CES RÉFUGIÉ·ES ONT FUI L’ÉRYTHRÉE, L’UNE DES DICTATURES LES PLUS RÉPRESSIVES AU MONDE. CERTAIN·eS BÉNÉVOLES LEUR ONT APPORTÉ DU THÉ, PRENANT SOIN D’ÉVITER D’ALERTER LA POLICE DES FRONTIÈRES. PHOTO : HANNA JARZABEK
Hanna Jarzabek : Je suis née en Pologne. Dès le début, j’ai remarqué la différence de traitement entre les réfugié·es en provenance d’Ukraine et les réfugié·es qui traversaient depuis la Biélorussie. Alors que les organisations humanitaires peuvent intervenir à la frontière ukrainienne, elles doivent opérer en secret à la frontière biélorusse. La Pologne applique des politiques d’immigration strictes dans cette région.Que veux-tu dire par « strictes » ?
Pour donner un peu de contexte : 1,5 million de personnes sont arrivées d’Ukraine en Pologne [depuis le début de la guerre]. Évidemment, c’est formidable qu’elles reçoivent de l’aide. Mais près de 40 000 personnes sont venues de Biélorussie et ont été constamment renvoyées. Le gouvernement polonais a également construit un mur à cet endroit.
Je pense que ça a quelque chose à voir avec les origines ethniques, culturelles et religieuses.
MOHAMMED, 30, DU YÉMEN, A ÉTÉ BATTU PAR LA POLICE ET BLESSÉ À L’ŒIL. PHOTO : HANNA JARZABEK
Beaucoup fuient la guerre ou la pauvreté. Ces personnes se rendent d’abord en Russie, puis en Biélorussie, où elles obtiennent des visas – qui sont faciles à obtenir, car le gouvernement biélorusse en tire de l’argent – et font ensuite le trajet de Minsk jusqu’à la frontière en voiture et on leur dit de marcher encore dix kilomètres à travers la forêt. Ce qu’elles veulent, c’est entrer dans l’Union européenne et y demander l’asile. Mais ces réfugié·es sont arrêté·es par les gardes-frontières polonais. La traversée de la Méditerranée est dangereuse, mais je ne pense pas que les gens comprennent à quel point une forêt aussi ancienne et primaire peut l’être aussi.Quel est le degré de gravité de la situation ?
L’hiver dernier a été très difficile. Un jour, j’ai marché à travers la forêt pendant trois heures avec deux autres bénévoles. L’un d’entre eux était médecin. On est finalement tombé·es sur un réfugié syrien en grave hypothermie. On lui a troqué ses vêtements humides contre de nouveaux, mais son état s’est aggravé. Après deux heures, le médecin a dû appeler une ambulance. On n’était pas sûr·es qu’il passerait la nuit.
Y.K. EST UN INGÉNIEUR SYRIEN DE 25 ANS. IL S’EST CACHÉ DANS LA FORÊT PENDANT DES JOURS ET A ATTEINT UN ÉTAT TRÈS GRAVE D’HYPOTHERMIE. LES BÉNÉVOLES QUI L’ONT TROUVÉ ONT DÉCIDÉ D’APPELER UNE AMBULANCE, MAIS C’EST LA POLICE DES FRONTIÈRES QUI EST ARRIVÉE À LA PLACE. PHOTO : HANNA JARZABEK.
Il n’y a pas de Croix-Rouge ou d’autres organisations de ce genre sur place. Si vous appelez une ambulance, la police des frontières arrive aussi. C’est pourquoi les réfugié·es ont un numéro d’urgence pour pouvoir contacter directement les bénévoles.
On a attendu quatre heures de plus, sous -11 °C. L’équipe de secours avait nos coordonnées géographiques, mais quand ils sont enfin arrivés, il n’y avait pas de personnel médical, uniquement des gardes-frontières et des pompiers.Le réfugié a finalement été conduit à l’hôpital ?
Ils l’ont mis dans la voiture mais ne l’ont jamais emmené à l’hôpital.
UN BÉNÉVOLE QUI OFFRE DU THÉ À Y.K. PHOTO : HANNA JARZABEK
J’étais vraiment inquiète et j’ai contacté le Parlement pour savoir où il se trouvait.Est-ce qu’il a survécu ?
Oui, les agents l’ont conduit dans un camp de migrant·es.
DES BÉNÉVOLES DE L’ONG GRUPA GRANICA CHANGENT LES VÊTEMENTS HUMIDES ET À MOITIÉ GELÉS DE Y. K. PHOTO : HANNA JARZABEK
Je me souviens d’une femme originaire d’Iran qui avait participé à des manifestations pour les droits des femmes. Comme le gouvernement iranien l’avait mise sur liste noire, elle a dû fuir. Techniquement, elle aurait dû être éligible à l’asile politique.Pourquoi elle ne l’a pas été ?
