok et sur la plage de Phuket. Contraintes à la servitude, elles ne pouvaient ni quitter les lieux ni communiquer avec leur famille. Les macs violaient souvent leurs employées. Quand l'épidémie du VIH a émergé, les effets ont été sidérants. Selon plusieurs études locales, près de 44 pour cent des travailleurs du sexe étaient séropositifs à la fin des années 1980 à Chiang Mai.

C'est à peu près à cette période-là que Khun Chantawipa Apisuk, plus connue sous le nom de Pi Noi, a quitté Boston, où elle avait emménagé avec son mari quelques années plus tôt pour étudier la sociologie, pour Bangkok. Elle s'est installée vers Patpong, le quartier rouge en plein essor de la ville, et a commencé à traîner dans certains bars. Elle s'est liée d'amitié avec des prostituées. Puisqu'elle parlait un peu l'anglais, elle s'est mis en tête de leur donner des cours, pour qu'elles puissent mieux communiquer avec leurs clients américains ou européens.

Pi Noi a donc fait classe sur les trottoirs et les étudiantes ont pu apprendre des phrases utiles. Ces cours d'anglais, m'a-t-elle dit récemment sur Skype, visaient à « minimiser l'exploitation ». Pi Noi était triste de voir que ces femmes se comportaient comme des victimes impuissantes sous prétexte qu'elles avaient été vendues. Les prostituées étaient pourtant indépendantes et inflexibles – Pi Noi les a simplement aidées à s'affirmer. Avec des rudiments d'anglais, elles « pourraient exprimer ce qu'elles veulent ou ne veulent pas, dire oui ou non. C'est la base des droits humains. »

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Mai Jakawong devant le siège d'Empower à Chiang Mai, en Thaïlande

Mais très vite, les prostituées ont commencé à lui faire part d'autres problèmes, comme les conditions déplorables des bordels, les maladies, les dettes. En 1987, Pi Noi a créé, en collaboration avec un médecin local, une clinique pour les travailleuses du sexe à Bangkok. Les prostituées pouvaient y suivre des cours d'éducation sexuelle et bénéficier de préservatifs gratuits. (En 1994, Empower est officiellement devenu une ONG et une fondation). Pi Noi s'est directement adressée aux gérants des bordels pour leur demander de laisser leurs employées en apprendre davantage sur la prévention du VIH. Beaucoup de proxénètes ont consenti. Même si Pi Noi éduquait leurs employées, ils étaient plus qu'heureux de recevoir de l'aide pour garder leur main-d'œuvre en vie.

À la fin des années 1990, l'industrie du sexe en Thaïlande était en plein changement. Dans les bordels, l'activité ralentissait. Étant donné que l'économie du pays s'améliorait, les femmes avaient moins de raison de se mettre dans des situations inconnues ou dangereuses. Le ministère de la Santé a instauré une politique de préservatif obligatoire dans les bordels, menaçant de les fermer ou d'appliquer des amendes élevées si les taux de MST ne diminuaient pas. Feingold, l'anthropologue, affirme que cela a commencé à péricliter le modèle du bordel, autrefois lucratif, qui par nature ignorait de façon flagrante le bien-être et la sécurité des travailleurs. « Ce n'est pas le commerce du sexe qui n'est plus rentable », déclare Liz Hilton, une bénévole australienne qui travaille avec Empower depuis 20 ans. « C'est l'exploitation qui ne l'est plus. »

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D'ici 2002, la prostitution s'était déplacée dans les « zones de divertissement », c'est-à-dire les quartiers rouges. Même si elle était toujours illégale, l'économie en dépendait, et cette année-là, le gouvernement thaïlandais a permis la mise en place légale de salons de massage, de karaokés et de salles de billard qui abritaient clandestinement des maisons de passe. Chaque zone s'étend sur plusieurs bâtiments de la ville, où les prostituées sont employées comme serveuses, masseuses et danseuses. Les clients savent où aller pour avoir des relations sexuelles.

Au début des années 2000, ces quartiers représentaient 7 pour cent du PIB thaïlandais. L'industrie du sexe générait 4,3 milliards de dollars annuels. Aujourd'hui, 10 pour cent des dollars des touristes sont dépensés dans le sexe.

Beaucoup de personnes intègrent l'industrie pour des raisons financières. En Thaïlande, le salaire minimum par jour est de 7,46 euros, et beaucoup de femmes dans le secteur informel sont payées moins que ça. Le salaire des prostituées de Chiang Mai varie considérablement, mais même les mauvais jours, elles gagnent au moins 12 euros.

