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LE NUMÉRO FICTION 2011

Deux nouvelles histoires

Un coffret CD de Man Is the Bastard appelé Dennis descendait la rue à vélo. Au carrefour, il rencontra son vieil ami Hans l'évier industriel en inox...

DE SAM MCPHEETERS, TRADUCTION : HÉLÈNE HIESSLER

n coffret CD de Man Is the Bastard appelé Dennis descendait la rue à vélo. Au carrefour, il rencontra son vieil ami Hans l’évier industriel en inox. — Ben ça alors, c’est drôle de se croiser ici, dit Hans. — Comment va ? fit Dennis. — Tu t’es décidé à prendre un jour de congé ? — Ma foi, il fait si beau, répondit Dennis le coffret CD de Man Is the Bastard. Je me suis réveillé et j’ai pensé : « Si seulement je pouvais prendre ma journée et profiter un peu de la vie, pour une fois », tu vois, et puis je me suis dit : « Dennis, et si tu prenais ta journée et que tu profitais un peu de la vie ? Va à la plage ! » Tu vois quoi : « Paye-toi du bon temps ! » Et hop, me voilà. Il avait raison là-dessus, il faisait un temps splendide : soleil, ciel bleu, petite brise et compagnie. Les nuages dérivaient mollement au zénith telles des feuilles mortes au fil de l’eau. — En tout cas, tu n’aurais pas pu mieux choisir ton jour, remarqua Hans qui, comme je l’ai mentionné plus haut, était un évier industriel en inox. Je reviens justement de mon petit plongeon du matin. Je travaillerais bien mon bronzage cet après-midi mais malheureusement, je dois aller chercher ma femme et mes neuf enfants d’ici une heure pour acheter le sapin de Noël. — J’espère juste qu’il n’y aura pas trop de monde, ajouta Dennis. — Tu m’étonnes, sourit Hans. Tiens, en parlant de plage, tu ne devineras jamais qui je viens de croiser. Jimmy, tu vois qui c’est ? Un tube d’aspirine pour enfants très sympa ? — Jimmy lE TUBE d’aspirine pour enfants ? rugit Dennis le coffret CD de Man Is the Bastard. Ce fils de pute me doit de l’argent !! Il pédala comme un fou jusqu’à la plage et freina brusquement près d’un groupe de gâteaux aux carottes sur le parking. — Quelqu’un a vu Jimmy ? Entendant la colère dans sa voix, les gâteaux aux carottes haussèrent nerveusement les épaules. — Et toi ? aboya-t-il à une pancarte anti-avortement en sombrero. Tu as vu Jimmy ? La pancarte anti-avortement en sombrero avala sa salive : — Je crois bien l’avoir aperçu au stand à hot-dogs il y a une heure… — Il y a une heure. Merci Einstein, ça m’aide vachement, renifla-t-il en sautant de son vélo. — Le premier qui touche à ma bécane saignera du nez par le cul à mon retour, beugla-t-il par-dessus son épaule.
La plage était bondée : amateurs de bronzage, baigneurs et joueurs de Frisbee. Il réalisa qu’il avait peu de chances de repérer un tube d’aspirine pour enfants isolé au milieu de cette foule. Soudain, quelqu’un l’appela. En se retournant, il aperçut une Toyota Highlander édition 2003 qui traversait la plage dans sa direction. — Il est où, ton copain ? rugit Dennis. — Pas ici, fit Sheila la Toyota Highlander édition 2003. Pourquoi tu lui fous pas la paix ? Il te remboursera mercredi, quand il touchera sa paye. — Ferme-la, cocotte. Tu ferais mieux de me dire tout de suite où il est, sinon vous allez tous les deux vous retrouver à bouffer avec une paille au cours des semaines à venir. — Si tu me menaces, j’appelle la police, rétorqua-t-elle en ramassant un téléphone portable sur la serviette de bain la plus proche. — Attends une seconde, c’est ta serviette ? J’en déduis qu’il était là à l’instant. Et il n’y a qu’un seul endroit où l’on peut se cacher sur cette plage. Elle le vit jeter un œil du côté du tribunal municipal à dix mètres de là. — Non…, supplia-t-elle, mais il s’était déjà mis à courir. Non ! Ne lui fais pas de mal ! Il est toute ma vie ! NON !! Il ouvrit la porte du tribunal municipal d’un coup de pied. Jimmy était recroquevillé dans un coin. C’était bel et bien un tube d’aspirine pour enfants, avec de drôles de petites jambes et de petits bras en carton. — Tiens, tiens…, grimaça-t-il. Si c’est pas mon vieux copain Jimmy. Comment tu vas, vieux copain ? Tu cherches l’ombre ? — J’allais te payer, mec. Parole, bredouilla le tube. J’ai juste besoin d’un peu de temps… — Tu sais, je m’en tape que tu répondes pas à mes mails, ou même que tu envoies ta copine pour te couvrir, petite salope cachée dans sa planque de merde que tu es, commença Dennis en attrapant une des battes de base-ball en alu justement rangées près de la porte. Mais tu sais ce qui me fout en rogne ? C’est tous ces gens qui arrêtent pas de me dire à quel point t’es un mec bien. « Quel chic type, ce tube d’aspirine pour enfants ! » Et moi aussi, j’y ai cru. J’y ai tellement cru que je t’ai fait confiance et que je t’ai prêté 6 dollars. Et me voilà, une semaine plus tard, à devoir retourner ciel et terre pour récupérer mon fric. Voilà ce qui me fout les boules. |Il fit un moulinet avec la batte de base-ball en alu. — Tout le monde pense que t’es le mec le plus sympa de toute l’histoire des mecs sympas, mais moi je sais. T’es rien qu’une petite bite, un putain d’enculé de mauvais payeur à deux balles. — Non, je t’en prie, fais pas ça…, gémit le tube d’aspirine pour enfants. Je vais bientôt être papa. Je t’en supplie, ne me frappe pas. Dennis souleva la batte. — Un peu tard, il me semble, pour… Le sifflement strident d’une sirène de la sécurité civile retentit au loin. — Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Tendant la main, il alluma le transistor qu’il portait toujours sur lui et entendit la voix d’un présentateur. — Les scientifiques confirment que le Grand collisionneur de hadrons en Europe de l’Ouest a créé un énorme trou noir qui va engloutir la planète d’une minute à l’autre… Dennis éclata de rire. Jimmy éclata de rire. Venu de très loin, un horrible bruit de succion s’amplifiait de plus en plus. — Tu sais pourquoi je ris ? dit Jimmy. — Non, fit Dennis. — Je ris parce que ça fait quarante ans que je me tape ta femme ! Dennis allait répondre, mais à ce moment le trou noir fondit sur eux.

