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Avec ceux qui ne connaissent pas le fardeau du travail

Entrepreneurs, musiciens ou femmes au foyer – tous revendiquent leur haine de bosser.

par Camélia Echchihab
15 Septembre 2016, 5:00am

Cet homme travaille peut-être, mais il a l'air heureux. Photo via Flickr

À 5 ans, vous vouliez dompter des lions. À 7 ans, vous vous sentiez l'âme d'un explorateur de temples maudits. À 12 ans, vous vous pensiez capable de sauver des vies à l'aide de bistouris. Au final, il s'est avéré que vous avez peur du sang, le mal des transports et une allergie aux poils de chat. Ce n'est donc pas de votre faute si vous vous retrouvez désormais derrière un bureau huit heures par jour, cinq jours par semaine, douze mois par an – moins 25 jours de congés réglementaires. C'est un châtiment immémorial que vous et vos congénères subissez depuis la Genèse. « Maudit soit le sol à cause de toi. C'est au prix d'un travail pénible que tu tireras ta nourriture tous les jours de ta vie », disait Dieu à Adam dès l'origine du Monde.

Le travail est sans doute le plus petit dénominateur commun des différentes sociétés qui composent ce même Monde. Longtemps resté une affaire d'esclaves – laissant aux privilégiés le plaisir de se consacrer à la vie de la Cité et à la contemplation – il est devenu l'occupation de tous. C'est, selon Hannah Arendt, l'une des conditions de l'homme moderne – et pas seulement parce que 71,5 % de la population française comprise entre 15 et 64 ans est considérée comme active, c'est-à-dire comme travaillant ou à la recherche d'un emploi. Au-delà des critères de l'INSEE, Arendt propose une définition bien plus large de la vita activa. « Je propose le terme de vita activa pour désigner trois activités humaines fondamentales : le travail, l'œuvre et l'action. Elles sont fondamentales parce que chacune d'elles correspond aux conditions de base dans lesquelles la vie sur terre est donnée à l'homme », écrivait-elle dans La Condition de l'homme moderne. Une triple distinction qui peut surprendre parce qu'elle tend à signifier que le travail n'est pas la seule composante de la vita activa. Mais peut-on vraiment échapper au travail ?

À en croire le CV de Christine, 57 ans, oui. Son expérience professionnelle tient en une seule ligne : deux ans comme secrétaire de direction. Pourtant, ironiquement, c'est sa première « entrée en travail », vécue à l'âge de 21 ans, qui la poussera à rejeter ce qui est vécu par beaucoup comme un impératif. C'est à cet âge qu'elle a accouché de son premier enfant. « Tu enfanteras dans la douleur », peut-on lire dans la Bible. Encore un « travail » – mot dont l'étymologie serait à trouver du côté du tripalium, cet instrument de torture romain – associé à la souffrance. Pourtant, pour Christine, la douleur de l'enfantement n'a été qu'éphémère. « Je suis retournée un jour au travail après la fin de mon congé maternité, et j'ai claqué la porte, m'a-t-elle précisé. Je voulais élever moi-même mon enfant. Mon mari ne gagnait pas une fortune, mais c'était suffisant pour qu'on puisse vivre. » Et puis, les années ont passé.

Aux yeux de la société, Christine ne « travaille » pas. Elle n'a pas d'activité économique, organisée et réglementée. Pourtant, la description de ses journées ressemble à la définition la plus pure du travail. « Le travail est l'activité qui correspond au processus biologique du corps humain, dont la croissance spontanée, le métabolisme et éventuellement la corruption, sont liés aux productions élémentaires dont le travail nourrit ce processus vital », écrit Arendt. Ainsi, le travail « nourrit la vie ». Or que fait Christine, si ce n'est nourrir la vie de toute sa famille, selon un cycle répétitif, bien réglé ?

La seule différence, c'est qu'elle ne gagne pas d'argent – elle se contente, si l'on peut dire, de transformer l'argent du foyer en prêt-à-consommer. Avec le recul, Christine reconnaît que sa décision a été dictée par l'évolution de la carrière de son mari : « Il y a un moment où je me suis demandé si je devais reprendre un travail : quand ma première fille est partie faire ses études. Mais à cette époque, mon mari gagnait déjà assez d'argent pour nous faire vivre confortablement. Pourquoi m'y astreindre ? Ma vie me plaisait, à la maison. C'est tout ce que j'avais toujours voulu : me marier et avoir des enfants. » Et l'épanouissement personnel, la fierté de gagner sa propre vie ? « Avoir une carrière ? Cela n'a jamais été mon ambition, affirme-t-elle. Et avec mon petit BTS, je n'aurais jamais pu faire quelque chose d'épanouissant. » Le choix de Christine pose donc la question de l'utilité du travail : ne travaille-t-on que pour gagner sa vie ?

