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Si Tame Impala, t'adoreras Barbagallo

Avec son deuxième album solo plein de douces rêveries psychédéliques, l’Occitan batteur de Tame Impala colle une baffe bien méritée à la variété pop française.

par Pascal Bertin
17 Octobre 2016, 11:34am

Julien Barbagallo est un homme heureux. On vous balance l'info comme ça, direct, au risque de brûler les yeux de ceux qui croient encore, en 2016, que les grandes chansons doivent forcément être pondues par des gens tout près de latter un tabouret pour se balancer au bout d'une corde. Pire que tout et pincez-vous le nez, Barbagallo donne dans la variété française. Trahison indie suprême pour celui qui vient de la pop psyché par ses goûts, et du free rock par son activité de batteur au sein du libre collectif Aquaserge​. Mon petit Barbagallo, vous me réciterez trois The Tyde et vous vous agenouillerez devant l'intégrale d'Elliott Smith. Variété, mais pas moyen pour autant de le coller dans le bataillon des trentenaires pré-retraités qui épluchent les partitions de Véronique Sanson alors qu'ils pourraient boire des Picon bières en terrasse. Barbagallo, lui, est un vrai bon jeune.

Son truc, c'était les Super Furry Animals, groupe gallois au psychédélisme un peu trop perché pour la France de Chirac, qui ont guidé ses premiers pas en solo, quand il pondait un premier disque en anglais sous le nom de Lecube (la EP From Here to Now en 2009). Le barbu s'est aussi planqué sous le pseudo du Chevalier de la Bargue, une formule qui donnerait presque envie de rouler une pelle à Francis Cabrel. Car le terroir, son terroir entre sa ville natale d'Albi et sa Toulouse d'adoption, reste le grand carburant bio et sans dioxyde de carbone de ses chansons, toujours et surtout sur Grand Chien qu'il a pourtant écrit sur un peu tous les territoires où l'ont mené ses tournées avec Tame Impala. Ça fait déjà quatre ans qu'il tient les baguettes du groupe de sa vie qu'il a trouvé en Australie, ce continent lointain où il a aussi rencontré la femme de sa vie, avec laquelle il s'est marié cet été. Son « épouse » comme il le dit avé l'accent, et qu'il a invitée à pousser la chansonnette sur « Moitié de toi ». Normal donc qu'on entende sur cet album du Tame Impala pour accompagner ta récolte de maïs (« Longue la nuit »), qu'on croise sur « Oubliez-moi » la basse rebondie du Air de Moon Safari, donc du Gainsbourg de Melody Nelson. Tout ça pour tenir, avec « Pas grand monde », les promesses d'un Florent Marchet au top de la ruralité sur son brillant Rio Baril mais qu'on a depuis paumé dans sa forêt.

Pendant que Kevin Parker, son boss de Tame Impala, s'affaire en cuisine au prochain Lady Gaga, une seule vraie info à retenir : Grand Chien s'impose déjà comme la grande réussite de l'année en matière de pop en français. Doué, marié, sympa, Julien Barbagallo a donc vraiment l'attirail au complet pour être heureux. Il n'a pas fini de nous emmerder avec tout son bonheur.

Noisey : D'habitude c'est pas toi qui te tape les questions des médias. C'est pas trop dur d'enchainer toutes ces interviews ?
Julien Barbagallo : L'interview, c'est un exercice introspectif, ça m'oblige à réfléchir à ce que j'écris. Je me rends compte de choses qui m'animaient et dont j'étais peut-être pas conscient. C'est ce qui est bien quand tu écris des chansons, tu finis dépasser par l'objet lui-même.

Des thèmes récurrents reviennent dans tes textes, ça vient de tous tes voyages ?
Ils sont clairement liés à ma situation, qui n'a d'ailleurs pas changé : beaucoup de déplacements du fait que je suis batteur de Tame Impala, à la fois pour les tournées à l'étranger mais aussi parce que j'ai décidé de vivre en Australie pendant un petit moment. Je me suis retrouvé loin de la famille et des amis. L'éloignement et la distance ont grandi en moi et je les ai sûrement fait partager.