Un soir à Chiang Mai, Hermarratanarapong, Jakawong et deux autres membres d'Empower ont essayé d'expliquer leur situation à un groupe d'étudiantes américaines qui effectuaient un semestre en Thaïlande. Ces dernières étudiaient les problèmes économiques locaux. « Quand on est prostituée, tout commence toujours avec la police », leur a dit Hermarratanarapong, alors qu'elles s'asseyaient en rond sur le dance floor du Can Do Bar. « La plupart des dangers de la prostitution proviennent de la loi », a-t-elle poursuivi. Certes, les descentes représentent une menace permanente, mais ce n'est pas tout.

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Selon la législation thaïlandaise, pour être pénalisés ou emprisonnés, les prostituées ou leurs clients doivent être pris en flagrant délit de sollicitation, de promotion, de recrutement et d'achat de services sexuels, ou en flagrant délit de relations sexuelles. Selon Hermarratanarapong, cela signifie en pratique que les policiers attendent le bon moment – et complètent leurs salaires - en les incitant à commettre un délit. Afin d'éviter les amendes gouvernementales, les salaires des femmes servent régulièrement à payer les flics. Si la prostituée est une immigrée sans papiers, le pot-de-vin pour empêcher son expulsion sera deux à trois fois plus élevé.

Neug, une prostituée en robe rose perchée sur un tabouret de bar, a expliqué au groupe que « puisqu'il n'y a pas de protection du travail, les conditions de travail sont établies par l'employeur ». Selon ces « règles de bar », comme on les appelle, les salaires des travailleuses du sexe sont réduits si ces dernières pèsent plus de 50 kg ou si elles arrivent en retard. Il y a aussi des quotas de boisson ; selon Neug, chaque prostituée a « un certain nombre de boissons achetées pour elle tous les mois. Peu importe qu'elle soit enceinte ou qu'elle ne boive pas ». J'ai ensuite appris que ce quota pouvait atteindre les 150 verres par semaine.

C'est pour cela que Empower a lancé son propre endroit : le Can Do Bar. Les étudiantes semblaient quelque peu embarrassées par la décoration du bar – à savoir des phallus, des posters de femmes nues et des graffitis.

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Une prostituée se prépare pour aller au travail à l'arrière du siège d'Empower.

Les étudiantes étaient curieuses de savoir ce qui avait motivé ces femmes à se lancer dans la prostitution. Jakawong, pour sa part, a eu un certain nombre de petits boulots, notamment dans une boulangerie. Mais elle s'ennuyait. Neug, dans la robe rose, a fait du tricot et de la couture et a travaillé dans « toutes les usines qu'elle a pu trouver ».

Hermarratanarapong a également travaillé dans des usines, mais elle avoue que ses motivations étaient purement économiques. « Ma génération était la première à avoir la télé », dit-elle au sujet de son enfance à Chanthaburi, au sud de la Thaïlande. Quand elle a déménagé à Bangkok, elle a d'abord trouvé du travail comme ouvrière, puis comme danseuse de pole dance et enfin, comme escort dans un bar. En une semaine, elle se faisait plus d'argent en flirtant avec des hommes qu'en travaillant un mois à l'usine. Elle a mis plusieurs années avant de coucher avec un client, et quand elle est finalement passée à l'acte, elle s'est dit qu'il n'y avait rien de mal à ça, tout compte fait. « Se prostituer ne relève pas d'un manque d'options. Si je n'avais vraiment pas le choix, je travaillerais dans une usine de vêtements. » Selon l'Organisation internationale du travail, seulement 10 pour cent des victimes de la traite d'êtres humains en Asie font l'objet d'exploitation sexuelle. « Les soi-disant plusieurs millions de nouvelles victimes annuelles sont bidon », déclare Ronald Weitzer, sociologue à l'université George Washington et spécialiste du commerce sexuel. Beaucoup de personnes intègrent l'industrie pour des raisons financières. En Thaïlande, le salaire minimum par jour est de 7,46 euros, et beaucoup de femmes dans le secteur informel sont payées moins que ça. Le salaire des prostituées de Chiang Mai varie considérablement, mais même les mauvais jours, elles gagnent au moins 12 euros.

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Un autre jour, j'ai assisté au cours d'anglais donné par Hermarratanarapong. Au tableau, elle a écrit les mots « besoin », « vouloir », « rencontrer », « boire » et « arrêter ». Puis elle a ajouté des phrases : « Tu peux m'appeler demain », « je vais attendre que le bar ferme pour partir » et « je dois envoyer de l'argent à ma famille ».

