Culture

The Smiths et moi : entrevue avec le guitariste de mon groupe préféré à propos de mon groupe préféré

On a rencontré le guitariste iconique pour disséquer la fin des Smiths, la survie de l'indie et une infinité de rumeurs de réunion du groupe.
Phoebe Hurst
London, GB
5.12.16

L'article original a été publié sur Noisey.

Cinq minutes après le début de l'entrevue avec Johnny Marr, je suis percée à jour. Il regarde mon bras.

« Oh, oui », ai-je marmonné. « J'ai un tatou. »

« Qu'est-ce que c'est? » me demande-t-il, en s'approchant pour le voir de plus près.

Jusque-là, pourtant, je m'en sortais bien. J'étais avec Marr au RAK Studios du nord-ouest de Londres et lui ai donné la main sans dire que je connais les paroles de tout ce qu'il a enregistré entre 1982 et 1987. J'ai admiré les albums or de Suzi Quatro suspendus au mur sans laisser échapper que j'ai une photo de lui prise à l'extérieur du Salford Lads Club encadrée au-dessus de mon lit. Je ne confesse pas que mon premier article avait été une chronique d'une douloureuse sincérité au sujet de Hatful of Hollow dans le journal étudiant de mon école. Je lui ai simplement dit pour qui j'écris. Pour lui, je n'étais qu'une journaliste désintéressée, qui trouve assez cool How Soon Is Now, sans plus.

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Mais il me demande de parler de mon tatouage.

« C'est "Moz" », lui dis-je du bout des lèvres.

OK, Johnny, je l'admets. Je suis une fan finie des Smiths. Je me suis inscrite à l'Université de Manchester non pas pour la réputation de son département de lettres, mais pour louer une chambre dans Whalley Range. Je possède un exemplaire de Mozipedia : The Encyclopedia of Morrissey and The Smiths et j'en cite des passages dans la vie de tous les jours pour régler des désaccords sur de nouvelles versions de faces B. J'ai vu Morrissey en concert plus souvent que ne le devrait n'importe quel adulte équilibré. Je suis végétarienne. Je veux que Well I Wonder joue à mes funérailles parce que There Is a Light That Never Goes Out serait le choix trop évident.

Et me voilà assise devant Johnny Marr, membre du groupe qui influence ma vie depuis que j'ai entendu pour la première fois Bigmouth Strikes Again, à essayer de ne pas avoir l'air de l'émoticône avec des yeux en cœur.

Il sent ma gêne et rit gentiment. « Ah, oui, c'est sa signature? »

« Pas exactement… » J'ai passé quatre heures à reproduire l'écriture de Morrissey (surnommé Moz) dans le dessin du tatouage avec Photoshop, puis, après avoir changé d'idée trois fois, j'ai demandé au tatoueur de le tatouer sur mon bras gauche parce que le sang dans cette veine se rend directement au cœur.

« Tu l'as créée? Marr complète-t-il. C'est réussi. »

« Merci… Tu as quelques tatous aussi? » J'essaie désespérément de faire diversion, car j'ai le nom d'une personne qu'il a bannie de sa vie tatoué sur le bras.

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« Ouais, mais aucun avec le nom de Morrissey », répond-il avec un sourire.

Bien sûr, en tant que cofondateur et guitariste de The Smiths, groupe des années 80 qui a fait connaître Morrissey et a en grande partie inventé la musique indie britannique, Marr doit avoir l'habitude des fans trop passionnés.

L'entrevue a lieu au lendemain de son 53e anniversaire, 29 ans et trois mois après la séparation du groupe. Il avait alors 23 ans. Et nous parlons de chansons qu'il a écrites et d'amitiés qu'il a eues quand il entrait à peine dans l'âge adulte. Il doit en avoir assez d'en parler avec des personnes comme moi.

« Je prends ça avec philosophie », explique-t-il en s'enfonçant dans le canapé en cuir qu'on partage. C'est un homme de petit format : 5 pieds 8, épaules étroites et jambes minces de star du rock. « On peut être vraiment tourmenté et amer ou l'accepter à contrecœur, ce qui n'est pas élégant ni très sain. Je n'ai pas le choix de me dire qu'on doit avoir fait quelque chose d'assez incroyable. »

Il se redresse soudainement. « J'ai des amis qui ne pensent pas que The Smiths soit si bon, crois-le ou non, ce qui est train sain pour moi. Et ce sont des amis que j'avais à l'époque. Je faisais jouer de nouveaux enregistrements et, si je sortais de la pièce, c'était The Velvet Underground qui jouait quand je revenais. »

L'humilité a bien servi Marr. Même si la presse l'a accusé d'avoir causé la séparation du groupe (il l'a quitté en 1987 après de longues disputes avec leur gérant), il a réussi à éluder les assauts médiatiques et à porter son attention sur les occasions de travail qui se sont présentées à lui. À titre de guitariste invité, il a participé à l'album Naked de Talking Heads paru en 1988, à son ami d'enfance Matt Johnson en tournée et à des enregistrements de The The.