oss finit par l’apercevoir à quelques kilomètres à peine de l’aéroport. Une enseigne lumineuse de concessionnaire automobile affichant les offres de financement de l’automne s’éteignit dans la lumière du soir puis se ralluma dans un flash, annonçant cette fois employÉ du mois : Jim Curlan. Il voyait de moins en moins d’hommages comme celui-ci au bord des autoroutes. Les bons vendeurs se faisaient-il plus rares sur terre ? Ou bien étaient-ce les entreprises qui rechignaient à les féliciter publiquement ? Il dépassa le complexe industriel qui se changea en un brouillard lumineux tandis qu’il composait un numéro sur son téléphone portable. Une voix de robot lui demanda un nom de localité. Ross articula exagérément « San-Ro-Sé, Ca-li-for-ni-ya », comme s’il s’adressait à un débile. Après une pause, la même voix enjouée réclama un nom. « Nis-san Foot-Hill », lut-il en jetant un œil au reflet inversé de l’enseigne dans son rétroviseur. Il y eut un silence, puis le robot fit sonner un téléphone quelque part dans les couloirs du vaste complexe suréclairé qui clignotait encore derrière lui. Ross choisit dans le menu l’option annuaire et pressa le bouton correspondant au poste qu’il souhaitait. La voix de Jim Curlan – confiante, un rien blasée – l’invita à laisser un message après le bip. — Jim, espèce de petite merde, dit calmement Ross. Tu croyais que j’avais oublié ce que t’as fait ? Enculé de macaque. Sale morpion répugnant. Il soupira, regarda une dernière fois le complexe s’éloigner dans son rétroviseur et ajouta, quoique cela semblât un peu contradictoire : — Attends-moi, j’arrive, Jim. Je vais te régler ton compte. (Il bâilla et attendit quelques secondes.) Tu ferais mieux de surveiller tes arrières, mon pote. Crois-moi. T’as merdé, alors tiens-toi prêt. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Il marqua une nouvelle pause avant d’ajouter à voix basse, presque rauque : — C’est le jour du Jugement dernier, Curlan. Une heure plus tard, à San Francisco, il poussait une porte aux rideaux imprimés de poulpes stylisés brandissant une collection menaçante de couteaux et sabres de toutes sortes. C’était Steff qui lui avait donné rendez-vous ici. Elle avait choisi ce quartier, ce restaurant japonais fusion et l’heure – trop tard pour dîner mais assez tôt pour prendre un verre et faire le point sur leurs vies respectives. Steff et Ross étaient sortis ensemble quelques mois à l’université mais ils s’appréciaient beaucoup plus en tant qu’amis. Aujourd’hui, elle était mariée à un certain Kim, que Ross n’avait jamais rencontré, et en les repérant dans un box à l’arrière – Steff et un petit gringalet moustachu –, il réalisa qu’il n’avait encore jamais rencontré de type qui s’appelait Kim et qu’il n’était pas sûr d’avoir tout à fait confiance en ce nouveau mari. Il se glissa sur la banquette en face des jeunes mariés. On échangea quelques poignées de main. Un serveur arriva. Puis à boire. — Alors, Steff m’a dit que tu passais ton temps sur les routes ? commença Kim. — C’est vrai. Dix mois sur douze, quinze présentations par semaine. — Qu’est-ce que tu fais exactement ? — Elle ne t’a pas expliqué ? — Si, si, je lui ai dit, sourit Steff, sarcastique. Elle avait pas mal grossi depuis leur dernière rencontre il y avait déjà six ans de ça, mais elle arborait toujours le même grand sourire. — Je bosse avec des quants. — Wow, d’accord, c’est quoi ce truc ? — Tu vois ? se moqua Steff. — Bah, c’est pas si compliqué, fit Ross en avalant une nouvelle gorgée de bière. Je suis le représentant d’un fonds d’investissement géré quantitativement. C’est-à-dire par des analystes quantitatifs – les quants –, qui prennent toutes les décisions d’investissement en se basant sur des modèles informatiques. — Je croyais que vous aviez tous suivi des cours d’arts libéraux, s’étonna Kim. — C’est ce qu’on a fait, répondirent Ross et Steff à l’unisson. — Je ne suis pas analyste, juste représentant, précisa Ross. Je traduis des concepts très techniques en langage accessible pour présenter le produit. Pour la plupart des novices, le fait de pouvoir gérer efficacement une stratégie d’investissement sans l’apport stratégique d’un cerveau humain est un concept bizarre. Et moi je suis le type qui rend tout ça normal. — On parle de boîte noire, donc, opina Kim. Ross décida que ce type lui plaisait. — Exactement. Les données arrivent dans la boîte noire et il en ressort une sélection de valeurs, pour résumer. — Explique-moi, Ross, pourquoi irais-je confier mon argent à une boîte noire ? intervint Steff. — Pourquoi irais-tu confier ta vie à une boîte noire dans un avion ? rétorqua Kim, prenant la défense de Ross. — En fait, la question serait plutôt : pourquoi faire confiance aux gens qui ont conçu la boîte noire, remarqua Ross. — Mais tu viens de dire qu’il n’y avait aucun apport par un cerveau humain. — C’est vrai, ça, acquiesça Kim gentiment moqueur, changeant de camp à nouveau. Ross sourit. — L’analyse quantitative a été pensée par les humains pour éliminer l’erreur humaine. On utilise même un système d’analyse quantitative séparé pour filtrer les erreurs que notre programmation initiale des données aurait pu induire… — Ça ressemble beaucoup à un truc de paris en ligne, coupa Steff. — Ça pourrait, si ce genre de paris avaient un taux de rendement de 9 %. Notre gestion des risques est nettement plus rigoureuse que celle de la majorité des fonds mous. C’est comme ça qu’on appelle les fonds d’investissement traditionnels entre nous, précisa-t-il, retenant un clin d’œil. Et puis nos frais généraux sont peu élevés. Peu d’analystes, pas de cracks de la finance, pas de chichis. Notre slogan, c’est : « Laissez faire les données. » C’est bateau mais