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Ma plus grande peur ? Devenir psychopathe

Je souffre de phobies d'impulsion – ce qui signifie que je passe mon temps à flipper de devenir un meurtrier, un pédophile ou un fou, selon les jours.

par Octave Paradis
10 Août 2016, 5:00am

Alors que vous êtes attablé dans un restaurant en charmante compagnie, une image de vous en train de planter votre couteau dans la gorge de votre partenaire s'invite dans le champ de votre conscience. Naturellement, vous avalez le contenu de votre verre de travers, avant de vous reprendre en secouant énergiquement la tête. Aussitôt la pensée se dissipe, s'éloigne et vous reprenez le fil de votre idylle. Deux cocktails plus tard, vous vous amuseriez presque de l'absurde sauvagerie d'une image qui n'est déjà plus qu'un lointain souvenir. Si cette histoire vous évoque quelque chose, rassurez-vous. En plus d'être un individu parfaitement normal, vous avez désormais la preuve d'être doté d'un système de censure morale efficace.

Tous les êtres humains ne jouissent pas d'un tel luxe. Selon ses dires, nombre de personnes souffrent de phobies d'impulsion – une manifestation symptomatique caractérisée par l'angoisse obsessionnelle de se rendre coupable d'un acte contraire à son propre système de valeurs, délictueux ou transgressif vis-à-vis de soi-même ou de quelqu'un d'autre. Parmi les thématiques sur lesquelles se greffent les angoisses des patients, certaines sont particulièrement récurrentes – peur d'être homosexuel, pédophile ou de commettre un homicide. De son côté, l'association française CTAH-Recherche qui réunit des experts spécialisés dans le traitement des troubles anxieux et des troubles de l'humeur répertorie très clairement les phobies d'impulsion dans la catégorie des troubles obsessionnels compulsifs. Dans un article intitulé « les tocs tabous », elle cite ainsi une étude menée par les docteurs Rasmussen et Eisen (1998) selon laquelle les impulsions agressives et sexuelles touchent respectivement 31 % et 24 % de la population souffrant de TOC.

Toujours selon la présentation du trouble diffusée par l'association : « La violence des obsessions, le caractère obscène ou illégal des thématiques, en font des TOC difficiles à avouer, même à un thérapeute spécialisé dans cette pathologie. Ces patients ont deux phénomènes qui existent pas ou peu dans les autres TOC, à savoir les images intrusives et les sensations physiques dans le corps : de nombreux patients décrivent des images furtives, très désagréables, d'enfants nus, ils se voient étrangler une personne, ils voient des actes sexuels, et en plus ils ressentent des choses dans le ventre et les organes génitaux. Les mêmes patients décrivent aussi des sensations floues et effrayantes, ne sachant plus si cela est de l'angoisse, du désir ou d'une montée de folie ou d'impulsivité. » Et de compléter : « La prise en charge de ces TOC tabous est donc strictement similaire à celle des TOC plus classiques, à ceci près que ces patients ont un doute renforcé par les interdits et sanctions de la société, et par leurs sensations physiques ».

Je m'imaginais rejoindre la cuisine, m'emparer d'un couteau avant de gagner la chambre de mes parents pour les planter sauvagement dans leur sommeil. Cette fois, l'arrivée de cette nouvelle étrangeté dans mon psychisme perturbé me persuada que j'étais en train de péter les plombs pour de bon.

De fait, pour comprendre, il est essentiel de ne pas confondre la crainte obsessive du passage à l'acte avec le véritable désir de commettre l'acte transgressif. C'est d'ailleurs sur ce flou subjectif, entre crainte et désir, que repose la souffrance de celui qui souffre de phobies d'impulsion. Dans les faits, il est essentiel de préciser qu'un individu victime de phobies d'impulsion ne présente pas un risque de passage à l'acte agressif supérieur à celui de n'importe quel individu. Étant moi-même en proie à ces obsessions douloureuses depuis plus de six ans, j'ai décidé de témoigner dans l'espoir d'encourager des personnes qui souffriraient du même problème à sortir du silence pour aller trouver de l'aide.

Tout a commencé par une décharge d'angoisse. La veille, j'étais encore l'ado insouciant de 17 ans, petit privilégié parmi les privilégiés, inconscient de sa chance. Et tout à coup, la bulle dorée a éclaté. C'est comme ça, dans la panique, que j'ai déboulé dans le monde des adultes. Du jour au lendemain, je me suis mis à flipper 24 heures/24. Un peu le style de peur que tu ressens quand tu attends derrière la porte que l'examinateur de l'oral de ta vie t'invite à rentrer pour te faire mitrailler. Sauf qu'en ce qui me concerne, mon angoisse n'avait aucun support, aucune explication. Je passais mes journées à me chier dessus sans savoir pourquoi. Aujourd'hui, quand je repense à ces semaines d'angoisse, je ne vois que du brouillard. Je me souviens seulement que je passais alors l'essentiel de mon temps libre à dormir et que j'étais devenu irritable avec mon entourage, totalement incapable de focaliser mon attention sur autre chose que mon intériorité bouleversée. C'est à ce moment que survint un nouveau rebondissement, plus terrible encore.

