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LE NUMÉRO INTERVIEWS

Vice Fashion - Un détective privé milanais

Vice : Est-ce qu’il existe une école qui forme à la profession ?

par Serena Pezzato, photos : Lele Savieri
26 Novembre 2008, 11:00pm

Stylisme : Anna Carraro





 

Vice : Est-ce qu’il existe une école qui forme à la profession ?

Federico Bonarini :
 Il n’y a pas de formation spécifique, mais il y a plusieurs moyens d’y arriver. La plupart des gens qui travaillent dans ce domaine ont une connaissance de la loi et de son application. Mais le travail des policiers, et en particulier des enquêteurs, est radicalement différent du nôtre. Souvent, les ex-flics trouvent qu’il est beaucoup plus difficile de bosser en tant que détective. On doit travailler avec beaucoup moins d’éléments qu’eux. Ça veut dire qu’il faut tirer des conclusions plus vite, et être beaucoup plus créatif avec très peu d’éléments.

Genre ?

Eh bien, ce qu’on appelle la collecte d’informations est extrêmement différent de la recherche des preuves telle que menée par la police. On doit extraire des données d’un tunnel d’information très sombre. C’est un boulot difficile, il faut être en mesure de faire la part des choses avec les informations qui se présentent. Rares sont ceux qui savent le faire.

 

C’est quoi la chose la plus ridicule sur laquelle on vous ait demandé d’enquêter ?

Une fois, il y a un mec qui m’a demandé si l’hôtesse de l’air qu’il avait rencontrée dans un avion cinq ans auparavant l’avait remarqué. Il y a beaucoup de gens complètement fous qui demandent des trucs incroyables. La plupart du temps, ils sont surtout parano. Il y a aussi des visionnaires, des gens qui viennent me dire : « Il se passe des choses bizarres chez moi. Je me suis réveillé ce matin et tous mes meubles avaient été déplacés. » Et puis on se rend compte que le mec vit seul et que personne d’autre n’a la clé de son appartement. Il y avait aussi ce mec, qui s’était marié à une Russe qui était rentrée chez elle pour rendre visite à sa famille. Il disait qu’elle mentait, qu’il l’avait vue dans Milan, pour me faire comprendre qu’elle le trompait. Alors j’ai commencé à bosser sur ce cas, vu le sérieux des précisions qu’il me donnait. On a réussi à la joindre sur le téléphone familial en Russie, et lorsque j’ai voulu rassurer le client, il a simplement déclaré qu’elle avait dû faire transférer ses appels.

 

Comment ça se passe quand on enquête sur une infidélité ?

La première des choses à faire est de vérifier si l’enquête est réalisable, d’un point de vue pratique. Si elle l’est, si les procédés sont légaux, on commence par étudier les habitudes des suspects et les lieux qu’ils fréquentent. On commence à soupçonner l’infidélité lorsque l’on n’est pas sûr de ce que fait la personne sur son lieu de travail. Par exemple, lorsqu’une personne travaille toute la journée sans sortir de son bureau, on essaye de savoir si elle a un amant parmi ses collègues. Il y a des métiers et des lieux plus propices à la tromperie de bureau. Les hôpitaux, entre autres. Tout le monde couche avec tout le monde dans les hôpitaux, parce qu’ils passent leurs nuits ensemble, de longues heures pendant lesquelles ils n’ont absolument rien à faire, et ça dans des salles sombres où il y a de grands lits vides, la mort qui rôde dans les couloirs… Un autre endroit propice à la tromperie, c’est le supermarché.

Il y a plus d’hommes ou de femmes infidèles ?

Le cabinet compte beaucoup plus de clientes que de clients. L’infidélité est un mal très répandu. Ça touche la plupart des couples. En fait, les personnes fidèles ne trompent pas leur partenaire, non pas parce qu’elles sont trop vertueuses ou qu’elles obéissent à des impératifs moraux, non. La plupart du temps, il s’agit de personnes qui n’ont pas l’opportunité d’aller voir ailleurs. Je ne veux pas être trop cynique, mais c’est comme cela que je vois les choses.

 

Ça vous arrive de faire des enquêtes en utilisant des perruques et des fausses moustaches ?

Ouais, surtout lorsque ça touche au domaine de la surveillance des mineurs et de leur usage des drogues. Je ne pourrais clairement pas porter un costume de quinquagénaire dans un club où tourne de la MDMA. Mais je peux enfiler un jean qui me donne l’air d’un mec de 25 piges. C’est aussi pour ça qu’à l’agence, on se répartit les affaires en fonction de l’âge respectif des enquêteurs. Nous sommes trente détectives âgés entre 25 ans et 60 ans.

Est-ce qu’il y a beaucoup de femmes détectives ?

Elles sont une minorité. J’imagine que c’est parce que mener une enquête, c’est comme pêcher. Ça demande énormément de patience. Et la dernière fois que je suis allé à la pêche, j’ai pas vu une seule nana… Les horaires ne sont absolument pas comparables à des horaires de bureau. Le plus souvent vous vous retrouvez coincé dans une voiture pour la journée, sans pouvoir lâcher votre poste un seul instant. Il faut tout le temps être concentré sur un lieu, et l’action peut se dérouler en l’espace de même pas dix minutes. On peut gâcher toute une journée de travail en quelques minutes de distraction.

 

Ce travail, c’est quasiment une étude sociologique. Est-ce que vous avez remarqué des changements dans les habitudes de l’homme moderne ?

Ces derniers temps, on a beaucoup d’affaires liées aux jeux d’argent, en particulier avec des mineurs. C’est une véritable addiction. Les gamins dépensent pas mal de sous dans le poker en ligne, les courses de chevaux et tous les trucs du genre. Protéger les enfants contre la drogue devient de plus en plus compliqué, également. Avant, il était facile de choper un gamin toxicomane. Il était mêlé à des fusillades, ou, plus gentiment, il volait des autoradios pour se payer sa came. C’était grillé à des kilomètres. Maintenant, avec les drogues synthétiques qui sont devenues si abordables et faciles à trouver, ça devient de plus en plus difficile. Dans le passé, on pouvait trouver de la drogue dans certains quartiers seulement, ça rendait l’enquête beaucoup plus facile.

Du genre : qu’est-ce que tu foutais devant la gare à 3 heures du mat’ ?

Exactement.

 

OK, je pige. Les nouvelles technologies ont-elles changé votre manière de travailler ?

Ça n’a pas vraiment changé la vie au bureau, parce que la plupart des utilisations qu’on pourrait faire du Net sont illégales. Mais, je peux vous dire que la photographie numérique a été une véritable révolution. Avant, il fallait sortir dans les champs la nuit avec un appareil photo énorme et super cher. Il fallait aussi attendre que les pellicules soient développées, ça coûtait de l’argent… On est passés depuis longtemps aux appareils numériques. Ils sont faciles à cacher et parfaits pour prendre des photos la nuit.

Dans votre job, vous avez le pouvoir de changer radicalement la vie des gens.

Ouais, c’est vrai. Il y a une femme qui m’appelle tous les ans pour me souhaiter un bon anniversaire et me remercier. Son mari était un revendeur de bijoux qui était tout le temps loin de chez lui pour les affaires. Jusque-là, rien d’anormal. Mais, depuis plusieurs années, il ne passait plus Noël à la maison, et sa femme a commencé à se poser des questions. On a enquêté, et en fait ce gars avait une double vie, genre une autre maison, une autre famille, un autre enfant. Et même pas à l’autre bout du monde. Les deux habitaient à environ 32 kilomètres de distance.