« Si nous savons parler un peu [anglais], nous avons plus de chances de passer une bonne nuit », me dit-elle. Durant l'heure suivante, deux étudiantes ont récité le vocabulaire et les phrases à voix haute. (Elles m'ont demandé de l'aide pour la prononciation mais habituellement elles utilisent une application pour iPhone). Elles ont également essayé de discuter en anglais, ce qui ne s'est pas particulièrement bien passé. À la fin du cours, Hermarratanarapong a donné des devoirs : retranscrire et traduire leur chanson pop américaine préférée.

Empower aide également les prostituées à terminer leur scolarité en leur fournissant un tutorat et un espace d'étude. Plusieurs milliers de femmes sont passées par les cours d'Empower, y compris Hermarratanarapong, qui a ainsi pu obtenu son équivalence d'études secondaires.

Au dernier décompte, 67 étaient actuellement inscrites dans des programmes alternatifs d'écoles secondaires, et plus de 100 étaient diplômées de fac – ces femmes ne continueront sans doute pas à se prostituer. « Nous ne posons pas la question », déclare Hilton, l'Australienne qui travaille avec Empower depuis deux décennies, aux étudiantes américaines. « La décision leur appartient. Empower n'a pas pour but de changer les prostituées mais d'aider les prostituées à changer la société. »

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« Nous nous disons toujours tout », me lance une petite femme prénommée Wan. Il est midi, et nous sommes dans la bibliothèque d'Empower. Elle m'explique que les histoires de violence se propagent rapidement, et que cela contribue à maintenir la sécurité des travailleuses. Une fois, Empower a affiché dans tous les bars de la ville la photo d'un homme qui avait violé une prostituée. Wan ajoute : « Il y a souvent des signes qui ne trompent pas dans le bar. Si le client vous pince ou vous gifle en public, il est évident qu'il fera pire dans la chambre ».

J'ai demandé ce qui arrivait quand il n'y avait aucun signal d'alarme. Mais les membres d'Empower n'aiment pas admettre que leur travail comporte des dangers qu'elles ne rencontreraient pas dans une usine de confection, par exemple. Pendant que nous parlions, six autres membres d'Empower sont arrivées et ont préparé un déjeuner ; toutes ont dit qu'elles n'avaient vécu qu'une ou deux situations vraiment effrayantes. Quand j'ai demandé plus de détails, la chambre s'est emplie de tension. Wan m'a raconté qu'un jour, l'un de ses clients a volé son sac à main, ses vêtements et qu'il est parti sans la payer. Elle s'est alors enroulée dans une serviette et a demandé au personnel de l'hôtel de le poursuivre, mais ils ont refusé. D'autres ne veulent pas raconter leurs histoires horribles parce que c'est tout ce que les journalistes rapportent. Elles m'ont redirigé vers le livre de récits autobiographiques, qui contenait quelques incidents troublants. Dans un chapitre, l'auteure (toutes les entrées sont anonymes) est allée dans un hôtel avec un client, et quand elle est sortie de la douche, elle est tombée sur quatre autres hommes réclamant une partouze. Elle a refusé. Quand l'un des hommes a essayé de l'attraper, elle a soulevé la télévision et a menacé de la jeter – les dommages seraient à leurs frais. Les hommes ont reculé. Dans un autre cas, un militaire de haut rang a ramené une arme à feu dans une salle de massage et a violé deux femmes.

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Un samedi soir au Can Do Bar

Selon Empower, ces situations rendent l'abus des prostituées fondamentalement différent des autres formes d'exploitation des travailleurs. « Il n'y aurait pas de marchandisation des femmes dans un monde d'égalité », me raconte sur Skype Bien-Aimé de CATW, de retour de Thaïlande. Selon elle, la dépénalisation présente de nombreux défauts. « La prostitution est une cause et une conséquence de l'inégalité des sexes. »

Je lui ai expliqué que le nombre de femmes qui choisissent de vendre leur corps surpasse celui de celles qui y sont forcées, mais elle s'est montrée sceptique. Pour elle, les limites ne peuvent pas être tracées aussi précisément. « Comment faire la distinction entre les femmes qui ont un pouvoir de négociation absolu avec les clients et celles – la majorité – qui ont intégré [le marché du sexe] avant 18 ans ? » Elle ajoute : « Ce n'est pas un jeu de nombres. Écoutons plutôt les survivantes. »

Les journalistes parlent des survivantes de la traite – celles qui, contrairement aux membres d'Empower, n'ont pas choisi volontairement d'intégrer le marché du sexe – uniquement par le biais d'organisations à but non lucratif qui travaillent directement avec cette communauté. À Chiang Mai, trois organisations ont refusé de répondre à mes questions. De retour aux États-Unis, Bien-Aimé a tenté de me mettre en contact avec deux autres groupes. L'un d'eux n'a pas fait suite à mes requêtes, l'autre m'a dit non, parce que, selon les mots de Bien-Aimé, il a pour règle de « ne pas donner d'interviews pour toute plateforme médiatique qui soutient ou semble soutenir la prostitution ou le commerce du sexe en tant qu'occupation viable ».

