Dans l'enfer de la pop japonaise

Avec son documentaire « Raise Your Arms and Twist », Atsushi Funahashi dresse un portrait inédit du supergroupe d'« idols » NMB48.

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21 Novembre 2016, 1:30pm
AKB48 est un concept familier – à la fois fascinant et inquiétant – pour quiconque s'intéresse à la culture populaire japonaise. Supergroupe d'idols originaire de Tokyo, constitué d'une vingtaine de starlettes interchangeables, cette formation se spécialise dans la pop saccharine, aussi anonyme et insaisissable que ces dizaines de voix qui la chantent à l'unisson. AKB48 n'est cependant qu'un seul des multiples groupes qui constituent le vaste réseau de la franchise « 48 ». Celle-ci inclut plusieurs branches régionales, dont SKE48 à Nagoya, HKT48 à Fukuoka et même JKT48 et SNH48 en Indonésie et à Hong Kong.


Dans le documentaire Raise Your Arms and Twist, le cinéaste japonais Atsushi Funahashi (Big River, Nuclear Nation) dresse pour sa part un portrait inédit de la cellule d'Osaka, NMB48. Ce qui aurait pu n'être qu'une simple vidéo promotionnelle s'avère être un film atypique, aux intentions presque anthropologiques : un documentaire sur le phénomène des idols, observé ici tel un microcosme dans lequel se reflète la société japonaise dans son ensemble.

Il est effectivement possible de voir dans cette hiérarchie étouffante un reflet de certaines facettes de la culture japonaise. Bien qu'il soit vrai que la franchise « 48 » sert de tremplin à certaines stars (qui deviennent compositeurs-interprètes, présentatrices, top modèles, animatrices de radio, etc.), le système qui régit la franchise met surtout en avant l'interchangeabilité de ses vedettes, ainsi que la féroce compétition qui les oppose.

Funahashi se penche à plusieurs reprises sur ces rouages, documentant, par exemple, la structure hyper-compétitive qui fait accéder les différents membres au « Sembatsu Team » (le groupe dominant, qui part en tournées, enregistre les clips, etc.). Le réalisateur se penche également sur les séances de rencontres avec les fans, qui mettent en évidence la popularité relative des différentes idols. Le vote du public a des implications déchirantes pour plus d'une starlette : elles y découvrent leur popularité à travers le pays et, par conséquent, leur possibilité de gravir les échelons de leurs groupes respectifs.

Le tout n'est pas sans rappeler le système éducatif japonais, réputé pour sa compétition féroce. On retrouve également dans cette logique une attitude nationale vis-à-vis du travail, qui se reflète dans la culture de bureau (celle du salaryman), dans un pays avec un taux de suicide lié au travail parmi les plus élevés au monde. Ici, on troque les complets pour des mini-jupes, mais la dévotion absolue à la compagnie reste la même. Surtout, voici un système assurant un renouvellement constant de vedettes (ou d'employés, c'est selon) ; qui plus est, celles-ci se retrouvent verticalement intégrées à toutes les autres sphères de l'entertainment japonais (publicité, télévision, etc.) par les agences qui les contrôlent. En contraste avec l'individualisme qui définit les stars de la pop américaine, la logique derrière NMB48 est celle de l'équipe sportive. « C'est l'équivalent moderne du sumo », dit un fan, faisant référence à l'acte de choisir son « joueur » favori parmi l'ensemble.

Le film de Funahashi s'ouvre sur une citation de Nietzsche. Plus tard, une des membres de NMB48 relate l'idée de la perte de soi dans cet ensemble plus vaste qu'elle. Aspirante philosophe (!), elle soulève les « intersections entre la vie de l'idol et la philosophie », un domaine qu'elle décrit comme un terrain propice au questionnement de soi. Attirée vers la philosophie parce qu'elle peine elle-même à définir sa propre identité, elle décrit de manière éloquente l'aliénation que peut engendrer sa vie de pop star manufacturée : ce sentiment d'être invisible, de n'exister que pour autrui (la franchise, ses fans), tandis que l'amour-propre, les ambitions et les objectifs disparaissent en arrière-plan.

C'est ici que Funahashi dévoile plus explicitement la part critique de son documentaire. Raise Your Arms and Twist pourrait être perçu comme un simple regard vu des coulisses (que les fans apprécieront certainement au premier degré), mais il dévoile aussi un point de vue approfondi sur le phénomène. « There must be something beyond this manufactured world order », nous confie sa voix-off ; un important rappel que toute hiérarchie, toute structure, et toute pression qui en découlent n'est finalement qu'une construction humaine – qui supplante ici la musique.

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