Je n'ai pas l'impression de travailler, du moins pas comme les autres. Quand je me lève le matin, je ne sais absolument pas de quoi sera faite ma journée. – Arthur, entrepreneur

Depuis que Rayane est en âge de travailler, il a évacué la difficulté de cette question. S'enfermer dans un bureau ? Très peu pour lui. « Ma mère a été hôtesse de l'air, m'a-t-il raconté. Elle était souvent absente quand j'étais petit. Pour moi, travailler, c'est vendre son temps contre de l'argent, et contre son gré. » Après avoir obtenu son bac, Rayane s'est lancé dans des études d'art, qu'il a arrêtées au bout de six mois. Après ça, il a pris une année sabbatique à New York avant d'aller étudier l'ingénierie du son à Montréal. Il a maintenant 24 ans et se consacre à la musique – c'est-à-dire à l'œuvre.

Aux yeux d'Hannah Arendt, les artistes ne travaillent pas. « L'œuvre de nos mains, par opposition au travail de nos corps (...) fabrique l'infinie variété des objets dont la somme totale constitue l'artifice humain », écrit-elle. Parce que l'œuvre dure dans le temps, elle nous permet de construire le monde, contrairement au travail, qui ne produit que du périssable. Alors pour Rayane, toute activité professionnelle non liée à la musique n'a pas d'intérêt. Le soutien financier de ses parents lui permet de mener une quête de sens. « Je ne coûte pas si cher par rapport à ce que mes parents ont, précise-t-il. Ils m'encouragent à transformer ma passion en métier parce qu'ils voient que je suis déterminé et que je bosse à fond sur mes sons. Je me donne jusqu'à 25 ans pour percer dans ce que j'aime, et puis, si je n'y arrive pas... Je me range. » Un sourire en coin, il ajoute : « C'est quoi déjà ce proverbe chinois ? Choisis un travail que tu aimes, et tu n'auras jamais à travailler un seul jour de ta vie. »

Ce proverbe, que vous avez forcément entendu quelque part, est de Confucius. Vous y croyiez dur comme fer quand vous n'étiez qu'un enfant – quand le travail était encore du domaine du rêve, à l'époque où tout était possible. Honoré, 12 ans, porte un regard idéaliste sur la question, lorsque je lui demande ce qu'il désire faire plus tard.

« – Je sais pas...

– Tu n'as pas une petite idée ?

– Architecte, comme ma mère.

– Pourquoi ?

– On construit des maisons, donc ça aide les gens, et en même temps on se déplace sur les chantiers. C'est plutôt cool.

– OK. Et si tu gagnais au loto, tu travaillerais quand même ?

– Ben oui. Faut bien que je m'occupe. Et puis un jour si je dépense tout mon argent, on ne sait jamais...

– Et si je te disais que tu peux gagner un salaire tous les mois, sans bosser. Tu voudrais quand même travailler ?

– Ben oui, ça ne serait pas juste que je gagne de l'argent à rien faire. »

Cet enfant a réussi à ramener sur la table une idée pure du travail : à la fois épanouissant pour soi-même et utile à la société. Ici, on se situe sans doute au-delà du travail et de l'œuvre, tout en haut de la pyramide d'Arendt – à savoir dans l'action, qui « met en rapport les hommes » tout en commençant « du neuf par sa propre initiative ».

C'est exactement ce qu'a décidé de faire Arthur Saint-Père : il s'est associé avec un ami et, ensemble, ils ont créé leur start-up en dernière année d'école de commerce. « Agir, au sens plus général, signifie prendre une initiative, entreprendre (...) Parce qu'ils sont initium, nouveaux venus et novateurs en vertu de leur naissance, les hommes prennent des initiatives, ils sont portés à l'action », écrit Arendt. Et c'est peut-être pour cela qu'Arthur n'a pas l'impression d'avoir un travail comme les autres.

Issu d'une famille d'entrepreneurs, c'est la seule chose qu'il voulait faire. Aujourd'hui, il enseigne également l'entrepreneuriat digital et débute son cours par la phrase suivante : « Moi, je n'ai jamais travaillé. » Et pour cause, sur le CV d'Arthur, il n'y a que deux stages, et basta. « Je n'ai pas l'impression de travailler, du moins pas comme les autres, m'a-t-il confié. Quand je me lève le matin, je ne sais absolument pas de quoi sera faite ma journée. » Le travail à la chaîne, aussi beau soit-il selon Simone Weil, très peu pour lui. « Je ne vais pas dire que depuis neuf ans, c'est toujours un rapport aussi passionné avec ma boîte, avoue-t-il. Il y a parfois des choses qui me font chier, c'est certain. Mais je ne ressens pas la monotonie. J'abats énormément de travail mais je n'ai pas l'impression d'avoir un travail. »

En 2016, alors que l'image d'un travail aliénant domine de plus en plus le champ médiatique – à coups de burn et de bore-out – la relation de l'individu au travail déborde parallèlement du cadre du travail entendu dans sa simple dimension de pénibilité. C'est du moins le cas pour ceux qui peuvent se permettre de ne pas travailler, ou d'entreprendre. Pour eux, la vie active, c'est travailler, œuvrer et agir –tout en même temps. Finalement, dire « je n'ai jamais travaillé » paraît aussi improbable que de dire « je n'ai jamais été amoureux », car la définition du travail n'a de cesse d'évoluer, allant de l'asservissement des uns à la libération des autres.

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