Ces mecs construisent les mâts pour drapeau les plus hauts du monde

Et participent activement au concours de bites que se mènent les riants despotes du Tadjikistan, d'Azerbaïdjan ou encore du Turkménistan. Rien ne crie plus la fierté nationale qu'un très très grand drapeau.

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janv. 28 2014, 4:28pm


Un mât de 130 mètres de haut, à Aqaba en Jordanie

Marc Summers et David Chambers ont un job débile ; ensemble, avec leur boîte Trident Support Corporation, ils gagnent leur vie en bâtissant les mâts pour drapeau les plus hauts du monde. Leurs acheteurs sont les régimes autoritaires d’Asie centrale et du Moyen-Orient.

Ils se sont rencontrés au bon moment, lorsque personne n’avait encore pensé à l’utilité d’un truc tel que les mâts pour drapeaux. Quoique moins lisibles que les tanks, les lance-missiles ou les drones, les mâts de drapeaux de taille monstrueuse n’en sont pas moins importants pour toute dictature qui se respecte. Aujourd’hui, le plus haut mât pour drapeau du monde est localisé à Douchanbé, la capitale du Tadjikistan, et mesure sobrement 165 mètres. Le record précédent revenait à la ville de Bakou, en Azerbaïdjan, qui détenait un mât de 162 mètres. Avant cela, le plus haut mât pour drapeaux du monde traînait à Achgabat, Turkménistan, et culminait à 133 mètres.

J’ai entendu parler de la compagnie pour la première fois au Tadjikistan, lorsqu’un agent de l’ONU m’avait décrit la compétition à laquelle se livraient les pays du Caucase pour le plus haut mât du monde comme un « concours de bite entre dictateurs ». Pourtant, les habitants de Douchanbé étaient manifestement fiers de leur énorme structure métallique ; surpris, je me suis peu à peu intéressé à la façon dont une pauvre start-up américaine avait réussi à intéresser des nations entières avec une niche si étrange – à savoir, capitaliser sur l’envie d’avoir le plus haut drapeau du monde. Je leur ai passé un coup de fil la semaine dernière.


Marc (à gauche) et David, le jour de leur rencontre avec le roi Abdallah II de Jordanie

VICE : Bonjour, messieurs. Racontez-moi comment Trident a débuté. Vous avez vu une brèche dans le marché des drapeaux géants ?
Marc :
 Si vous m’aviez dit il y a quinze ans que nous allions construire des mâts géants pour drapeaux, je vous aurais répondu : « Vous êtes cinglé. » Nous avons débuté il y a 18 ans près d’Abou Dabi, dans le secteur de la défense logistique, lorsqu’un partenaire – une personne très influente aux Émirats – est venu nous voir et nous a demandé de lui bâtir un mât pour drapeau. Il était allé au Mexique, y avait noté la présence de mâts pour drapeaux géants, et pensait qu’un mât de taille similaire, devait être érigé aux Émirats en l’honneur du président. Il nous a demandé si nous étions en mesure de lui faire ça. Nous avons répondu : « Eh bien, nous n’avons jamais bâti de mâts pour drapeaux, mais ça doit être assez simple à faire. Vous voulez qu’il soit grand comment, monsieur ? » Il a répondu qu’il voulait le plus grand mât du monde.

Et le business des mâts pour drapeaux géants était né.
Ouais. Après ça, on s’est mis à recevoir des appels des pays alentour. L’un d’eux venait de la Court royale jordanienne, et disait que le roi Abdallah II voulait construire à Amman un mât pour le Guinness des records. C’était juste après le 11 septembre. En tant qu’officier de réserve de la Navy, on m’avait replacé parmi les actifs. Dave m’appelle et me fait : « Hey, on a un plan à Amman – tu penses qu’on devrait le faire ? » On a décidé que oui. On s’est peu à peu éloignés de notre segment initial et nous nous sommes recentrés sur les mâts pour drapeaux à partir de ce moment là.
David : Pour répondre à votre question, non, nous n’avons pas identifié de trou dans le marché ; il n’y avait simplement pas de marché. On est tombés sur le premier mât, et d’un coup, boum – nous venions de créer ce marché.

Vous venez chercher vos clients ou ceux-ci viennent-ils d’eux-mêmes ?
Aujourd’hui, les gens viennent sonner à notre porte dès qu’ils ont besoin d’un mât. Évidemment, lorsque vous voulez construire un mât pour le livre des records, il faut que vous ayez les relations nécessaires. Personne ne peut construire de mât immense sans passer par l’approbation des plus hauts responsables d’un pays. On tombe sur des tonnes de gens qui prétendent connaître des gens hauts placés, mais qui n’arrivent jamais à avoir leur approbation.


