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Typologie des lieux pour se finir à Paris

Ou comment survivre dans une ville tentaculaire quand on a une envie très pressante de se mettre la tête à l’envers.

par Marc-Aurèle Baly; photos Melchior Tersen, et Thibault Hollebecq
07 Janvier 2020, 8:27am

Photo : Thibault Hollebecq

Cet article fait partie de notre série « Afters », dans laquelle on s’interroge sur la capacité de l’après-fête à représenter une nouvelle quête d’intensité ou un simple prolongement de la fête. On vous propose ainsi des récits, analyses, interviews ainsi que guides de survie pour pouvoir vous y retrouver.

Le Parisien (si tant est qu’il existe un tel sociotype uniforme) n’est pas un animal très compliqué. Car après une litanie de restrictions à n’en plus finir, d’offre nocturne inexistante et une envie de remuer le popotin en réunion tuée dans l’œuf, la fête est enfin revenue à Paris depuis quelques années. Du coup, le noctambule averti a eu envie de faire la fête très vite, et le plus longtemps si possible, car il se doutait que ça n’allait pas nécessairement durer pour toujours. Le contrecoup a été une démultiplication de l’offre d’un côté (et forcément des prix qui grimpent), puis de l’autre, cette répression si chère à notre Préfecture de Police qui n’a pas tardé de repointer le bout de son nez, avec son lot de fermetures administratives, limiteur de bruit, etc…

Comment survivre à ce coup de semonce et à cette impression de trop-plein permanent, surtout qu’on n’a pas nécessairement le porte-monnaie galbé ni envie de se coucher ? Pour ceux qui préfèrent faire la fête quand les autres vont dormir, voici un guide de survie pour tirer sur la corde quand on n’a pas trop d’options. Et pour commencer à s’y retrouver, il faut déjà savoir à quel lieu de déperdition on a affaire.

Les clubs, warehouses et apparentés

Depuis l’avènement de la péniche Concrete en 2012, qui a coïncidé avec le moment où Paris a commencé à ne plus trop craindre niveau teufs, l’éclatement des possibilités et des lieux de qualité a fatalement créé un principe de concurrence – et donc de surenchère. Les soirées ont commencé à durer plus longtemps, à s’exporter en deep banlieue dans des warehouses gigantesques et à se terminer de plus en plus tard. Pour les feignants, ou tout simplement ceux qui n’aiment pas compartimenter leurs fêtes et ont le sens de la synthèse, il a été possible de faire la fête pendant 24 heures d’affilée un moment, et de condenser votre week-end de déglingue en un seul et même endroit. C’est ce qu’a fait Concrete en 2017, en obtenant officiellement la licence 24h de la Préfecture, permettant à tout un chacun, soit de s’échouer après une escapade nocturne bien menée, soit d’y rester tout un week-end durant, en mode commando, tout seul devant les enceintes, en attendant probablement la mort.

Et si le phénomène ne s’est pas reproduit (pour l’instant), les organisateurs de Concrete préférant revenir à un format club plus « classique » avec leur nouveau lieu Dehors Brut, rien ne dit qu’on ne renouvellera pas l’expérience dans un futur proche. Et puis, avec les warehouses et les fêtes de type Fée Croquer ou miqroclimat qui finissent à pas d’heure, il y a de quoi faire pour faire durer la ramasse. Sortir de la Possession à midi au bout de 15 heures de teuf, personnellement pour moi l’after est déjà pliée. Disons que c’est un package, qui a l’avantage qu’une fois qu’on en sort, pas besoin d’aller gratter l’amitié (et de la drogue) chez des potes qui ne veulent de toute façon pas de vous. Ou qui dorment, tout simplement - car ce sont des gens normaux.

Les solutions de repli

Mais certains considèrent l’after comme un moment de transition, et veulent échapper à partir d’une certaine heure au tambourinage continu de leur cerveau déjà à moitié fondu. Ou alors ils n’ont tout simplement pas envie de claquer 150 balles pour se retrouver au Blanc-Mesnil à 7 heures du matin sans savoir quoi foutre, ni où se trouvent leurs potes/meuf/dignité/ticket de vestiaire.

Et pour sortir du ventre de la bête en douceur, rien ne vaut une piste d’atterrissage où la descente ne ressemblera pas à l’aéroport de Gonesse un jour de 1997.

L’été, des lieux comme la Ferme du Bonheur, qui ouvre juste après l’heure du déjeuner, permet de continuer à se la coller tout en s’affalant dans des canapés en enchainant les doobies. Toute l’économie des friches culturelles rentre également dans cette équation. Des lieux en plein air comme le 6B, la Station lorsqu’ils ouvrent tôt en journée, les Grands Voisins, sont des clients idéaux.

