Souvenirs d’un dealer de crack dans les années 1980

L'ascension et le déclin de « Smokes », dealer de crack à New Haven devenu responsable logistique.
24.5.16

Troy Smokes et Teddy Thompson, qui ont tous deux grandi dans une cité de New Haven, gangrenée par le crack dans les années 1980. Sauf mention contraire, toutes les photos sont de l'auteur.

En 1988, Troy Smokes a commencé à jouer au basket pour l'équipe de la Coppin State University, à Baltimore. Des potes de sa ville natale – New Haven, dans le Connecticut – prenaient le volant de leurs voitures délabrées pour assister à ses matchs. Lors de sa deuxième année à la fac, ses amis ont continué de lui rendre visite – cette fois-ci, dans des voitures étrangères tunées. Son petit groupe de potes s'est mis à parader sur le campus avec des liasses de billets, toujours en quête de filles à draguer.

« On deale », ont-ils expliqué à Smokes. « De la cocaïne. Tu ne devineras jamais qui gère la cité maintenant. » Quand Smokes est rentré à la cité d'Elm Haven, il a vu « Smash » – son pote du collège qui passait son temps à lire des comics – en train de se faire tresser les cheveux dans un salon de l'avenue Dixwell, entouré de gardes du corps. Il était devenu le mec le plus important du quartier.

Smash, alors âgé de 20 ans, a reconnu son vieux pote, même si la vie les avait depuis séparés. Ils sont redevenus amis, et la drogue est devenue le pilier de leur relation. En un rien de temps, Smash pouvait se faire jusqu'à 400 dollars. Il achetait parfois des motos sur un coup de tête, et allait se promener avec Smokes.

Durant l'épidémie de crack des années 1980 et 1990, quelques jeunes hommes désireux de sortir de la pauvreté ont sombré dans le trafic de drogue. Si les dealers occasionnels parvenaient souvent à se faire énormément d'argent en un temps record, une bonne partie d'entre eux se sont fait assassiner par leurs rivaux, se sont fait arrêter ou emprisonner – ou sont tout simplement revenus à leur situation initiale.

De son côté, Smokes continuait de dealer sans problème – du moins jusqu'à un soir de l'été 1989, durant lequel Smash lui a semblé particulièrement nerveux. Alors qu'il se promenait avec lui dans le quartier, deux de ses hommes de main sont venus lui parler. Il se rappelle les avoir entendu dire « [Il] est dans le quartier. Tu veux qu'on aille le tuer ? », ce à quoi Smash a répondu : « Ouais. S'il est sur notre territoire, butez-le. »

Smash a ensuite tendu un pistolet à Smokes avant de lui dire : « Que tu sois de mon côté ou non, ils finiront par venir te chercher. »

La cité d'Elm Haven en 1986. Photo publiée avec l'aimable autorisation de la Bibliothèque du Congrès

« D'une certaine manière, l'histoire de New Haven est similaire à celles de nombreuses autres villes dans les années 1970-1980. », explique Michael Sierra-Arevalo, doctorant en sociologie à l'université de Yale qui travaille sur les gangs et la violence urbaine. « Si on ajoute le chômage généralisé à des disparités raciales et géographiques, on obtient du petit bois fait de problèmes sociaux – et le crack a fait office d'allumette. »

Une vague de crack et de cocaïne a déferlé sur New Haven, et ses résidents ont développé des addictions qu'ils ne pouvaient financièrement pas entretenir. En conséquence, certains dealers avaient un pouvoir incommensurable sur eux. Des jeunes hommes ambitieux tels que Smash se battaient pour contrôler des portions de territoires, qu'ils défendaient ensuite à grand renfort d'armes à feu.

Un autre dealer de l'époque, Teddy Thompson, se rappelle de ce qu'il s'est passé lorsque des dealers de New York ont essayé de s'emparer de leur marché : « Ils se faisaient froidement buter, et leur cadavre était renvoyé à New York. »

Le soir où Smokes a récupéré un flingue, une équipe de Jamaïcains essayait de prendre le contrôle de la cité. Smash s'y est fermement opposé, et après une semaine de lutte sanguinaire, les Jamaïcains ont rebroussé chemin. Un an plus tard, Smash était inculpé pour deux homicides. « Il n'en avait commis qu'un seul », m'explique Smokes. Mais la chute de son mentor l'a laissé indifférent. « L'argent est une drogue en soi », insiste-t-il.