en même temps, on se base sur du concret, pas sur l’intuition. — Des fonds mous ! répéta Steff en levant les yeux au ciel. C’est débile ! Mais Ross devinait à son sourire qu’il pourrait les faire signer sur-le-champ. C’était dans la poche. Le temps que l’addition arrive et ils auraient noté sur une serviette les coordonnées de sa boîte. Dans un mois, ils seraient clients. — Je parie que tu ressors le même discours partout dans le pays pour embobiner tous tes vieux potes de fac et convaincre les malheureux d’entrer dans ta pyramide infernale, grimaça-t-elle. — Je n’ai jamais prétendu le contraire. J’ai signé un contrat avec Stu en août, ajouta-t-il en toute sincérité. Ross était le seul de l’ancienne bande à prendre beaucoup l’avion, le seul pollinisateur solitaire d’un groupe d’amis autrefois proches dont Steff avait été l’unique élément féminin : Stu, Chet, Todd, Gordo, elle et lui. — Tiens, oui, ça me fait penser… Tu as vu Chet récemment ? demanda Steff. — Il fait toujours pas mal de fric en réparant des GAB. Il habite toujours à Dallas. — Il est toujours marié à… — Toujours marié à cette femme qui gère un site de danse du ventre. Je les ai vus en juin. — On croyait tous que Chet allait devenir un comédien célèbre, expliqua Steff en se tournant vers Kim. — Il pourrait encore le devenir, observa Ross. — Tu te souviens de ces horribles blagues téléphoniques qu’on faisait ? La question de Steff s’adressait à Ross mais était davantage à l’attention de son mari. Ross but une longue gorgée de bière tout en réfléchissant et jeta un œil aux plaques honorifiques jumelles clouées au mur près des toilettes – des photos du propriétaire et du gérant. — Vaguement. — Quel genre de blagues téléphoniques ? demanda Kim. — Les pires que tu puisses imaginer. Des vicieuses. Kim se tourna vers Ross, piqué de curiosité. Ross haussa les épaules. — Chet imitait toute une série de personnages complètement dingues. Le sergent instructeur, par exemple, ou le voisin en colère, ou le propriétaire hongrois totalement bouché… — Albanais, rectifia Ross. — Le propriétaire albanais. Il appelait les gens et se mettait à leur gueuler dessus, il les humiliait carrément. Et nous on restait assis à l’écouter tourner en roue libre pendant des heures. — Vous étiez tous collés au téléphone ? — Non, quelqu’un avait un de ces vieux micros, tu sais, comme il y avait sur les anciens téléphones. On enregistrait tout ça sur un ghetto-blaster pour que tout le monde entende. — Ils ne pouvaient pas savoir d’où ça venait ? s’inquiéta Kim. — Ça n’existait pas encore, c’était avant la reconnaissance d’appel. Tu pouvais faire ça toute la nuit sans jamais te faire prendre. — Tout à fait, confirma Ross. — Et ce type ! s’exclama Steff. Ce type était le pire de tous. Sa spécialité… — Bah, je suis sûr que Kim s’en fout… — Ross choisissait un couple dans le bottin, genre Jane et John Jones. Il appelait et selon qui répondait… Si c’était une femme, par exemple, il disait : « Jane ? » Et elle : « Oui ? » Et là, à voix basse, il disait : « John te trompe. » Kim et elle rirent à l’unisson, comme mari et femme. — Et il avait cette façon dingue de raccrocher, la « Ross touch ». Le poignet aérien. (Elle imita son geste avec sa fourchette.) Suuuuper doucement. Clic. Kim riait un peu trop fort. — « J’ai cru bon de vous avertir. » (Elle souleva sa fourchette pour un dernier bis.) « Au revoir. » Clic.

— C’est très mal, articula Kim entre deux fous rires. Très très mal. Steff essuya une larme. — On y passait des heures. C’était carrément addictif. Ross sourit et avala une longue gorgée de bière. Puis il reprit : — Et toi Kim, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? Les entretiens bilan quotidiens à distance avec Carly, son patron, étaient toujours plus pénibles sur la côte Ouest. Le lendemain, Ross était debout avant l’aube. Il serait à New York un peu après 8 h 30. Il jeta un coup d’œil derrière les lourds rideaux de sa chambre d’hôtel, comme s’il cherchait quelqu’un, n’apercevant qu’un bout de trottoir gris et désert. — Ça sonne toujours occupé quand je t’appelle. Près du lavabo de la suite, une minuscule cafetière cliqueta. — Oui, j’ai noté que je devais réparer ça, fit Ross en étouffant un bâillement. — Bien, acquiesça Carly en couvrant un bruit de papier froissé – une voix profondément sexy sortie d’un visage sans aucun charme. À propos de réparations, il faut qu’on parle de tes mais. — Encore ? — Encore. Le quant n’est pas content. Comme stipulé dans son contrat, chacune des présentations de Ross faisait l’objet d’un enregistrement numérique transmis par email à la centrale, où il était retranscrit et analysé par des logiciels brevetés. Ses interventions étaient un vaste chantier sans cesse soumis aux caprices de l’analyse pure. Bien que ce programme en particulier opérât indépendamment du moteur principal d’analyse d’investissements, Carly et lui avaient depuis longtemps pris l’habitude de faire référence à ces deux systèmes distincts comme à un seul, un cerveau bienveillant qui était là pour guider ses faillibles opérateurs humains. — Tu utilises trop souvent ce mot. Ça sous-entend l’indécision, Ross. Note que je ne l’emploie jamais en dehors de mes discussions avec toi. — Si quelqu’un me demande le mois du Memorial Day, je lui réponds quoi ? — Tu as déjà dit ça la dernière fois, et ce n’est toujours pas drôle. Qu’est-ce que tu portes ? Il sursauta, bien réveillé cette fois. — Tu dis ? — Chemise et cravate. Leur couleur ? Ma parole, qu’est-ce que tu croyais ? — Euh… (Il regarda sa tenue du jour, proprement dépliée sur le lit intact de la suite.) Voyons, aujourd’hui, ce sera des poignets mousquetaire blanc cassé – crème ? – avec la cravate bleu roi.