David en compagnie du président d’Azerbaïdjan Ilham Aliev, lors de la cérémonie d’ouverture de leur nouveau mât pour drapeau.

Y a-t-il d’autres entreprises sur votre segment aujourd’hui ?
Voilà le truc – au vu de notre succès, pas mal de boîtes se disent : « OK, si ces gars y arrivent, pourquoi pas nous ? » Parfois, quand on leur demande des mâts de taille moyenne – de 50 à 75 mètres – il arrive qu’ils gagnent l’offre, ils en font un et c’est tout. Aucune autre boîte ne fabrique autant de mâts pour drapeaux de plus de 150 mètres que nous, dans le monde entier. Personne n’a construit le moindre mât pour drapeau validé par le Guinness Book ces douze dernières années, à part nous.

Qui détenait le record, avant vous ?
Marc :
 On a essayé de le savoir lorsqu’on s’est mis à bosser sur le mât d’Abou Dabi, mais il était encore difficile de définir précisément ce qu’était un « mât pour drapeau » à l’époque. Le Guinness disait que le plus grand était érigé en Corée du Nord mais il ne s’agissait en réalité que d’une tour de radio avec un drapeau au-dessus. Dave est donc entré en contact avec le Guinness et ils ont fini par créer une nouvelle catégorie de mâts pour drapeaux « sans rien dessus », c’est-à-dire ce que les gens entendent aujourd’hui comme un mât à drapeau normal.


Le mât pour drapeau de Douchanbé, au Tadjikistan, est le plus haut du monde selon le Guinness des records (Photo : Rob Price)

Quel est le truc le plus étrange que vous ayez été obligé de faire pour le boulot ?
Marc : 
À Amman, en Jordanie, ils avaient ramené une grue assez grande selon nous  pour le job. Ils avaient même foutu une pile de béton de 5 mètres en-dessous pour que la grue puisse arriver au sommet. Au final, on s’est aperçu que la grue arrivait deux mètres sous le haut du mât, et qu’il n’existait aucune grue plus grande dans tout le pays.
David : On a été obligés de construire une sorte d’extension avec un bras de métal que l’on avait retrouvé je-ne-sais-où, et de le balancer au-dessus du mât, à quelque 115 mètres du sol. Mais je crois que le truc le plus fou que l’on ait fait, c’était pour notre record du monde à Bakou, en Azerbaïdjan – l’une des villes les plus venteuses du monde. Le record précédent était à 132 mètres, et on avait décidé d’en monter un à 160, ce qui constituait un bond énorme – d’habitude, on augmente petit à petit, via des bonds de cinq mètres. Ça nous a pris des mois, à cause du vent. On montait une section entière, puis une rafale se s’abattait sur la ville, continuait pendant deux semaines et là, impossible de faire quoi que ce soit.

Qu’est-ce qui, selon vous, pousse les gens à toujours vouloir « le plus » de quelque chose ?
David : 
Eh bien, vous tombez sur des gens très patriotes dans cette partie du monde. Je croyais les Américains patriotes, mais quand il s’agit du plus fort ou du plus haut, impossible de battre la fierté naturelle des gens du Caucase.


David et des amis, tout en haut du mât pour drapeau du Tadjikistan

Vous diriez qu’il s’agit plus de fierté nationale que de simple vanité ?
Marc : 
Absolument.
David : Je n’appellerais pas ça de la vanité – ces gens sont simplement fiers de ce qu’ils sont et de ce qu’ils ont accompli. Il y a 40 ans, ces hommes n’avaient rien. Aujourd’hui, ces pays sont au même niveau que les autres nations dans le monde et des gens viennent les visiter. Ils sont fiers de cela et le transforment en fierté nationale.

Avez-vous déjà été approchés par des gouvernements occidentaux ?
Marc : 
En effet, mais en Europe et aux États-Unis on compte nombre de lois sur les plans d’urbanisme, etc. et de fait, ces propositions n’ont encore jamais abouti. Pour le moment, du moins.

Vous réfléchissez déjà à de nouveaux records du monde, en ce moment ?
On a plusieurs trucs sur le feu en effet, mais nous préférons ne pas en parler pour le moment. La plupart aboutiront, soit en Asie centrale, soit au Moyen-Orient. L’un d’eux mesurera 182 mètres.

Comment ferez-vous le jour où plusieurs pays demanderont en même temps de battre le record du monde ? Ils ne peuvent pas tous l’avoir.
David : 
Ça n’arrive jamais que deux pays signe cela au même moment, mais ça pourrait nous mettre dans l’embarras. Le mec qui signe en premier soit être récompensé mais pourtant, c’est le second dont le records durera plus longtemps.

Suivez Rob sur Twitter : @robaeprice

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