À l'âge de 20 ans, il a quitté l'université et s'est mis à dealer des quantités astronomiques de cocaïne provenant de New York. Il a engrangé des profits très vite, et s'est acheté une tripotée de voitures. En outre, il a fait l'acquisition de deux disquaires, d'une boutique de fringues, d'un barbier et d'un magasin d'accessoires automobile. Selon ses dires, tous lui ont rapporté de l'argent de manière légale – mais pas autant que la drogue, évidemment.

Smokes se souvient qu'un homme de guet gagnait environ 500 dollars par semaine. Un livreur pouvait se faire à peu près le double. Et les bons jours, les dealers pouvaient amasser 25 000 dollars avant leur pause-déjeuner. Smokes était excessivement bien placé et riche, puisqu'il ne dealait que de grosses quantités.

Selon le chef adjoint de la police de New Haven, Achilles « Archie » Generoso, une bonne partie de ces profits ne venaient pas des toxicomanes de la ville. Nombre de ses clients venaient des banlieues du Connecticut – qui compte parmi les plus riches du pays. Des acheteurs blancs de la classe supérieure faisaient le chemin pour récupérer des paquets entiers de cocaïne et les écouler durant le week-end.

Achilles « Archie » Generoso

Smokes a dealé à New Haven et Baltimore pendant près d'une décennie. Il a fini par devenir l'élément essentiel d'un réseau de trafiquants mené par une « famille » de Baltimore dont il refuse de divulguer le nom. À un certain stade, il savait qu'il ne lui restait plus que deux options : la mort ou la prison.

Il s'est finalement fait serrer en 1998. Inculpé pour trafic de drogue, il a réussi à écoper d'une peine de cinq ans de prison grâce à son avocat – et il n'en a tiré que la moitié. Derrière les barreaux, il a découvert les livres Visions for Black Men de Na'im Akbar et Makes Me Wanna Holler de Nathan McCall, et s'est entretenu avec des musulmans noirs qui l'ont incité à ne pas reprendre le deal. À sa sortie, Smokes a été raillé pour avoir quitté le circuit. Mais il a ravalé sa fierté et décroché un diplôme à l'université de Quinnipiac, avant de devenir responsable en logistique dans une société de crédit du Connecticut.

Aujourd'hui, le marché de la drogue à New Haven est bien moins violent et lucratif que dans les années 1980 – mais les rues de la ville sont parfois le théâtre d'affrontements sinistres. Si le FBI et la police de New Haven ont déjà coffré les groupes les plus agressifs, des équipes de dealers plus jeunes les ont depuis remplacés. Certains prêtent allégeance aux Bloods, aux Crips, aux Pirus ou aux Brims – même lorsqu'ils n'ont aucune connexion avec ces gangs, m'explique Sierra-Arevalo.

Monterey Place, un des endroits où dealaient les mecs de la cité de New Haven

La cité qui a vu grandir Smokes a fini par être détruite. Désormais, on peut y trouver des quartiers peuplés de familles aux revenus divers, où les sirènes distantes des voitures de police se font noyer par le bruit des carillons. Une bonne partie des habitants de la cité ont déménagé un peu partout à New Haven. Presque tous les dealers sont morts ou enfermés en prison.

« Nous avons perdu une génération entière d'hommes brillants », se désole Smokes.

Depuis, il a fondé une organisation caritative rassemblant des motards, qui a récemment offert 15 tickets pour un concert de Rihanna à des lycéennes de New Haven. En outre, des jeunes garçons se sont vus offrir des produits dérivés de leur équipe de basket préférée et une paire de Nike Jordans. « Quand on passe des années à faire du mal aux autres, on essaie de se rattraper comme on peut », déclare Smokes.

Il a également eu des enfants et cherche à continuer d'équilibrer la balance. « Quand on regarde Le Parrain plusieurs fois, [on comprend] que Vito ne voulait surtout pas que ses fils suivent le même chemin que lui », dit-il. Son fils cadet est dans une école privé, l'aîné est sur le point de finir ses études. Il leur explique qu'ils ne devraient jamais avoir l'impression d'avoir raté quelque chose. « La vie dans la rue, c'est de la merde », explique Smokes. « Quand on ne se retrouve pas dans une cellule de prison ou avec un flingue sur la tempe, c'est là que la vraie vie commence. »

Daniel Shkolnik est rédacteur adjoint au Daily Nutmeg à New Haven, Connecticut.