— Pas question. Ça ne va pas. Blanc et bleu ça fait colporteur.
— Ah oui ?
— On va partir sur du vert et noir avec poignets classiques à deux boutons.
— Sans rire ?
— Je te fais envoyer des cravates à l’hôtel ce soir. Appelle-moi après Sacramento. L’humiliation de ce changement de costume le hanta pendant ses présentations du jour et jusqu’à Reno le lendemain. Le fait de devoir prudemment insérer des pourtant et des néanmoins dans son discours l’énervait, presque autant que le constat de sa propre irritation. Apercevant son reflet dans le miroir au fond de la salle des conférences, il se rendit compte que la combinaison vert/noir lui donnait l’air d’un tricheur de casino. Ou d’un gigolo pas trop cher. Qu’à cela ne tienne : une bonne nuit de repos et il aurait oublié tout ça. Il se rendit à l’aéroport de Denver le lendemain matin, armé d’une bonne cinquantaine de minutes et de son carnet rouge. Le carnet reprenait les noms de villes par ordre alphabétique. Sous l’entrée DENVER, après une demi-douzaine de lignes serrées soigneusement barrées au stylo-bille, il trouva deux noms, chacun suivi d’une brève indication manuscrite : AB pour « administrateur de biens » – une information glanée sur une plaque anonyme quelques mois plus tôt – et CL pour « courrier des lecteurs », en référence à un pauvre type qui avait eu la mauvaise idée d’écrire au Washington Post dans le courant de l’année dernière. Le bottin d’une cabine téléphonique lui apprit que l’administrateur de biens avait déménagé. Mais l’apprenti écrivain correspondait à une entrée dans une liste, qui correspondait à son tour à une boîte vocale. Il attendit le bip. — Salut Karen, salut Josh ! Devinez qui c’est ? Non, laissez tomber. Je vais vous dire. Je suis un psychopathe aggravé. Et devinez quoi ? Je serai chez vous entre 4 et 6 heures du mat, au 2320 Elkwood, et je vais tartiner vos fenêtres de ma merde bien crémeuse. Alors ouvrez l’œil, OK ? Salut ! Dans une autre cabine, il trouva un autre annuaire. Il le feuilleta et choisit une ligne au hasard : Cindy et Danny. Quel genre d’abruti donne son surnom dans le bottin ? Ce fut une femme qui décrocha. — Cindy ? — Oui ? fit la femme, un peu essoufflée – manifestement, elle avait couru pour répondre. — Danny vous trompe. Après un délicieux moment de silence, il ajouta « Salut » et raccrocha tendrement. C’est à cet instant qu’il réalisa : un jour, les cabines téléphoniques lui manqueraient. Comment voulez-vous exprimer de l’émotion en appuyant sur un bouton de téléphone portable ? Comme pour confirmer cet argument, son propre téléphone sonna. Il s’étonna de ne pas reconnaître l’indicatif téléphonique 918. — Allô ? — Oh. (C’était une voix de femme différente, enjouée mais hésitante.) Euh… Pourrais-je parler à Ed ? — Vous voulez parler à Ed ? Silence. — Oui. Il est là ? — Je ne sais pas comment vous l’annoncer mais… (Il soupira, jetant un coup d’œil du côté de la porte d’embarquement.) Voilà : Ed est mort il y a deux heures. Il raccrocha et éteignit son téléphone. Il se sentait déjà mieux. Du rab gratuit. Des années plus tôt, après s’être fait virer de son mariage, Ross avait assisté à un mois de réunions des alcooliques anonymes au sous-sol d’une animalerie. Il n’avait aucune intention de franchir une seule des douze étapes conseillées. Ross cherchait plutôt un bon pitch, une approche convaincante. Il travaillait déjà dans la vente à l’époque, et il voulait que quelqu’un lui vende l’idée de la sobriété. Il devait trouver un moyen d’arrêter de boire sans que ça ressemble à un sacrifice personnel. Ces réunions ne lui avaient servi à rien. Mais un soir, il était arrivé légèrement bourré et, content de s’asseoir un peu, avait attendu le groupe de 21 heures. C’était une faune complètement différente. La contrition coincée des alcooliques avait laissé la place au chaos larmoyant des addictions généralisées, une bande de désespérés, un rassemblement solennel de mutants. L’animateur était une espèce de gnome blond ravagé affublé d’une coupe en brosse ridicule, un homme qui avait apparemment plongé au plus profond de tous les abîmes de vices possibles avant de remonter la pente. Le gnome ne faisait preuve d’aucune patience face à l’auto-apitoiement. — De quoi tu te goinfres ? avait-il demandé, moqueur, à une femme dangereusement obèse juchée sur une trottinette extra-large. Des carottes ? Du céleri ? Elle avait baissé la tête, éclatant en sanglots, et le gnome, après s’être installé sur une chaise pliante, avait profité du spectacle pour en faire un grand moment d’éducation. — L’addiction, ça n’a rien de grave tant que vous n’êtes pas accro à une chose qui vous nuit. Trouvez cette chose, les gars. C’est aussi simple que ça. Ross avait souri. Ça, il en était capable. Il n’avait plus jamais touché à l’alcool depuis. Selon lui, le monde contenait une quantité finie de stress. Tout ce qu’il faisait, c’était repousser la tension loin de lui, comme un dissipateur thermique. À aucun moment il n’ajoutait ni ne soustrayait la moindre quantité de souffrance au volume total de la planète. Tout ça ne faisait que se déverser sur un individu puis l’autre. Son passe-temps et son boulot fonctionnaient selon le même principe : réduire des idées complexes à des morceaux de choix vendables. Laissez faire les données. Pas de chichis. Danny te trompe. Cette nuit-là à Raleigh, deux colis attendaient Ross à la réception de l’hôtel. Une grande boîte expédiée par Carly – il crut un instant que c’était un énorme lot de cravates – contenant les brochures d’automne