Un soir, alors que je tentais de trouver le sommeil, une première obsession gangréna mon esprit. L'espace d'une seconde, je m'imaginais rejoindre la cuisine de la maison familiale, m'emparer d'un couteau avant de gagner la chambre de mes parents pour les planter sauvagement dans leur sommeil. Cette fois, l'arrivée de cette nouvelle étrangeté dans mon psychisme perturbé me persuada que j'étais en train de péter les plombs pour de bon. Désormais, l'angoisse avait un support sur lequel s'accrocher. À partir de cet instant, pendant des mois, la peur panique de tuer mes parents devint une obsession. Dans mes bonnes périodes, je rationalisais en me disant « Octave, au fond, tu sais que tu n'as pas envie de faire cela » , mais inéluctablement mon cerveau vicieux remportait la bataille à grands coups de « Et si ? ». Et si ce soir, tu devenais véritablement fou et que, perdant le contrôle de toi-même, tu allais vraiment chercher le couteau ? songeais-je par exemple, tout au long de mes interminables journées de cours, transpirant de peur sur ma chaise d'écolier.

Michael Rooker dans « Henry, portrait d'un serial killer », 1986.

Progressivement, ma vie devint un véritable enfer et la peur de faire du mal à mes parents envahit chaque espace de mon existence familiale. À table, je ne pouvais plus toucher mon couteau de peur d'être saisi d'une pulsion mortifère. Parfois, je parvenais à m'apaiser un peu. Après tout, n'était-ce pas évident que l'angoisse sans objet du début s'était fabriqué ses propres supports, afin de pouvoir se pérenniser ? De la même manière que, dans une maladie auto-immune, le système immunitaire qui protège l'individu contre les infections se retourne finalement contre lui, la partie de mon subconscient chargé de garantir l'intégrité de mon système moral attaquait mon bonheur. À l'époque, persuadé d'être à l'orée de la folie, j'étais à des années-lumière d'un tel raisonnement. À bout de souffle, dans un ultime sursaut de volonté, je pris l'initiative de prendre rendez-vous chez un psychologue.

Je me souviens très précisément de ce premier rendez-vous. Livide, le cœur au bord de l'explosion, j'attendais dans la salle d'attente que vienne mon tour, persuadé que je ressortirais de son bureau pour une ambulance, direction l'HP le plus proche. Vint finalement le moment d'entrer. Je me souviens encore de la phrase que je prononçais en guise d'introduction : « Monsieur, je viens vous voir car je crois que je suis schizophrène » . Lorsque dix minutes plus tard, au terme d'une incontrôlable logorrhée, je relevais les yeux vers le visage du psy, j'eus la surprise d'y trouver accroché le même regard bienveillant qui m'avait accueilli en entrant. « Ne vous inquiétez pas, vous n'êtes ni psychotique ni un psychopathe, soyez certain que sinon vous ne seriez pas arrivé seul ici. » Pour la première fois depuis longtemps, j'éprouvais un profond sentiment de soulagement. Je l'écoutais à peine lorsqu'il entreprit de m'expliquer que je souffrais de phobies d'impulsion, un symptôme psychiatrique relativement banal bien que très invalidant. Une vingtaine de minutes plus tard, après avoir pris rendez-vous pour la semaine suivante afin d'établir un « protocole thérapeutique », je sortais libéré.

Finalement, deux psychiatres et cinq ans plus tard, l'heure d'un premier bilan est venue. Le sentiment de libération n'a pas survécu bien longtemps. Si à l'issue de cette première consultation je n'ai plus jamais redouté de faire du mal à mes parents, de nouvelles pensées ont émergé, tout aussi perturbantes. Peur d'être zoophile, peur d'être un serial-killer, peur d'être un pédophile refoulé. Tout y est passé. En dépit des propos rassurants de mon premier psy, je ne suis jamais parvenu à rationaliser totalement les pensées qui m'envahissent. Et s'il se trompait ? Si j'étais vraiment un grand malade mais qu'il ne s'en était pas aperçu ? À chaque fois qu'une pensée s'évapore, vaincue, une autre, plus abominable encore, s'installe pour la remplacer. Néanmoins, à l'heure actuelle, il semblerait que mon trouble se soit définitivement focalisé sur la peur d'être pédophile, sans doute parce que cette perversion est celle qui est la plus éloignée de mon système de valeurs morales.