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Il a continué de se réinventer dans les années 90 en collaborant avec Bernard Sumner au sein du groupe Electronic, ainsi qu'avec des artistes aussi différents que Kirsty MacColl, Pet Shop Boys et Billy Bragg. Entre 2008 et 2011, il a été un membre officiel de The Cribs, ajoutant sa couleur acoustique à leur album Ignore the Ignorant.

Il n'a aucun regret professionnel. « Je ne regrette pas de m'être joint aux groupes dont j'ai fait partie et je ne regrette pas d'avoir quitté les groupes au moment où je les ai quittés », me dit-il, avant de se souvenir soudainement : « Les gars de Massive Attack m'avaient donné une cassette de leur deuxième album pour que je participe à l'enregistrement, mais je l'ai perdue. J'aimais bien planer à cette époque. Quelques mois plus tard, quand leur album est sorti, je me suis dit : "Je devais participer à ça?" Mais bon, ils se sont bien débrouillés sans moi. »

Aujourd'hui, Marr ne boit pas d'alcool et a adopté le véganisme. Il est toujours ravi de prêter des enregistrements à BBC Four pour des documentaires sérieux sur l'histoire de la guitare ou de laisser PETA utiliser des photos de lui pour la promotion du World Vegetarian Day. « Je pense que si tu n'arrives pas à t'aimer quand tu arrives à mon âge, tu as un problème, vraiment », dit-il.

D'ailleurs, le guitariste a rédigé son autobiographie sans l'intention de régler des comptes, sans confesser des cures de désintox, sans énumérer les personnes qui l'ont emmerdé au fil des ans. Set The Boy Free raconte son enfance au sein d'une famille irlandaise nombreuse dans un modeste appartement de Manchester, ses années avec The Smiths et les albums à succès, puis sa carrière depuis.

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« C'est important de raconter mon histoire sans tomber dans la névrose égocentrique de star du rock, explique-t-il. J'ai vécu des épreuves et des malheurs comme tout le monde. La vie n'est pas plus facile pour les artistes. Mais si je me plaignais de ma vie de star du rock, ce serait plutôt arrogant parce qu'on a eu beaucoup de chance. »

Je me demande si c'est une flèche décochée vers Morrissey, dont l'autobiographie intitulée Autobiography a été publiée en 2013 dans la série Penguin Classic, une distinction normalement réservée aux icônes de la littérature. Avec son ton oral, Set The Boy Free tranche vraiment avec celle de Morrissey, qui dépeint par des descriptions larmoyantes les rues de Stretford et « l'abysse autour de lui qui n'a pas la présence d'esprit de se sortir de l'ignorance sauvage ». De son côté, Marr voulait écrire comme Joan Didion : « très bien, mais sans prétention, prose fleurie ou fioritures ».

Autobiography consacre 50 pages cinglantes à l'affaire à l'issue de laquelle Morrissey et Marr ont été condamnés à verser un million de livres sterling au batteur des Smiths, Mike Joyce, en 1996. Ce dernier les avait traînés en justice, alléguant qu'il n'avait pas reçu sa juste part des droits d'auteur. En revanche, Set the Boy Free n'y accorde qu'un bref chapitre. Il conclut sereinement : « Morrissey et Joyce ont continué à se battre en cours pendant 18 ans. Moi, j'ai payé ma part en entier et j'ai toujours fait de même par la suite. Il n'était pas question d'avoir ça dans ma vie plus longtemps. »

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Est-ce que Marr a lu les mémoires de son ancien copain avant de rédiger les siennes? « Non et je suis ravi de ne pas l'avoir fait. Je peux vous dire en toute honnêteté que je ne l'ai pas fait. Ça ne m'intéresse pas vraiment. Je pourrais prendre le temps de le faire un jour, mais ce n'est pas vraiment nécessaire. »

Autobiography n'est pas le seul compte rendu des Smiths en concurrence avec Set the Boy Free. D'innombrables livres, blogues et documentaires prétendent révéler la vérité au sujet du gars de Wythenshawe et du fan de James Dean qui se sont associés pour former l'un des plus importants duos de l'histoire de la musique.