de la compagnie. L’autre était une mince enveloppe envoyée par courrier express. Une heure plus tard, il se retira dans le salon Business, les cheveux encore humides et un peu somnolent. Ce salon Business était plutôt un coin Business, à peine assez grand pour un ordinateur et une imprimante. Il dut s’assoir avec la brochure de la compagnie et le courrier express sur les genoux. C’était l’enveloppe qui l’intéressait. Il en déchira un coin et remarqua avec irritation que le CD n’était protégé que par une fine pochette de papier. Il le sortit de son emballage, le cala sur son index et l’examina à la lumière des néons, à la recherche d’éraflures éventuelles. L’Inde comptait dix à vingt millions d’internautes. Il tenait désormais 800 000 de leurs adresses email. Ce listing lui avait coûté 450 dollars, environ une journée de commissions. Il avait toute la nuit pour imaginer des moyens d’insulter lourdement 800 000 anglophones. De sa main libre, il ouvrit sa boîte mail tout en jetant l’enveloppe vide dans la minuscule corbeille à papier. Puis, sur le prospectus qui traînait toujours sur ses genoux, il lut : PARLEZ AVEC LES CHIFFRES. Depuis quand avaient-ils changé de slogan ? Son téléphone vibra. — Pourquoi m’avoir dit ça ? demanda une voix de femme nasillarde et implorante. — Quoi ? — Pourquoi m’avoir dit que mon mari était mort ? — Je crois que vous vous trompez de numéro, madame. — Avez-vous la moindre idée de ce que c’est de croire que votre mari est mort ? — C’est une question piège ? rétorqua-t-il en riant. — Pendant trois heures ! N’avez-vous aucune notion de la torture que ça a été pour moi ? — Je ne sais pas, bâilla Ross. Du genre de celle de quelqu’un dont on interrompt la concentration juste au moment où il est en train d’écrire un courrier très important ? La femme se tut. Il crut un instant qu’elle lui avait raccroché au nez, jusqu’à ce qu’il entende un sanglot étouffé. — Espèce de sale… connard, articula-t-elle entre deux sanglots plus forts. Vous n’avez pas l’ombre d’un remords ? — Là tout de suite, je regrette un poil d’avoir décroché mon téléphone. Il rit et ajouta « Clic » avant de raccrocher réellement. Mais, lorsqu’il regarda son écran d’ordinateur sans le moindre début de ligne, son sourire s’évanouit. De fait, sa concentration avait été interrompue. — Et merde. Au matin, un rapide calcul s’imposait. Le goût de Ross pour les petits-déjeuners gratuits était-il plus important que son dégoût des familles ? Dans la salle à manger de l’hôtel, il repéra la table la plus éloignée d’un troupeau d’une bonne douzaine de parents accompagnés de leurs gamins hurleurs. Dix minutes plus tard, ayant repoussé son assiette d’œufs et de bacon pour faire de la place à sa collection de cartes postales locales où figurait le panthéon des plus grands sportifs de Caroline du Nord, il inscrivit une adresse en majuscules – celle d’une femme préoccupée qui avait envoyé un courrier à l’Oregonian un an plus tôt – puis dessina une pierre tombale côté message. Sur la tombe, il écrivit R.I.P. TOI. Derrière lui, un adulte susurrait : « Dylan, mon chéri ! Où est ton ju-jus de po-pomme ? » Son téléphone sonna : indicatif 918. — Allô-allô ? — Vous croyez au karma ? — À vrai dire, non. — Vous ne croyez pas que tout finit par se payer ? Sa voix était sereine, sans plus aucune trace de l’anxiété de la veille. — Non. Les salauds font la loi dans toutes les arènes de l’histoire de l’humanité, fit Ross en avalant bruyamment une gorgée de café. Et les vertueux se font niquer. Personne n’a ce qu’il mérite, jamais. — Vraiment ? — Vraiment. Vous avez écouté les infos ce matin ? Ce glissement de terrain au Belize ? Ne me dites pas que tous ces petits enfants ont mérité leur sort. Elle marqua une pause, sans doute pour réfléchir. — Peut-être que c’étaient de mauvais enfants. Derrière lui, des hurlements éclatèrent et les gamins se mirent à marteler la table de leurs petites mains. — OK, mettons que ce soit le cas. Mais l’attentat du 11-Septembre ? Le Darfour ? L’Holocauste ? Votre raisonnement ne tient pas debout si vous… — On ne parle pas du Darfour, dit calmement la voix. On parle de vous. — Alors la logique prouve que vous avez tort. — Et pourquoi donc ? — Parce que s’il existait une forme quelconque de justice cosmique, ça ferait des années que j’aurais pris ma retraite sur un yacht, conclut-il en raccrochant. Ross adorait ces non-lieux qu’il traversait en passant d’une ville à l’autre. Des espaces interstitiels. Il s’épanouissait dans les suites d’hôtel et les halls d’aéroport. Il aimait les dîners solitaires, lire les nouvelles sportives en mangeant des côtelettes dans une ville étrangère, ne pas devoir parler à qui que ce soit. Il sillonnait la planète, explorait des salles de bains qu’il n’allait utiliser qu’une fois et ne plus jamais revoir. Ross feuilletait son carnet, s’efforçant de retranscrire le numéro d’un TEST DE CONDUITE repéré alors qu’il fonçait sur l’I-95, lorsque son téléphone sonna. — Oui ? soupira-t-il en refermant son carnet, frustré. — Vous voulez savoir ce que je pense ? fit la voix du 918. — J’ai le choix ? — Je crois que vous êtes le genre de personne qui, à chaque fois que quelqu’un l’appelle par erreur, répond les pires choses qui lui viennent à l’esprit. — Mmm… — Ce qui me porte à croire que vous êtes le genre de personne qui saisit la moindre opportunité de s’en prendre aux autres. — Ma foi, loin de moi l’idée de vous donner tort mais… — … et donc, ce que je voudrais savoir, c’est si vous avez déjà souffert pour ça ? — Si