Environnement

Pourquoi j’ai arrêté de nier le réchauffement climatique

Un ancien climatosceptique nous explique ce qui lui a ouvert les yeux sur la réalité de la crise climatique.
19.2.21
déni changement clima
Illustration : Joel Benjamin 

Jusqu'à la fin de la vingtaine, Oscar*, 36 ans, ne voulait pas admettre que le réchauffement climatique était réel. Il nous explique les raisons de ce déni et ce qui lui a finalement ouvert les yeux sur le problème.

Avant le déni du réchauffement climatique, il y avait l'économie

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En 2001, peu après avoir commencé ma licence d'économie, j'ai rejoint un groupe de libertariens. Pour ceux qui ne sont pas très familiers avec les partis politiques américains, les libertariens (à ne pas confondre avec les libertaires) croient en une liberté individuelle totale. Ils sont souvent décrits comme « économiquement conservateurs mais socialement libéraux ». 

De mon côté, j’étais d’avis que le gouvernement ne devait pas se mêler des questions économiques. Un professeur m'a orienté vers des personnes partageant les mêmes idées que moi. J'avais confiance en lui et je ne voyais donc pas quel mal il pouvait y avoir à suivre ses recommandations. 

Il m'a envoyé le lien vers un site pour lequel il écrivait, géré par une organisation universitaire de droite appelée le Ludwig Von Mises Institut. Au début, je ne m’arrêtais que sur les articles sur l'économie de marché, mais il y en avait sur toutes sortes de sujets, dont le climat. Après en avoir lu quelques-uns, le scepticisme vis-à-vis du changement climatique me paraissait logique. 

Je suis rapidement devenu climatosceptique. Mon opinion, tirée d'articles hébergés sur des pages HTML sordides du début des années 2000, reposait sur une réfutation de la science fondamentale. Les auteurs que je lisais étaient obsédés par quelque chose appelé le graphique « en crosse de hockey », une représentation de l’évolution des températures mondiales. Ils étaient déterminés à prouver que la conclusion du graphique – que la Terre se réchauffait – était fausse et que la science qui la sous-tend était erronée. 

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Si quelqu'un me contredisait sur le sujet, et c'était fréquent, je lui répétais comme un perroquet ce que j’avais lu en ligne : des échantillons ont prouvé que le réchauffement climatique est statistiquement insignifiant ; les scientifiques s’en servent juste comme prétexte pour que leurs recherches soient financées ; et puis, les experts se sont déjà trompés sur le refroidissement de la planète dans les années 1970, alors comment savoir qu'ils ne se sont pas trompés aussi sur ce point ? 

Si la personne insistait et que je n'avais plus d'arguments, je disais simplement : « Eh bien, peut-être que la Terre se réchauffe… mais je ne pense pas que les humains en soient la cause. » Ensuite, je changeais rapidement de sujet, mais pas d'avis. 

J'avais l'impression d'avoir accès à des informations confidentielles. Ce qui est séduisant dans ces milieux, surtout si vous avez du mal à vous intégrer ailleurs, c'est que vous appartenez soudainement à un groupe. Vous vous sentez intelligent, comme si vous saviez des choses que les autres ne savent pas. Mais vous avez aussi l'impression d'être persécuté. Vous êtes constamment sur vos gardes, car vous savez que ce que votre opinion n'est pas populaire et que les autres peuvent avoir une mauvaise image de vous.

J'avais encore des amis en dehors de ces groupes, mais je me disputais avec eux chaque fois que la conversation portait sur des sujets comme la politique et le changement climatique. Ils n’arrivaient pas à me faire changer d'avis sur ces idées ; je me considérais comme le plus radical.

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Les enjeux ne me semblaient pas assez élevés pour que je m'en inquiète vraiment. Même si la Terre commençait à se réchauffer, qu’est-ce qui pouvait arriver de pire ? Des inondations qui nous obligent tous à déménager au Canada, devenu le nouveau paradis tropical ? Pas de quoi en faire un drame. 