« Heureusement pour moi, la plupart de ces récits sur les Smiths sont de la pure bullshit. Au mieux, c'est presque la réalité, et au pire de l'exploitation cynique sans fondement. Il y en a eu pas mal. Le livre le plus connu, c'est celui de Johnny Rogan, qui est le plus bel exemple d'exploitation cynique. »

Marr a mis neuf mois à écrire Set the Boy Free, qui est paru cet automne. Mais on lui avait offert un contrat de publication bien avant. Entre-temps, il a pris des notes et choisi les morceaux de sa vie personnelle et de sa carrière qu'il allait inclure. Un chapitre entier raconte sa première rencontre avec Morrissey.

« Un ami m'a donné l'adresse de Morrissey sur un bout de papier un jour ensoleillé. Pour moi, ce moment pendant lequel je tenais ce bout de papier était une sorte de signe du destin », me dit Marr.

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Ah, oui, ce moment. Inspiré d'un documentaire qu'il a vu au sujet du duo de compositeurs américains Jerry Leiber et Mike Stoller (Stoller s'est présenté sans prévenir à la porte de Leiber), Marr a eu une illumination soudaine. Il a aussitôt cherché l'adresse du gars appelé Steven Morrissey qu'il avait rencontré à un spectacle de Patti Smith.

« Je me souviens de ce moment. Je suis resté sur place, sous un soleil brûlant, avec le bout de papier dans la main, dit Marr. Je suis content que des moments comme celui-là soient racontés dans le livre parce que ce sont des expériences uniques, mais aussi parce qu'on ne les perçoit pas toujours. »

Peut-être encore plus captivant, c'est le récit d'une autre rencontre que Set the Boy Free détaille. Marr écrit que Morrissey et lui se sont donné rendez-vous dans un pub de Manchester. Ils ont échangé des nouvelles et comparé leurs séjours aux États-Unis, mais, avec les heures qui passaient, la conversation a porté de plus en plus sur un sujet précis. Ils ont évoqué la possibilité de reformer le groupe et, à ce moment unique, il a semblé qu'avec les bonnes intentions, ce pourrait vraiment se produire et même être grandiose.

Le Guardian a publié un extrait de ce chapitre il y a quelques semaines, et la rumeur de la réunion de The Smiths est, et c'était prévisible, passée à la vitesse supérieure. Sommes-nous sur le point d'obtenir ce que nous souhaitons pour la première fois?

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Probablement pas.

« Nous sommes sans doute plus différents aujourd'hui que nous ne l'avons jamais été, ce qui me va. Nos personnalités ont toujours été différentes, nos philosophies sont différentes et il semble que nos opinions politiques soient différentes elles aussi », affirme Marr, faisant évidemment référence aux récents commentaires de Morrissey sur le Brexit. « Mais vous savez quoi? Beaucoup de choses peuvent arriver en 30 ans, alors je ne suis pas si surpris. J'ai composé des chansons pour Morrissey il y a 30 ans et j'ai composé ma plus récente pour Blondie. Les choses changent. »

Marr et Morrissey ont peut-être changé, mais le guitariste affirme que les personnes qui répètent le mantra « À quand la réunion des Smiths? », elles, n'ont pas changé. « Ces journalistes sont toujours des hommes, ils sont plus vieux et ils sont souvent britanniques. Ils sont trop nostalgiques. Tout le monde est passé à autre chose, mais eux ne lâchent pas prise. »

Set the Boy Free nous pousse certainement à lâcher prise. Mais les plus intéressants chapitres sont ceux qui dépeignent le Manchester des années 70, quand Marr travaillait à la boutique de vêtements Crazy Face et sortait à The Haçienda avec Angie, une fille belle, confiante et certainement cool qu'il épouserait plus tard.

« C'est un endroit de la fin des années 70 et du début des années 80 qui n'a pas été correctement documenté. Durant ce passage du post-punk aux Nouveaux Romantiques et à ce qui allait devenir l'indie, ce monde nébuleux qui a précédé l'arrivée des Smiths. »

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La compréhension des expériences pré-Smiths qui ont fait de Marr l'homme qu'il est devenu permet de voir une autre facette de lui : une facette que nous n'avons jamais vue quand il était soudé à Morrissey.