j’ai quoi ? — Est-ce que vous avez déjà souffert ? Est-ce que quelqu’un, quelque part, vous a déjà puni pour ce que vous avez fait ? Il pouffa, surpris par la question. — S’il vous plaît, dites-moi que oui, ajouta-t-elle dans un souffle. — Qu’est-ce que ça peut vous faire ? — Parce que ce sera plus rapide si vous avez déjà souffert. — Qu’est-ce qui sera plus rapide ? — Ed. — Si Ed sera plus rapide pour moi, c’est ça que vous voulez savoir ? Elle se tut un instant avant de reprendre lentement, choisissant soigneusement ses mots : — Tôt ou tard, je vais devoir lui raconter ce qui s’est passé. — Et ? — Je ne peux pas lui mentir. — Je répète : et ? — Toute information que vous me donnerez, je devrai la lui répéter. — Encore une fois : et alors ? — Alors… Ed fait du mal aux gens. À ce moment-là, Ross se surprit à exploser de rire. Quelques années plus tôt, en Utah, il avait accidentellement fait une queue de poisson à un biker. Le type l’avait suivi sur l’autoroute pendant vingt longues minutes. Mais quand Ross était finalement arrivé à l’aéroport, contournant le dépôt express de l’agence de location de voitures et fonçant tout droit vers le hall des départs, son poursuivant n’avait rien pu faire. C’était la meilleure échappatoire possible. Plus tard, dans l’avion, il avait dû se faire violence pour ne pas rire aux éclats. Personne ne pouvait l’atteindre. Il n’habitait nulle part. Il aurait voulu partager ce concept avec cette femme mais son hilarité était telle que les larmes lui venaient aux yeux et qu’il ne parvenait pas à articuler quoi que ce soit. À l’autre bout du fil, la voix de la femme se faisait suppliante, presque comique. À grand-peine, il finit par lâcher « Oooh… va te faire mettre, OK ? » avant de raccrocher et d’attraper une des serviettes de fast-food qu’il avait toujours sur lui. À Richmond, il prit place en face de Stacy, qui était assise à une table couverte d’une nappe en lin. — Est-ce que tu as déjà eu affaire à des tarés ? demanda-t-il. À titre professionnel ? Elle parut y réfléchir sérieusement. Tracy était son équivalent professionnel – ou sa rivale, selon le ton de la conversation – dans l’un des principaux fonds d’investissement traditionnels de Boston. C’était une Noire aux épaules larges et au front haut surmontant un visage impassible à l’expression sévère. De loin en loin, leurs routes se croisaient pour une nuit de sport en chambre. Mais le plus souvent, ils ne se voyaient guère plus d’une heure. Aujourd’hui, après le brunch, elle avait rendez-vous avec un administrateur de biens de la fondation Colonial Williamsburg. Ross devait déjeuner avec le directeur de la caisse de retraite d’une multinationale du skateboard. C’était un jour d’une parité rare ; chacun pourrait se moquer gentiment du business model de l’autre – quantitatif contre qualitatif – tout en conservant une certaine symétrie. — Tu te souviens de Zobach ? dit-elle en se tamponnant la joue avec une serviette. — La société de gestion Zobach ? — Ouais. — Jamais entendu parler d’eux. — Ça c’est sûr, sourit-elle. En tout cas je sais que tu ne leur as jamais servi ta présentation du temps de Richard Zobach. Je l’ai rencontré, et au bout de dix minutes, il m’explique qu’il s’est « engagé à l’honnêteté ». — Hein ? — Comme ça. Ou à peu près. Apparemment c’est un truc new age, une méthode de développement personnel. S’être « engagé à l’honnêteté » impliquait entre autres qu’il ne pouvait pas mentir. Il a passé le reste de notre entretien à critiquer ma coupe de cheveux. Apparemment, c’était là-dessus qu’il avait besoin d’être honnête. — Et il a signé ? — Oui mais une semaine plus tard, il est devenu fou et a essayé d’embarquer sur un vol pour Londres complètement à poil. J’ai perdu tout le dossier. — Une histoire fascinante, observa-t-il en finissant son café. Tu pourras la raconter à Ben Franklin dans quelques heures. — Hé, au moins je ne vais pas gratter quelques cents chez des adolescents amateurs de skate, se défendit-elle. Elle fit un geste pour demander l’addition et ajouta sur un ton affectueux : — Petit con. Il soupira, balayant la salle d’un regard circulaire pour repérer une plaque honorifique au nom du gérant ou des notices d’employé du mois. — Tu as eu des problèmes avec un malade ? reprit-elle en fouillant dans son sac dont elle extirpa un miroir de poche. — Pas exactement. — Tu sais bien que la folie fait partie des risques du métier… — Ben voyons. Tu viens de dire que le pire que tu aies eu à endurer, c’est un type qui s’est moqué de tes extensions. — Je parlais de risques pour toi. Tes types, avec leur algorithme quantitatif, ils rendraient dingue n’importe qui. — Tu crois ça ? Elle acheva de se pomponner, referma le miroir et planta son regard dans le sien. — Ça fait des années que je te le dis, Ross. Ton business model, c’est une source d’emmerdes. Tes risques de change sont trop élevés. Ce soir-là, il se rendit à l’aéroport, tenaillé par une vague appréhension. Arrivé au terminal, il inséra sa carte de crédit dans une borne qui le gratifia d’un mince bout de papier, un vestige de l’époque où les compagnies aériennes conservaient encore un peu de leur prestige. Ailleurs, un guichetier scanna sans un mot le mince bout de papier, produisant un léger déclic qui permit à Ross de s’avancer sur une allée métallique. Le mince bout de papier indiquait un numéro correspondant à un fauteuil libre. En vol, de vastes systèmes invisibles contrôlaient son trajet – un point minuscule sur une succession d’écrans. Puis, à un moment et en un