Autre option, en particulier quand on se les gèle en hiver, des évènements semi-privés, parfois communiqués par les canaux habituels, parfois juste par le bouche à oreille, qui se tiennent dans des caves, des sous-sols de bars, des squats, des proprios qu’on connait et qui ferment le rideau au moment de fermer officiellement la boutique. On est souvent à mi-chemin entre l’illégalité et le cercle élargi d’amis, c’est souvent dans un espace réduit et beaucoup de gens se connaissent. C’est souvent pas plus mal, d’ailleurs. On s’y sent plus détendu, et on ne se dit pas qu’on va se taper avec un mec qui te poussera de travers –ou qui te vendra une pinte à 8 euros coupée au calcaire.

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Photo : Melchior Tersen.

Les bars qui ouvrent tôt

Pour ceux qui n’ont pas accès aux bons tuyaux (ou tout simplement aux bons réseaux), il y a toujours les bars qui ouvrent tôt et qui restent toujours des valeurs sûres. Calqués sur les modèles des bars de jour au Royaume-Uni qui ne peuvent pas obtenir la licence pour rester ouvert jusque tard dans la nuit, ces lieux choisissent de la jouer malin. Ils ouvrent à 5h du matin, horaire idéal quand on sort de club par exemple et qu’on aimerait bien se la coller encore un petit peu.

À Paris, le Zorba fait figure d’institution en la matière. Situé au pied du métro Belleville et au début de la rue du Faubourg-du-Temple, il a longtemps été le point d’ancrage (ou plutôt de chute, voire de perdition) des clubbeurs qui sortaient de la Java, située à deux pas, et qui n’étaient pas de refus pour continuer à s’en mettre un peu. On pouvait y trouver un temps quelques drags accoudées au bar, et deux ou trois mecs bizarres qui s’embrouillaient dans un coin – je suis presque sûr que j’ai failli m’y faire planter une fois. Puis, lorsque le sous-sol a ouvert, et que des DJs y ont commencé à mixer à partir de 6h, l’affluence a grimpé, jusqu’à former une queue non négligeable devant l’entrée. Evidemment, dans ce genre de structure, la qualité du système son est dégueulasse, mais on n’y va pas pour tester les enceintes de David Mancuso. Toutes nos excuses aux audiophiles quand même.

Les plans sûrs (apparts, parcs, etc…)

À partir de là, et c’est là où on se dit que Paris n’est pas si dégueulasse que ça, tout endroit peut potentiellement se transformer en after. Les parcs, bouillons, restos de type service continu (avec le Rey et son fameux aligot à déguster dès la sortie de club), parkings souterrains, ponts, kiosques, abribus, égouts, bref, tout emplacement où l’on peut s’asseoir peut se transformer en petit coin de paradis pour pouvoir décapsuler sa 8.6 – de toute façon, dans l’état où vous serez à ce moment-là, vous ne ferez pas la différence. Privilégier tout de même les endroits fermés, où la lumière est plus tamisée, et où vous risquez moins de vous faire arrêter.

Les crevards qui ont des potes et qui ne veulent plus débourser un centime à partir d’une certaine peuvent toujours s’en remettre au bon vieux plan appart, sans doute le plus répandu et le plus sûr. On se trouve alors dans un certain entre-deux, quelque part entre le confort douillet du foyer et un certain entre-soi du cercle de potes et de connaissances sociales communes.

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Photo : Thibault Hollebecq

Et pour ceux qui n’ont ni plan, ni potes, ni thunes, foutu pour foutu, autant s’en remettre aux canaux de communication classique comme les réseaux sociaux. À l’image du groupe Facebook Techno Flex & Détente, dont les membres postent régulièrement des bons plans, des memes de plus ou moins bon goût, des tips pour savoir où ne pas se faire savater et/ou trouver des points d’eau dans une warehouse désaffectée – toujours une option recommandable. Qui sait, peut-être que vous trouverez votre bonheur si vous êtes gentil, et c’est comme même beaucoup plus pratique que l’époque où on devait appeler une infoline, patienter à une cabine téléphonique pendant des plombes, tout ça pour finir par se retrouver au fin fond du 94 dans une free toute moisie.

Les coupe-gorge

Enfin, pour ceux qui s’en remettent avant tout aux groupes communautaires sur les réseaux sociaux, sachez que vous pouvez tomber sur à peu près n’importe quoi (plans à perpèt’, apparts glauques, donjons…). À partir de là vous êtes prévenus, et ça n’est plus de notre ressort. Mais en même temps, si vous vous précipitez seul dans une cave à Montfermeil à 4 heures du mat’ et que vous êtes surpris par ce que vous y trouvez, vous méritez peut-être d’y rester.

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