FYI.

This story is over 5 years old.

LE NUMÉRO DES AVANT-POSTES DU CRIME DE MASSE

Le supermarché de l'apocalypse

C'est vraiment bizarre, mec. Tu vois, ils font tous semblant de bien s'entendre. Mais tu vois, ils achètent quand même des armes pour s'entretuer. Je ne veux pas avoir l'air d'un démocrate ou un truc du genre ...
22.8.11

« La mitrailleuse Dillon Aero M134D Gatling est une arme rotative à six coups, mue par un moteur électrique. L’arme est chambrée en 7,62 x 51 mm OTAN, avec une cadence de tir fixe de 3 000 coups par minute. » Cette arme faisait partie des milliers de machines à tuer présentes lors du salon SOFEX.  Photo publiée avec l’aimable autorisation de Dillon Aero

C’est vraiment bizarre, mec. Tu vois, ils font tous semblant de bien s’entendre. Mais tu vois, ils achètent quand même des armes pour s’entretuer. Je ne veux pas avoir l’air d’un démocrate ou un truc du genre. Mais je trouve ça vraiment naze. Je veux dire, cette merde tue des gens. » Étonnamment, le mec qui m’a dit ça n’était pas un de ces hippies antimilitaristes sous LSD. Il mesurait un bon mètre quatre-vingt-treize pour cent kilos de muscle et était un marine. Il rentrait tout juste de deux missions en Afghanistan. On a tous les deux participé à ce salon exclusivement dédié aux forces spéciales qui s’est tenu à la fin de l’année dernière en Jordanie. Il a réagi comme ça en voyant la salle des exposants qui était une enfilade de stands où les fabricants d’armes exposaient mitrailleuses, tanks et bombes comme s’il s’agissait d’une nouvelle collection de berlines de luxe. Le plus déroutant, c’est que les États-Unis étaient le plus gros sponsor de la foire.

Publicité

Mon arrivée à SOFEX a ravivé mes souvenirs de punk adolescent. À cette époque, c’était cool de dire : « Le complexe militaro-industriel est en train de s’emparer du monde. » Évidemment, je ne savais pas ce que « complexe militaro-industriel » voulait dire, mais j’en ai vite compris le sens en assistant à la conférence.

Le salon SOFEX a lieu tous les deux ans, à Amman. Il a été créé à l’initiative du roi Abdallah II de Jordanie. Ce mec voue une véritable passion aux forces spéciales et aux salons de l’armement. Pendant une semaine, plus de 12 000 personnes ont déambulé autour de ces 30 tentes bizarres, plantées en plein désert. Ensemble, elles accueillaient environ 300 vendeurs d’armes. L’hypocrisie était palpable, mais bizarrement, l’ambiance était plutôt détendue. Des entreprises américaines comme Northrop Grumman, Boeing et General Dynamics ont réussi à vendre des armes à presque tous les pays qui pouvaient se permettre d’en acheter.

L’Ultimate Warrior Competition est sponsorisée par KASOTC, un « centre de formation antiterroriste » fondé par le roi Abdallah II de Jordanie.

Dans ma vie, j’ai assisté à des centaines de salons déprimants. SOFEX n’a pas fait exception à la règle. La seule différence, c’est qu’on y vend des objets qui servent à détruire des ponts et à buter des gens. Les représentants de presque tous les pays présents ont dépensé sous mes yeux des millions de dollars en artillerie lourde. Je me demande si leurs emplettes ont été délicatement emballées par l’aide internationale. J’ai entendu des gradés dire : « Quand je serai à la retraite, je me tiendrai de l’autre côté du stand. » Juste après, ils ont éclaté de rire. Le gouvernement américain donne à ses militaires gradés un salaire annuel d’environ 100 000 dollars et, à l’approche de la retraite, il est courant que ces mecs se mettent à investir plusieurs milliards de dollars dans l’armement. Les sociétés d’armement leur proposent ensuite des postes de « consultants » expatriés avec des salaires de multimillionnaires. Tout le monde sait qu’il s’agit de pots-de-vin. Ils sont tellement corrompus que ça en devient absurde. En réalité, l’ensemble de la conférence était absurde.

Publicité

Chaque salon SOFEX commence par une « démonstration des forces spéciales » organisée par le roi Abdallah en personne. Cette année, on a pu assister à des exercices d’entraînement de l’élite militaire spécialisée dans les opérations antipiraterie. J’ai vu des faux combattants tomber du ciel, de la fumée bleue sortait de leur cul et ils couraient après un « bateau » – en fait, un tas de containers – planté au beau milieu du désert. Je me suis dit : « Putain, mais c’est quoi ce bordel ? » Les gens avaient vraiment l’air d’y croire, cela dit.