lieu prédéterminés, l’avion redescendit sur terre. Il marcha longuement dans un couloir toujours climatisé, au bout duquel il trouva une nouvelle borne. Il entra un nouveau code et se vit octroyer un nouveau mince bout de papier. Celui-ci le conduisit à un parking, puis à une place dans ce parking, où une Sedan de location l’attendait, la clé sur le contact. Il brancha un petit écran en plastique bon marché dans l’allume-cigare et une voix synthétique lui indiqua la direction à suivre. Une fois sur l’autoroute, il mit la voiture en mode Vitesse de croisière. Il se sentait propulsé le long de rails invisibles. Lorsqu’il alluma la radio, quelqu’un dédiait une chanson à un certain Little Spooky, et quand le chant démarra, les voix lui parurent tellement retouchées par l’autotune qu’elles auraient aussi bien pu appartenir à des androïdes. La voiture le conduisit à un hôtel. Dans le hall, une nouvelle borne – cette fois brillante aux angles arrondis, arborant l’inscription DIRECT CHECK-IN – lui délivra une carte en plastique assortie d’un numéro à quatre chiffres. Dans l’ascenseur, il appuya sur le bouton correspondant aux deux premiers. À son étage, il trouva une chambre dont le numéro correspondait aux deux derniers. Lorsqu’il glissa la carte dans la fente métallique, un voyant vert lui indiqua qu’il avait désormais un abri pour la nuit. Il était passé d’une ville à l’autre sans adresser la parole à un être humain. Ross alluma la lumière et s’appuya quelques instants contre le mur frais de sa nouvelle maison. L’appréhension qu’il avait ressentie mille kilomètres plus tôt était toujours là. Il sortit son téléphone de sa poche et le retourna lentement entre ses mains, comme un galet bien lisse. Qu’est-ce qu’il oubliait ? Sur le petit écran, il aperçut un petit avion orange dans le coin supérieur gauche. Quelques heures plus tôt, c’était ainsi qu’il se représentait son propre vol apparaissant sur l’écran de contrôle du trafic aérien national. Il coupa le mode Avion, laissant son téléphone retrouver ses repères dans son propre réseau invisible. Il avait six messages. Trois de Carly (surveiller ses prépositions ; elle lui avait pris rendez-vous pour un blanchissage chez un dentiste de Saint-Paul ; sérieusement, surveille les prépositions), un de Tracy (son agenda en ligne indiquait qu’ils seraient tous les deux à Dallas pour une nuit le mois prochain), et un du gérant immobilier du Palais des congrès de Kansas City (son code d’accès lui avait été envoyé par email). Le sixième message n’était pas un message : juste un clic. Il passa en revue la liste des derniers appels entrants, sans grand suspense : indicatif 918. Il vérifia le message de sa boîte vocale, qui disait : « Vous êtes bien sur le répondeur de Ross Garmey. Merci de laisser un message. » Son ton était confiant, un rien blasé. — Tu es stressé, déclara Carly la nuit suivante, une fois qu’il fut de retour dans la sécurité de sa chambre. Manifestement, c’était plutôt un constat qu’une question. Les quants ne tenaient pas seulement compte des mots et des phrases mais aussi des pauses et des respirations entre ceux-ci. En décembre dernier, on lui avait annoncé qu’il allait avoir la grippe deux jours avant qu’il n’en ressente les premiers symptômes. — Aussi, tes SCI sont en hausse, ajouta-t-elle, faisant allusion aux Suivis de contact immédiats, ces gens tellement émus par sa présentation qu’ils se renseignaient déjà sur le site de la compagnie avant même que Ross ait terminé. — En hausse très nette. Je dois dire que… je ne sais pas ce qui te tracasse mais continue, tu fais du bon boulot. (Elle éclata d’un rire cordial.) Sérieusement, j’espère que tout va bien. (Nouveau rire.) Enfin pas trop bien. Non, je plaisante. Ce matin-là, il avait fait une recherche sur Internet pour le nom Ross Garmey. Même mal orthographié, on tombait directement sur sa photo et son agenda. Puis, une autre recherche sur l’indicatif 918 lui avait appris que ces trois numéros correspondaient au nord-est de l’Oklahoma. Il avait assez souvent parcouru les quatre heures de route de Tulsa à Kansas City pour se souvenir de chacune des aires de repos. Dans l’après-midi, il avait enchaîné trois présentations dans l’une des salles les plus petites du Palais des congrès de Kansas City – seulement 1 800 places. Lors de son intervention la plus importante, il s’était adressé à une centaine de personnes maximum. Habituellement, dans des salles immenses comme celle-là, avec leur épaisse moquette, il se sentait galvanisé, propulsé au rang d’orateur politique. Aujourd’hui il se sentait plutôt comme un lycéen candidat délégué de classe. Durant chaque présentation, en observant les visages de tous ces étrangers attentifs à ses moindres mots, il avait ressenti une forme nouvelle et indésirable de lucidité. À la fin de la journée, il avait traîné près de la plate-forme de chargement jusqu’à ce qu’une foule sorte du bâtiment – des amateurs de furets, à en croire la ­pancarte d’accueil – lui permettant de se glisser jusqu’à sa voiture et de quitter discrètement le complexe. — Il me faut un nouveau numéro de téléphone, fit Ross. — Tu es sérieux ? — Tout à fait. Elle fit doucement claquer sa langue. — Non, désolée. — Pardon ? — J’ai dû me battre pour t’avoir un 917. — Sans blague ? — Ils n’existent plus depuis longtemps. Impossible d’en obtenir un aujourd’hui. C’est comme obtenir un 212, ou un nom de domaine à quatre lettres. — Et alors ? — Et alors tu veux vraiment être un 646 ? Un 929 ? Un quidam absolu ? — Écoute, il me faut