Aujourd'hui encore, je ne peux regarder un enfant dans la rue sans réveiller, dans ma tête, un torrent de questions. Pourquoi as-tu regardé dans sa direction ? Tu le trouves mignon c'est ça ? Si ça se trouve, c'est du désir refoulé ? De même, prendre ma petite sœur sur mes genoux demeure une épreuve inenvisageable. Néanmoins, j'ai appris à vivre avec les ruminations qui viennent encore parfois perturber ma sérénité. Lorsqu'une pensée survient, au lieu de m'escrimer à la chasser de mon esprit, j'essaie de l'accueillir avec détachement. Généralement, en l'absence de résistance, la vision mentale voit son potentiel de nuisance neutralisé. Par ailleurs, alors que je n'avais pas encore évoqué mon problème hors du cocon familial, un ami proche m'a confié souffrir de symptômes très similaires aux miens. Depuis, nous échangeons régulièrement autour des dernières inventions de nos cerveaux débridés et nous nous efforçons de tourner ces dernières en dérision. Cela donne des discussions assez absurdes vues de l'extérieur, du style : « - Ah toi c'est la pédophile en ce moment ? – Non, moi, depuis que j'ai largué ma meuf, c'est plutôt la peur d'être un pervers narcissique... »


Le témoignage d'une utilisatrice Doctissimo sur sa phobie d'impulsion.

Internet, enfin, a également énormément contribué à me rassurer quant à ma santé mentale. En effet, bien que je ne me sois jamais inscrit personnellement, de forum en forum, j'ai découvert que des centaines de personnes se débattaient avec des symptômes très similaires aux miens. C'est sur l'un d'eux que j'ai rencontré Lola, 27 ans, qui m'a fait part de son expérience particulièrement douloureuse. Comme moi, elle souffre essentiellement de la traditionnelle phobie d'impulsion d'être ou de devenir pédophile. Elle m'a confié supporter particulièrement mal son trouble car, mère d'un enfant de deux ans, s'occuper de son fils est devenu une épreuve profondément anxiogène tant elle vit dans la terreur permanente d'un dérapage, notamment à l'heure de lui donner le bain. Mais son calvaire ne s'arrête pas à cette unique phobie, déjà très invalidante.

« La peur d'être pédophile est quelque chose de difficile, mais j'ai appris à la gérer au quotidien. En revanche depuis quelques mois, je souffre d'une phobie beaucoup plus gênante. J'ai peur en permanence de ne plus aimer mon mari. Dès que je le vois, j'analyse le moindre de ses faits et gestes, je l'observe, afin d'analyser mes réactions et mes sentiments pour déterminer si je l'aime toujours. Toute la journée, je rumine en boucle le souvenir de notre dernier moment passé ensemble et je décortique. Pourquoi est-ce que je n'ai pas ri lorsqu'il a fait cette blague ? Pourquoi je n'avais pas envie de coucher avec lui hier soir ? Bref, c'est sans fin et je n'arrive jamais à me rassurer, même lorsque nous vivons nos plus beaux moments d'amour ! Parfois, j'ai l'impression que la seule manière de me rassurer serait de le quitter vraiment pour enfin être sûre de mes ressentis. Mais au fond, je sais que je l'aime, ce n'est pas envisageable. » Ce témoignage m'a marqué car il fait écho à des symptômes que j'ai moi-même ressenti de manière très vive lorsque j'étais en couple et qui m'ont parfois mené au bord de la rupture. Mais au moins ai-je l'avantage de n'être pas enfermé dans un schéma familial que je risque de faire voler en éclats à cause de mes satanées obsessions. D'une certaine manière, ces rencontres virtuelles m'aident à relativiser.

Enfin, côté psy, après plusieurs tentatives manquées, j'avais plus ou moins abandonné le combat. En effet, ayant toujours été très dubitatif vis-à-vis de la psychothérapie et refusant tout traitement médicamenteux, je me sentais dans l'impasse. Néanmoins, ces derniers mois, la rencontre avec un nouveau psychiatre m'a ouvert de nouveaux horizons. Par son intermédiaire, je me suis intéressé à la thérapie cognitive et comportementale prescrite pour soigner les TOC et les troubles anxieux. En résumé ce traitement consiste à exposer le patient de manière progressive et graduée – au fur et à mesure des séances – à la source de ses angoisses. Parallèlement, le patient apprend à maîtriser les manifestations physiologiques de la peur au moyen d'exercices de relaxation. De plus le patient se voit prescrire des exercices à accomplir en autonomie entre deux séances (par exemple, embrasser sa petite sœur plutôt que de la suivre). Je suis actuellement à l'aube du processus, affaire à suivre.

En tout cas, j'ai un conseil à adresser à tous ceux qui se seront reconnus dans mon témoignage. Plus vous vous efforcerez de lutter contre la danse des images imposées par votre cerveau, plus vous en verrez de toutes les couleurs. Soufflez un bon coup, acceptez de laisser venir la pensée qu'il vous impose. Le dégoût que vous ressentirez reste le meilleur gage de certitude de votre moralité.

Si vous pensez être atteint du même trouble, contactez l'association française CTAH-Recherche.