Tous les jours, l’ouverture de la conférence ressemblait à une soirée open-bar du Lower East Side, mais en lieu et place des hispters qui se ruent vers le bar pour choper une vodka­ gratuite, les généraux faisaient sagement la queue pour commander des armes à viseur laser et des camions à lance-roquette. Ces deux pièces d’artillerie étaient l’attraction de la soirée. Les généraux du monde entier étaient présents. Ils s’étaient tous mis sur leur trente et un. C’était comme si le Docteur Denfer avait organisé un défilé de mode. Les généraux africains affublés de leur plus bel uniforme mauve à galons dorés et de chapeaux immenses étaient incontestablement les plus élégants. Les mecs de l’ex-Union soviétique étaient les plus effrayants ; ils avaient autant l’air de mafieux que de psychopathes. Ils avaient tous la gueule du méchant que James Bond doit buter à la fin, sauf que ces mecs vendaient de vraies armes particulièrement impressionnantes. Un vendeur de missiles Javelin m’a affirmé que ses protégés rencontraient « un succès incroyable, pas seulement auprès des troupes américaines, mais aussi auprès des autres forces militaires. » Je pense qu’en réalité, ce mec voulait dire que les soldats américains et leurs ennemis se servaient des mêmes armes pour s’entretuer. Les entreprises qui les vendent ­doivent faire un max de profit.

Comme dans tous les salons, les exposants SOFEX font des démonstrations de leurs produits devant le public. Le rappel d’hélicoptère faisait partie de la « démonstration de force » du roi Abdallah. Avant que les ventes ne commencent, on a assisté à une démonstration spectaculaire des forces spéciales jordaniennes.

SOFEX permet aux entreprises d’armement américaines de vendre des armes à n’importe quelle armée. Elles n’ont théoriquement pas le droit de vendre des armes à des gouvernements crapuleux, mais apparemment, c’est OK pour les « pays amis de la Jordanie ». J’ai discuté avec un autre ex-marine, un vétéran de la guerre en Irak. Il m’a montré des armes qui avaient été utilisées contre lui et ses camarades pendant ses séjours en Irak et en Afghanistan. (Norinco est une société d’armement et, apparemment, c’est la pire. Elle vend notamment des missiles aux insurgés irakiens.) Apparemment, n’importe quel pays ou presque peut acheter des missiles sol-air, ceux qui font exploser des avions en plein vol. Pour certains pays, il est illégal d’acheter des véhicules d’attaque « prêts à l’emploi ». En revanche, ils peuvent les acheter en « kit ». Ils n’ont plus qu’à emboîter les pièces comme des Lego pour obtenir un

Publicité

Airwolf

. La Corée du Nord, la Libye et pas mal d’autres pays pas très sympas sont partisans de cette technique de Frankenstein de l’armement.

Étrangement, tous les mecs présents à SOFEX voulaient me parler. Ils s’imaginaient que je travaillais pour

Jane

, la première revue militaire spécialisée dans la vente d’armes. C’est un peu comme si je travaillais pour

GQ

ou

Vanity Fair

pendant la fashion week de Paris. L’économie de la région repose sur le terrorisme, la peur, la paranoïa et le contre-­terrorisme, je comprends donc comment et pourquoi tous ces gens se laissent entraîner dans ce bordel. Il faut reconnaître que c’est marrant de tirer à l’obus sur des vieux tanks, regarder des mitrailleuses Gatling couper une maison en deux comme si c’était un putain de morceau de pain, et ­balancer des roquettes dans la pénombre, juste pour déconner. À un moment, un vétéran au regard d’acier s’est adressé à nous, droit dans les yeux. On est vite revenus à la réalité : « Cette merde ne sert qu’à une seule chose : tuer des gens. »

Tu parles.

Shane vous invite à découvrir l’ambiance explosive du salon SOFEX ce mois-ci sur VBS.TV

Le lieutenant-colonel Jafar S. Al-Droubi et Shane

Les soldats jordaniens aimaient bien qu’on les prenne en photo

D’un design sobre et raffiné, ce missile évoque un film de James Bond.

Shane est aux commandes de la tourelle d’un Avenger AN/TWQ-1 commercialisé par Boeing. C’est la Honda Civic des batteries anti-aériennes automatiques : légère, fiable et disponible à un prix modique.

Heckler & Koch vend des gros flingues comme le G36, des plus gros flingues comme le MG4, mais aussi des lance-grenades. La jolie disposition de ces armes semble inspirée par les magasins Foot Locker.

Venez voir la vidéo : SOFEX : LE BUSINESS DE LA GUERRE