ce… — La réponse est non, Ross. Et ce n’est pas négociable. (Elle rit, s’efforçant d’adoucir le ton de sa voix.) Si ça peut te consoler, tu vas exploser ton seuil de commissions, ce mois-ci. Après le dîner – laissé devant sa porte par le room service – il se faufila dans l’espace entre le second lit inutilisé et la fenêtre qui occupait toute la longueur du mur. Il tendit la jambe et, du bout du pied, écarta à peine le rideau pour inspecter le parking. De loin en loin, des phares balayaient des rangées de voitures sur leur passage, éclairant tous les recoins et banquettes où un homme aurait pu se cacher. En revenant du Palais des congrès, il avait eu la certitude que quelqu’un le suivait, en dépit de tous les virages et détours qu’il avait imposés au navigateur de son tableau de bord. « Recalcul d’itinéraire », avait inlassablement répété le logiciel, se faisant le miroir de sa propre panique. En sécurité à présent, Ross demeurait parfaitement immobile, attentif aux sons de l’hôtel : bruits de pas dans le couloir, gargouillis de la plomberie, rires étouffés, un autre rire plus fort et plus lointain à l’extérieur. Il lui fallait un petit remontant. Ross saisit son téléphone et composa un numéro au hasard. Quelqu’un décrocha. — Bonjour ! (Il avait la bouche sèche.) Je mène une enquête pour… — Écoute-moi bien, white boy, coupa une voix d’homme. Pas question que je passe une seule nuit de plus à écouter ma fille pleurer toutes les larmes de son corps. Alors arrête d’appeler. — Mais monsieur, je mène une enquête très rapide sur… — Si tu l’appelles encore une fois… (La voix lui parvenait avec un léger vibrato de rage.) Si tu l’appelles encore une fois, Tom Langley et moi, on rapplique à Fisher Creek Road et je te fais exploser ta putain de cervelle de péquenot, c’est clair ? Tu m’as bien compris ? — Mais que… — TU FOUS LA PAIX À MA FILLE !! rugit la voix avec une fureur si soudaine que sous l’effet du choc, Ross poussa un cri et jeta le téléphone loin de lui. Il resta pétrifié à écouter de loin l’enragé déverser des insultes à l’autre bout du fil. Ce ne fut que lorsque le silence fut revenu depuis une bonne minute que, en suivant la lueur du petit écran, il finit par retrouver son téléphone dans un pli de couverture – il s’était débrouillé pour le projeter de l’autre côté de la pièce. Il l’éteignit et s’effondra en poussant un grognement. Un autre grognement le réveilla. Un rai de lumière filtrait entre les rideaux et le goût amer dans sa bouche lui indiqua qu’il était resté inconscient un moment, bien qu’il lui fût difficile de croire que ce moment eût duré longtemps. Il se leva, engourdi. 6 h 40 : vingt minutes pour se doucher, se raser et se mettre en route pour Saint-Louis. Il appela Carly. — Je n’y arriverai pas aujourd’hui. Il faut que tu annules. — Pourquoi ? — Je suis malade. — Comment ? La question le déstabilisa. — Ben j’ai de la fièvre pour commencer. Des frissons. Et… j’ai vomi. — Depuis quand ? — La nuit dernière. Après qu’on se soit parlé. — Ross… — Quoi ? — Tu sais bien que j’ai toutes les données des présentations d’hier. Il feignit un accès de toux peu convaincant. — Et ? — Ross, ne me force pas à le dire… Il ne trouva rien à répondre. Après un silence, elle reprit : — On sait tous les deux que tu n’es pas malade. Il raccrocha, vaincu, l’esprit encore plus confus qu’auparavant. Dans la salle de bains, il s’aspergea le visage d’eau. En apercevant son reflet dans le miroir, il se mit à rire. Il n’était pas malade. Ni fou, ni dépressif, ni en train de perdre le contrôle de sa vie. C’était ridicule. Rien n’avait changé. Tout allait bien. Vingt minutes plus tard, il avait bouclé ses bagages, s’était douché mais pas rasé – peut-être que les SCI apprécieraient ce look – et se dirigeait vers la sortie. Dans l’ascenseur, il s’émerveilla de sa capacité de résilience. Ce n’était pas la première fois qu’il se retrouvait au creux de la vague le temps d’une nuit. Mais chaque fois, il remontait la pente, vite et bien. Une vérité fondamentale l’aidait à garder les pieds sur terre : il était un vrai crack de la vente. Contre toute attente, il avait trouvé la chose au monde pour laquelle il était le plus doué, et on lui avait permis de faire cette chose – on l’y avait même encouragé ! Quel minuscule pourcentage de l’humanité se voyait ne serait-ce qu’offrir cette opportunité ? Ross traversa le hall, se disant qu’il aimerait pouvoir parler à ce Ed. Ce ne serait qu’une vente de plus à son actif. Il n’aurait même pas besoin de préparer son pitch. Il n’aurait qu’à expliquer qu’il était soûl, que son épouse l’avait mal compris, que c’était un triste malentendu. Il leur offrirait un dîner dans le meilleur restaurant de Tulsa ou d’ailleurs – quel que soit le bled paumé qu’ils habiteraient. En trois phrases – cinq grand max –, il pourrait les faire changer d’avis les doigts dans le nez. Ce serait du gâteau. Comme dans la plupart des halls d’hôtel à cette heure matinale, des enfants tournaient en rond en poussant des cris autour d’un rassemblement de bagages et de pères distraits. Pour une fois, Ross savoura le spectacle. Pour rien au monde il n’aurait échangé sa vie avec l’un de ces pères chiffonnés et mal habillés, mais c’était plutôt agréable de les voir là, de faire partie, même de manière fugace, de leurs souvenirs de famille. Ils étaient pareils, eux et lui : des hommes qui remplissaient une fonction. Tout ça lui plaisait bien. Ross prit une des pommes offertes par la réception de l’hôtel et eut soudain une révélation qui le fit souri