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Bien-Aimé ajoute que son opposition à la dépénalisation est fondée sur la théorie comme sur la pratique. « C'est une expérience complètement ratée. L'Allemagne, la Nouvelle-Zélande et l'Australie ont dépénalisé l'industrie », me dit-elle avant de lister tous les problèmes que cela a engendrés. Elle m'a ensuite envoyé des liens vers des études étayant ses propos – un manque d'amélioration des salaires des prostituées, des policiers qui luttent pour contenir le trafic, de la violence et des crimes organisés dans le nouvel environnement. En Allemagne, des médecins qui travaillent avec les prostituées dans l'industrie dépénalisée affirment que leurs clientes sont si gravement blessées qu'une association de spécialistes allemands a demandé au parlement d'abroger la loi.

Bien-Aimé est en faveur du modèle nordique – à l'instar de Nicholas Kristof, chroniqueur au New York Times – qui pénalise quiconque achète des relations sexuelles ou rend possible un tel achat. « Le marché du sexe est perçu comme un autre système de violence et d'oppression », explique-t-elle. Les recherches et rapports concernant ce modèle, tout comme ceux en faveur de la dépénalisation, sont contradictoires. Dans chaque étude qui prône le modèle nordique, il y a des témoignages, souvent des travailleurs du sexe eux-mêmes, qui jugent que cette politique est problématique.

Pour Hermarratanarapong, il serait complètement irrationnel de mettre les clients sous les verrous. « Pourquoi voudrions-nous punir nos clients ?, dit-elle. Ils sont la source de notre business. Nous n'avons pas besoin de mesures encore plus punitives. [Le modèle nordique] est fondé sur l'idée que l'industrie du sexe devrait être éliminée. Nous ne sommes pas d'accord. »

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Avant que je ne quitte Chiang Mai, Hilton m'a montré une vidéo : « Dernier sauvetage au Siam », une satire muette en noir et blanc que les membres d'Empower ont réalisée il y a quelques années.

Avec une bande-son digne d'un Charlie Chaplin, le film dépeint un raid anti-traite mené par trois personnages : un policier, un travailleur social (une femme conservatrice avec des lunettes et un presse-papiers), et un « héros des ONG » (une femme avec une cape sur le dos). Les trois, à bord d'une camionnette pleine de flics empotés, font une descente dans un bar où les prostituées flirtent gentiment avec des clients potentiels. Puis, c'est le chaos.

Les flics parviennent à arrêter une seule femme, qui prétend avoir 19 ans mais qui en paraît 16. Elle est soumise à un examen dentaire – une méthode commune mais douteuse utilisée pour déterminer l'âge – puis enfermée dans une cellule. Avec la machine à coudre qu'on lui a fourni, elle se coud une échelle, s'échappe et retourne directement au bar. Les autres prostituées l'accueillent avec des acclamations et des câlins. « Faites que ce soit fini », peut-on lire à l'écran.

Empower ne critique pas seulement les méthodes du gouvernement thaïlandais. Le groupe s'attaque également à un cadre mondial – personnifié par le « héros des ONG » – que les détracteurs appellent « l'industrie de sauvetage », qui consiste en une alliance improbable entre les féministes et la droite religieuse. Empower estime que l'industrie de sauvetage a délibérément confondu le travail du sexe et le trafic sexuel, et que « la croisade contre le premier est considérée comme une victoire contre le dernier », déclare Feingold, l'anthropologue qui a étudié l'industrie du sexe pendant des décennies. Depuis Bill Clinton et sa loi pour la protection des victimes de la traite en 2000, de vastes ressources publiques ont été mises à la disposition des groupes se revendiquant vaguement « anti-traite ». Cet argent a conduit à la création de beaucoup d'ONG à travers le monde, dont plusieurs en Thaïlande. Aux États-Unis, les organisations qui refusent de prendre parti contre la prostitution n'ont droit à aucune aide financière. De 2001 à 2010, près de 1,5 milliard de dollars des contribuables ont servi à la lutte mondiale contre la traite, et en 2014, le gouvernement a distribué 18 millions de dollars à des groupes de défense contre le trafic sexuel.

Des membres d'Empower font de l'origami avant l'ouverture du Can Do Bar.