C'est pour ça que tu es revenu en France ?
Oui, mon épouse est australienne, et nous sommes revenus en février dernier à Toulouse et on ne va pas trop bouger jusqu'à l'été 2017.

Et comment tu gères avec Aquaserge ?
Je suis beaucoup moins impliqué depuis que j'ai rejoint Tame Impala car les plannings des deux sont difficiles à accorder. Heureusement, on arrive toujours faire de la musique ensemble. D'ailleurs, je les vois demain, on part jouer à Liverpool et à Barcelone. J'ai aussi joué en partie sur le nouvel album à paraitre en 2017.

Dans tout ça, tu arrives à te plonger dans ton projet solo ?
Oui parce qu'en fait, mon envie de création n'est satisfaite que dans mon travail solo car je ne peux plus m'impliquer autant dans Aquaserge et n'ai aucune prise sur l'artistique au sein de Tame Impala. Barbagallo, c'est mon truc à moi.

Tu as toujours chanté ou ça t'est venu sur le tard ?
C'est venu assez rapidement, comme chez beaucoup d'ados. J'étais déjà batteur mais c'était pas évident de chanter en même temps.

Les batteurs chanteurs, ça marche moyen à part Phil Collins.
Ce qui est marrant, c'est que je reviens à ça aujourd'hui. Je vais remettre au goût du jour l'idée du batteur « frontman ». Mais à l'époque, vers 16-17 ans, je n'en avais pas l'idée. J'ai donc commencé à apprendre la guitare pour écrire des chansons guitare / voix, en anglais au début, et beaucoup plus tard en français. C'était très influencé par les groupes que j'écoutais à l'époque, comme les Super Furry Animals, Teenage Fanclub, Oasis, Weezer, Flaming Lips, et puis Neil Young aussi.

C'est donc pour ça que tu as commencé par écrire en anglais ?
Je n'imaginais même pas le français. Ma première expérience a été il y a cinq ans avec un EP que j'ai écrit pour Laure Briard sur le label Tricatel. C'était donc il n'y a pas longtemps. La suite, ça a été mon premier album en français, Amor de Lohn, il y a trois ans. Là, j'ai su que je ne reviendrai plus à l'anglais.

Tu as senti comme un déclic ?
Je me suis rendu compte que cette langue ne servait pas ma pensée et mes idées. A moins d'être complètement bilingue, chanter dans une langue qui n'est pas la sienne éloigne de ce qu'on a envie de partager. Il faut utiliser sa propre langue pour être au plus près de ce qu'on veut exprimer.

Mais jouer de la batterie en live tout en chantant, tu ne prends pas un gros risque là ?
On va essayer de mettre en place une disposition rock différente où la batterie sera en avant. Dans The Band, le batteur tenait souvent le rôle de chanteur principal. J'ai vu des vidéos et franchement, y'a moyen de faire quelque chose. Et physiquement ça va, c'est pas vénère comme musique, c'est pas comme si c'était du punk ou du hardcore.

Tu as donc assemblé un groupe ?
Oui, on commence les répétitions la semaine prochaine, il y aura claviers, basse, guitare, et moi à la batterie.

Musicalement, tu as conscience d'avoir franchi un sacré pas entre tes deux albums ?
Oui, c'est un meilleur disque. J'ai une dynamique qui m'amène à changer d'un disque à l'autre et j'espère que c'est pour le meilleur. Ce deuxième, je l'ai fait mixer à l'extérieur par Rob et Jack Lahana qui ont un studio à Paris alors que je l'avais fait moi-même pour le premier et ça fait aussi une grande différence.

Les morceaux sont donc nés en voyage ?
Un peu partout en fait car un morceau me prend beaucoup de temps. Je ressasse, je rumine beaucoup, jusqu'au moment où je sens qu'il faut enregistrer. Là, je mets un grand coup de pied et je termine. Après, je vais avoir une phrase que je vais chanter sur trois accords pendant six mois sans rien en faire. Et puis je vais ajouter un quatrième accord, une deuxième phrase, le morceau va avancer.