Ce n'est qu'en 2010 que j’ai eu le premier déclic, lorsque j'étais au plus bas. J'ai déménagé à Washington DC pour une femme qui m'a quitté le jour de mon arrivée. Soudain, je me suis retrouvé dans un appartement miteux au sous-sol. J’ai côtoyé un mélange beaucoup plus diversifié de personnes, de lieux et de cultures, qui interagissaient les uns avec les autres d'une manière complètement différente de la ville où j'avais vécu auparavant. J’ai compris que la croyance idéologique que j’entretenais depuis six ans ne me rendait pas heureux. Je n'avais pas l'impression d'être quelqu'un de bien ou de décent.

J'ai fait un point sur moi-même. D’abord, j’ai refait ma garde-robe et plié soigneusement tous mes vêtements. Puis j'ai lu des articles d'actualité et des écrits politiques adoptant des points de vue très différents. J’ai commencé à remettre en question tout ce que je savais. Mon climatoscepticisme s’est effondré en même temps que mes convictions économiques. 

J’ai eu le deuxième déclic en 2013. Avec ma nouvelle femme, je suis parti en voyage à Saint John, dans les îles Vierges américaines. C'était ma première fois dans les Caraïbes ; j'étais impressionné. Un soir, j'étais assis dehors, à contempler la Voie lactée qui s'étendait dans le ciel. Pas de pollution lumineuse, juste des étoiles à perte de vue. Le lendemain, nous sommes allés faire de la plongée en apnée ; j'ai pu toucher une tortue de mer qui nageait paresseusement à côté de moi et chasser les petites seiches qui se rassemblaient autour des coraux. J'ai soudain compris que tout cela pouvait disparaître. Je suis revenu de ce voyage en réfléchissant très sérieusement aux conséquences du réchauffement climatique. Maintenant, elles sont devenues horriblement faciles à envisager.

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Le réchauffement climatique est en cours. Aujourd'hui, je suis triste de penser que mes deux enfants ne connaîtront pas la nature incroyable que j’ai connue si nous ne faisons rien. J'essaie de faire ma part ; j'ai un terrain de mille mètres carrés où je plante des fleurs et des arbustes dont les abeilles, les papillons et d'autres créatures peuvent profiter. Je recycle, je composte, je fais tout ce que je peux pour rendre l'entreprise familiale durable et j'aide mes employés à réduire leur empreinte carbone. J'ai pour objectif de rendre ma vie aussi belle et naturelle que possible. 

Mais je suis optimiste et je ne pense pas que la situation soit sans espoir. Sinon, je n'aurais pas mis mes enfants au monde. Je suis convaincu que nous pouvons nous unir et arranger les choses. Mais à un niveau individuel, si vous ne pouvez pas ou ne voulez pas faire pression pour le changement, vous devez faire tout ce que vous pouvez pour rendre le monde meilleur. 

Le problème, c’est que je n'ai pas changé d’avis parce que j’ai regardé des données jusqu'à ce que mes yeux saignent ou parce que quelqu'un qui n'était pas d'accord m’a crié dessus. J’ai changé d’avis parce que j'étais vulnérable et ouvert d’esprit ; parce que j'ai réexaminé mes croyances et que j'ai compris les enjeux ; parce que j’ai fait glissé du sable dans ma main et que j’ai caressé cette tortue. Il n’y a pas de recette miracle qui puisse être appliquée à l'ensemble des jeunes en colère qui adoptent des points de vue aussi divergents par des voies d'entrée plus « acceptables », comme l'économie. 

Ce qui m'effraie, c'est de voir ce que sont devenus les auteurs climatosceptiques que je lisais. Nombre d'entre eux sont aujourd'hui des personnalités de premier plan dans le monde de l'alt-right. À l'époque, je n’y faisais pas attention, mais maintenant, je me rends compte que tous ces textes que je lisais sur l'économie de droite et le déni du changement climatique étaient une vitrine pour la propagande raciste. C’est horrible de penser que j’ai été associé de près ou de loin à cela. 

Si je rencontrais mon ancien moi dans un bar, j'essaierais d'avoir une conversation respectueuse avec lui sur le changement climatique. Je n'argumenterais pas : combattre le feu par le feu ne ferait qu'ancrer davantage son point de vue. Je lui demanderais qui sont ses sources, d'où elles viennent, pourquoi il leur fait confiance. J’entamerais un dialogue qui va au-delà du comptoir de bar. Si vous n'avez pas de tortue sous la main, il faut bien commencer quelque part. 

*Le nom a été modifié.

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