Empower a réalisé « Dernier sauvetage au Siam » pour faire comprendre que beaucoup de ces femmes n'ont pas besoin d'être sauvées. Selon Jakawong, si le film est bourré d'humour, les descentes n'ont en revanche rien de drôle, en particulier pour les immigrés. Jakawong a quitté la Birmanie quand elle était petite. Quand elle a commencé à se prostituer, elle n'avait toujours pas de papiers. À l'époque, sa plus grande crainte était de se faire attraper. Si c'était arrivé, elle aurait directement été envoyée à Baan Kredtrakarn, un camp situé sur une île au large de Bangkok.

Officiellement, le site sert de refuge pour les victimes potentielles de la traite. Les résidents suivent des thérapies, des cours d'écriture et de yoga. Des membres d'Empower ont visité l'établissement en 2012 et ont beaucoup de reproches à lui faire. Selon le groupe, les femmes n'ont pas le droit de partir et ne peuvent pas communiquer en toute liberté avec leurs proches. Beaucoup de femmes immigrées y vivent et certains visiteurs n'y seraient pas autorisés.

Je n'ai pas pu visiter l'endroit et le gouvernement n'a pas voulu répondre à mes questions. Mais Phensiri Pansiri, représentante de Focus Thailand, un groupe anti-traite qui cherche à faire sortir les femmes de l'établissement, a confirmé certaines des conclusions d'Empower. Elle affirme que les résidentes ne sont pas autorisées à quitter les lieux avant que les procureurs déterminent si elles sont victimes ou non de la traite ou si elles peuvent être utiles en tant que témoins dans une affaire. Selon Pansiri, ce processus peut prendre entre un et deux ans. Si la femme est une immigrée, peu importe le dénouement de l'enquête, elle sera expulsée – parce qu'elle est coupable d'avoir enfreint les lois anti-prostitution thaïlandaises, et parce que la politique thaïlandaise est de renvoyer les femmes victimes de la traite chez elles, et ce peu importe d'où elles viennent. (J'ai essayé de retrouver d'anciennes résidentes de l'établissement, en vain.)

En Thaïlande, les immigrés sont estimés à 3 millions. Près de la moitié sont des femmes. Il n'y a pas de chiffres officiels sur le nombre de prostituées parmi elles, mais le fait est qu'elles ont poussé Empower à plaider pour une réforme de l'immigration. Selon Empower, le prix moyen pour traverser la frontière entre la Thaïlande et les pays voisins est de 2000 dollars de pots-de-vin et de frais de passeurs.

Un jour, alors que j'étais à Empower, j'ai demandé en quoi la dépénalisation pouvait aider les femmes et les hommes forcés à rejoindre le commerce. Le groupe est catégorique sur le fait que tirer l'industrie hors de la clandestinité aidera encore plus les victimes de la traite, bien que les membres n'aiment pas utiliser cette étiquette. « Une fois que vous êtes victime de la traite, vous ne possédez plus votre propre vie », a déclaré Hermarratanarapong. « Quelqu'un décide à votre place, et ce n'est pas bien. » Selon Empower, l'exploitation extrême dans l'industrie du sexe doit être combattue comme elle l'est dans d'autres secteurs.

Quand j'ai demandé plus de détails, Hermarratanarapong m'a répondu : « En tant que prostituées, ce n'est pas notre boulot de régler le problème de l'exploitation dans le commerce du sexe ». Elle avance que les travailleurs du sexe ont droit à la parole sur ces questions, mais qu'ils ne sont pas responsables de trouver toutes les réponses.

Puis, Hermarratanarapong ajoute, avec une gravité inhabituelle : « Ce travail n'est pas pour tout le monde ». Elle m'a parlé d'une amie qui, après avoir vécu une rupture difficile, avait besoin d'argent. Hermarratanarapong lui a trouvé un emploi dans un bar. Elle a conseillé à son amie d'y réfléchir à deux fois. « Je suis qui je suis, et tu es qui tu es », dit-elle. Tout comme tout le monde n'est pas fait pour l'enseignement ou la science, tout le monde n'est pas fait pour la prostitution. « Cela demande beaucoup de compétences. Il faut être sociable, douée avec les langues et les gens. Il faut être patiente et savoir écouter. Le travail du sexe, ce n'est que 10 pour cent de sexe. »

Hermarratanarapong ne s'est pas engagée dans Empower pour faire office de pom-pom girl dans cette industrie qui, elle le sait, a ses défauts. Au lieu de cela, elle a rejoint le groupe parce qu'elle était lassée des jugements. Lassée d'être constamment rangée dans les cases « fille mauvaise » ou « fille triste ». « Je suis indignée et frustrée par la façon dont les gens me traitent, dit-elle. Et je veux me battre. »