Je te posais la question car j'avais l'impression que tes voyages avaient nourri les chansons de Grand chien, tu le sens aussi ?
Sans que ce soit conscient, c'est sûrement quelque chose qui joue. Même dans ma « francitude », c'est quelque chose que j'assume plus mais sans pour autant crier cocorico. Juste, je n'oublie pas mes racines, ça m'aide à mieux comprendre ce que je suis et à être libre dans mon écriture.

Il y a aussi une grande part d'errance dans cette écriture, non ?
C'est marrant que tu en parles car c'est un thème qui m'obsède depuis toujours, mais en filigrane, je ne l'aborde pas forcément frontalement. Mais je sais qu'il est toujours là, que ce soit à l'échelle d'une vie, d'une relation amoureuse, amicale, humaine, au niveau psychologique… c'est vraiment un thème qui me travaille. Est-ce qu'il y a un but ? Est-ce qu'on y va ? Comment on y va ? Et est-ce que le but ne serait pas justement d'errer ?

Et auras-tu assez d'une vie pour atteindre ton but ?
L'écriture est justement une forme de lutte contre ça, contre la finitude des choses. On tire des flèches en l'air en espérant qu'elles ne retombent jamais. On essaie de s'isoler de ce temps qui passe. Une chanson sort de l'espace-temps, c'est une fenêtre vers la quatrième dimension, un truc magique qui fait du bien.

Tu t'attendais aux comparaisons avec Michel Polnareff ?
C'est marrant parce qu'on m'a plusieurs fois mentionné le Polnareff des années 70. C'est très flatteur mais je ne le connais pas particulièrement. Finalement, je ne l'ai pas tant écouté que ça. J'ai d'ailleurs peu écouté de musique et de chanson françaises à part les plus connus comme Gainsbourg ou Ferré. Sur « Oubliez-moi », c'est d'ailleurs ce genre de voix à la Polnareff que j'ai utilisé, un peu d'outre-tombe, ce ton grandiloquent qui tranche avec le reste de l'album et qui me rapproche de lui.

Tu as grandi à Albi, tu voulais faire quoi avant de devenir musicien ?
Archéologue parce que j'étais passionné d'Egypte et d'histoire en général. J'ai donc trouvé une autre manière de creuser ! Vers 10 ans, j'ai appris la batterie sans imaginer que j'allais en faire mon métier. A l'adolescence, la musique est devenue ma passion numéro un. Puis tout s'est fait progressivement. Un jour, tu te réveilles et tu es intermittent du spectacle. 

Tout s'est fait en parallèle de l'éclosion d'une nouvelle scène mise en lumière par le collectif de la Souterraine.
Et je m'en revendique. La scène existait et la grande force de la Souterraine est d'être allée la chercher. Dans un deuxième temps, j'espère que ça créé, sinon des vocations, au moins des « décomplexions » de gens qui vont se dire qu'ils ont aussi envie de faire ça.

Cette liberté, on la sent aussi dans la musique d'Aquaserge…
Le résultat vient de la rencontre de trois personnalités aux backgrounds très différents, d'autant qu'on avait décidé dès le début qu'il n'y aurait pas de leader musical. Ça change des groupes dont les membres se sont mis ensemble du fait de leurs affinités musicales. Forcément, ça partira moins dans tous les sens.

Avec Julien Gasc d'Aquaserge, vous sortez vos albums solos le même mois, vous êtes un peu en compétition ?
Non ! On se tient la main, on marche ensemble, on se fait écouter nos musiques, on se donne des conseils… Julien figure parmi mes héros comme musicien et auteur. Je suis très chanceux d'être collègue et ami de Julien et de Benjamin Guilbert d'Aquaserge.

Là tu es revenu en France mais ça ne t'oblige pas à retourner en Australie pour du studio ?Non, Kevin Parker réalise tout tout seul. Je n'interviens que sur les live de Tame Impala.

Quel a été ton rapport à l'Australie ?
J'ai vécu un an et demi à Melbourne qui est sûrement est la ville la plus européenne par sa construction et par ses communautés. Sydney serait plus une sorte de Los Angeles australien. Ce n'est pas un pays où je voulais aller, c'est la vie qui m'y a amené et je l'ai adopté sans trop de difficultés.