« Quand une grande partie de ton image est indissociée d'une autre personne, elle peut être incroyablement inexacte. À partir des années 90, je pense que des gens ont été surpris d'apprendre que je savais ce qu'était un livre. Quand j'étais jeune, c'était une source de frustration parce que j'aimais plus que n'importe qui les poètes de la Beat Generation. Je connaissais beaucoup plus de choses que la drogue et les Rolling Stones. »

À cet instant, comme s'il se rendait compte qu'il pouvait paraître insolent, il sourit. « Mais vous savez quoi? Le moi des Smiths s'est vraiment éclaté, alors je ne peux pas m'en plaindre! »

Peut-être pour se distancier davantage du cliché de Keith Richard, Marr s'est servi de son autobiographie pour parler en longueur de sa collaboration expérimentale avec Modest Mouse en 2003, ainsi que de son travail d'avant-garde avec Hans Zimmer.

« Quand des personnes comme Brian Eno collaborent à des projets et passent d'une chose à l'autre, ça va. Parce que je me suis fait connaître en tant que guitariste de rock and roll, on ne trouve pas ces collaborations habituelles. »

Mais il y a un éléphant dans la pièce : maintenant que presque toute personne sensée réalise que des femmes font de la musique, parfois comme têtes d'affiche de festival, et que le grime et le rap britannique définissent une génération, le rebelle indie fort en gueule paraît un peu dépassé. Les récentes œuvres solos de Marr sont plaisantes dans le genre vieille pop britannique confortable. Mais personne ne dirait que les légions de guitaristes médiocres qu'il a inspirés rompent avec le passé en innovant. Est-ce qu'il y a encore des gens qui s'intéressent au rock?

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« Oui. À cent pour cent. Absolument. »

Me voilà corrigée.

« On vit sur une île plutôt troublée, mais qui aime la culture, ce qui est une assez bonne combinaison, poursuit Marr. Peut-être pas d'un point de vue politique, mais c'est une bonne combinaison d'un point de vue culturel. »

Il cite Thee Oh Sees et le groupe de Nottingham Kagoule, des exemples de rock qu'il écoute. L'autre soir, il a vu jouer le groupe de son fils Nile, Man Made.

« D'habitude, je ne vais pas voir Nile à Manchester ou à Londres parce qu'il n'a pas besoin que son vieux se présente quand il fait ses trucs », dit-il, comme s'il était monsieur Tout-le-Monde au match de soccer de son fils.

Marr est revenu s'installer à Manchester en 2011. Tandis que les frères Gallagher ont décampé au sud et que Morrissey vit on ne sait où, peut-être dans une villa sur Sunset Boulevard ou dans un douillet paradis fiscal, au moins un des enfants les plus célèbres de la ville réside toujours sous son ciel gris.

« C'est une ville spéciale parce que c'est la seconde ville d'un point de vue culturel, explique-t-il. L'attitude, c'est : ça va parce qu'on n'est pas à Londres. On est à l'écart de la capitale, où se concentrent tous les médias. On a toutes les ressources — des designers, des boutiques de vêtements, des salles de spectacle, des universités décentes —, mais on échappe au regard des médias. »

C'est aussi à Manchester qu'il travaille. Son dernier projet est une collaboration de spoken word avec l'actrice de Shameless Maxine Peake. « J'ai un nouvel espace créatif différent. C'est une ancienne manufacture, en dehors de la ville. Contrairement à mes habitudes, j'y ai invité quelques journalistes », ajoute-t-il avant de me lancer : « Pour le prochain album, viens nous voir et on parlera là-bas. C'est bien comme endroit. »

Est-ce que Johnny Marr m'invite personnellement à visiter son studio? Avant que je puisse lui demander des précisions (Est-ce que je peux jouer de ta Fender Jaguar? Est-ce qu'on mangerait des boules de protéines véganes? Est-ce que dois réserver mes billets de train maintenant, par précaution?), le temps prévu pour l'entrevue est écoulé.

C'est mieux ainsi, vraiment. Aujourd'hui, j'ai fouiné plus loin dans le sanctuaire intérieur des Smiths qu'aucun fan avant ou après moi. Avant de partir, je lui demande gauchement s'il est d'accord pour prendre un selfie avec moi. Après, je sors en direction de l'arrêt d'autobus.

Il pleut. Évidemment.

Set The Boy Free de Johnny Marr est en vente maintenant.

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