Les gardes-frontières polonais l’avaient refoulée du côté biélorusse [avant qu’elle ne puisse demander l’asile]. Elle était avec une amie et son mari. Lors de leur deuxième tentative, les gardes les ont agressé·es et ont fait usage de gaz lacrymogène. La femme s’est réveillée dans un hôpital polonais, mais son mari et son amie avaient disparu.
Renvoyé·es en Biélorussie. Il a fallu des mois à la femme pour réussir à envoyer un message à son mari et découvrir qu’il était toujours vivant. Quand j’ai parlé avec elle, elle avait trouvé quelqu’un pour la loger en Pologne. C’est interdit, mais certaines personnes font office de foyers d’accueil quand même. On utilisait Google Traduction pour se comprendre. Ses histoires étaient épouvantables. Mais ce dont je me souviens le plus, ce sont ses yeux effrayés.
OLA G. EST L’UNE DES BÉNÉVOLES QUI TRAVERSENT LA FORÊT POUR TROUVER ET AIDER LES MIGRANT·ES, SOUVENT DE NUIT. PHOTO : HANNA JARZABEK
Les gardes-frontières ne se posent même pas la question. Si quelqu’un évoque le sujet, ils l’ignorent. Il n’y a ni témoins ni traducteur·ices. Les réfugié·es n’ont jamais la possibilité de soumettre une demande et sont refoulé·es en Biélorussie. Les gardes-frontières piétinent leurs téléphones portables et les ramènent dans la forêt sans GPS. On pourrait dire que la police des frontières envoie ces gens vers une mort certaine.
UN BÉNÉVOLE QUI VIT PRÈS DE LA FRONTIÈRE ET COLLECTE LES OBJETS LAISSÉS PAR LES PERSONNES QUI FUIENT. PHOTO : HANNA JARZABEK
Oui, quand je prenais une photo du mur. Il mesure 186 kilomètres de long et est composé d’acier et de barbelés. Mais j’ai fait semblant d’être une touriste, et comme je maintenais la distance requise par rapport au mur, ils ne pouvaient rien faire d’autre que de me poser des questions. Je n’arrive pas à croire qu’environ 30 ans après la chute du mur de Berlin, un autre mur divise encore l’Europe.
Il mesure peut-être cinq mètres et demi de haut et est surmonté de barbelés, mais les gens le franchissent quand même – ils tombent du côté polonais et se cassent les jambes et les pieds. La Pologne génère ainsi des dépenses supplémentaires, parce qu’il faut ensuite amener ces personnes à l’hôpital.Est-ce que t’as aussi entendu des histoires qui finissent bien ?
J’ai eu des nouvelles de personnes qui se trouvent dans des endroits sûrs, qui ont réussi à atteindre l’Allemagne ou retrouvé leurs proches dans l’UE.Plus de photos du travail d’Hanna ci-dessous :
LES MIGRANT·ES RETROUVÉ·ES MORTS DANS LA FORÊT SONT SOUVENT ENTERRÉ·ES DANS LE CIMETIÈRE MUSULMAN DU VILLAGE POLONAIS DE BOHONIKI. ICI REPOSE HALIKARI DAKHER, UN BÉBÉ KURDE DÉCÉDÉ À LA NAISSANCE. SA MÈRE ÉTAIT ENCEINTE LORS DE SA TENTATIVE DE TRAVERSÉE. ELLE EST DÉCÉDÉE PEU DE TEMPS APRÈS SON ENFANT. PHOTO : HANNA JARZABEK
UN PASSEPORT SOUDANAIS ÉGARÉ SUR LE SOL DE LA FORÊT. PHOTO : HANNA JARZABEK
L’ANNÉE DERNIÈRE, LA POLOGNE A ACHEVÉ LA CONSTRUCTION D’UN MUR FRONTALIER LONG DE 186 KILOMÈTRES. PHOTO : HANNA JARZABEK
UNE SERINGUE UTILISÉE POUR ADMINISTRER UNE INJECTION À UNE FEMME IRANIENNE. LES MÉDECINS TRAVAILLENT SOUVENT DANS L’OBSCURITÉ DE LA FORÊT, CE QUI REND LES SOINS ENCORE PLUS DIFFICILES. PHOTO : HANNA JARZABEK
DES PERSONNES CHUTENT RÉGULIÈREMENT DU MUR APRÈS L’AVOIR ESCALADÉ ET FINISSENT PAR AVOIR BESOIN DE SOINS MÉDICAUX. PHOTO : HANNA JARZABEK
LA FORÊT COMPTE PLUSIEURS MARÉCAGES OÙ DES MIGRANT·ES SE SONT DÉJÀ NOYÉ·ES. PHOTO : HANNA JARZABEK