J'imagine que là-bas, Tame Impala est beaucoup plus connu qu'en France ?
Oui, mais tu serais surpris par la France. Cet été, j'ai invité le groupe quelques jours chez moi à Toulouse entre deux dates en Italie et au Portugal. Ça n'a pas manqué, des jeunes ont reconnu Kevin Parker. Donc tu vois, même à Toulouse, où le groupe ne jouait pourtant pas et n'était donc pas attendu par des fans... Mais en Australie, c'est autre chose, Tame Impala gagne tous les ans aux équivalents des Victoires de la musique. Meilleur album, meilleur groupe… c'est le groupe australien qui cartonne à l'étranger.

C'est donc toi qu'on arrête là-bas  dans la rue?
Ha ha, ça m'arrive… mais que le matin.

Et donc Parker bosse sur un remix pour toi ?
Oui, il bosse dessus, je suis impatient de l'écouter.

Il t'a donné des conseils sur l'album ?
Il n'a rien écouté durant sa fabrication mais une fois qu'il a été fini. Il m'a bien encouragé après avoir beaucoup aimé le premier, il était très surpris que j'ai fait ça avec un micro et trois fois rien. Ça a lui-même longtemps été sa façon de faire et il bosse d'ailleurs en permanence sur son ordinateur sans attendre d'être en studio.

Cet été, vous avez joué dans de grands festivals dont Glastonbury, ça t'a fait quoi ?
Cette fois, on a joué sur la grande scène juste avant Adele. Tu imagines la foule, c'était énorme. Ce n'est quasiment plus une expérience musicale… ce festival, c'est un truc de la taille d'une ville, avec toute cette boue… Pour des raisons personnelles, je n'ai fait que l'aller-retour mais Kevin est resté toute la durée du festival, c'était un truc de fou. Moi je trouve ça assez oppressant.

2017, ça va ressembler à quoi pour toi ?
Il y aura le remix signé Kevin, et puis une vraie tournée. On est en fin de cycle avec Tame Impala. Il y aura donc peut-être quelques dates isolées mais rien de bien prenant. Pas de grosses tournées de plusieurs semaines. Je vais aussi pouvoir bosser sur mon prochain album tranquillement.

Déjà ?
Oui, j'ai commencé à écrire, j'ai quelques idées, quelques trucs se mettent en place.

Ça va pour ta femme, Toulouse ne la change pas trop de l'Australie ?
La région lui plait beaucoup, on a aussi visité la Provence, un peu l'Espagne…

Tu l'as aussi emmenée au Stadium voir des matches du Téfécé ?
Bien sûr, elle adore ça. Je suis un supporter violet mais on n'y est pas allés depuis longtemps et je trépigne.

En Australie, tu arrivais à suivre ton équipe de Toulouse ?
Je galérais un peu avec le streaming mais parfois j'y arrivais, sinon je suivais les résultats. J'allais aussi un peu au stade voir des équipes locales. C'est pas génial comme championnat mais ils vont venir quelques vieilles stars comme Alessandro Del Piero. Mais les supporters sont bien meilleurs qu'à Toulouse pour un championnat de moins bonne qualité. Y'a du monde, de l'ambiance, ça chante.

Et tu t'es remis au sport là-bas ?
Oui, j'en ai beaucoup plus fait. Pas de surf parce que l'eau n'est pas géniale à Melbourne et c'est pas les meilleures plages. Mais je jouais beaucoup au foot, en salle ou sur des terrains avec des potes. Il y a beaucoup d'espaces verts aussi et tout t'encourage à une vie plus active. A Toulouse, c'est plus dur de bouger les potes, ne serait-ce que pour jouer une fois par semaine.

En plus on commence à se faire vieux, il ne faut pas faire gaffe avec les genoux ou les chevilles.
Il faut vraiment se méfier, surtout moi avec les tournées. Un jour, je suis parti en tournée avec une côte que je m'étais fêlée à un entrainement, j'en ai bavé et je l'ai bien regretté. Depuis, le sport avant de partir en tournée, c'est terminé.


Grand Chien, le nouvel album de Barbagallo, sortira le 28 octobre.

Pascal Bertin a aussi tout pour être heureux. Il est sur Twitter.

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