Santé

J’ai essayé le « free bleeding » pendant trois jours

Laisser les règles s'écouler naturellement est moins catastrophique que ce à quoi je m’attendais.

par Aurora Tejeida; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
24 Octobre 2018, 7:18am

Photo : Jackie Dives

Cet article a été initialement publié sur VICE CA.

La première fois que j’ai entendu parler du free bleeding, c’est quand Kiran Gandhi, l’ancienne batteuse de MIA, a couru un marathon sans aucune protection menstruelle. J’ai trouvé que ça renvoyait un bon message : il n’y a aucune honte à avoir ses règles et ce n’est pas un peu de sang qui va gâcher une course de longue haleine. Surtout, ça m’a permis de relativiser la fois où, à 13 ans, j’ai taché mon pantalon en cours d’EPS – sans doute la pire chose qui puisse vous arriver à cet âge.

Cela m'a aussi rendue plus ouverte sur le sujet. Lorsque je rencontre un mec qui est visiblement mal à l'aise avec l’idée des règles, je mets un point d’honneur à aborder les thèmes de ballonnements, de crampes ou de problèmes de digestion qui y sont associés. Étant lesbienne, j’ai l’impression de rendre un service social important à mes sœurs hétérosexuelles. Je n’ai jamais été dégoûtée par les règles, encore moins lors des rapports sexuels, et je pense que le monde se porterait bien mieux si plus de gens pensaient de cette façon.

J’étais totalement partante avec le concept de free bleeding en tant que pied de nez au patriarcat, mais j’étais loin de l’envisager comme un mode de vie à long terme. Y a-t-il vraiment, quelque part, des femmes ayant renoncé aux tampons, coupes menstruelles, serviettes hygiéniques, sous-vêtements à l'épreuve des règles et autres produits destinés à recueillir le sang ?

Je pensais que non, jusqu’à il y a quelques mois, lorsque j’ai commencé à fréquenter une fille qui, à l’époque, était une véritable « free bleedeuse ».

Ça m’a complètement époustouflée.

Depuis, j’ai rencontré d’autres filles qui le font pour diverses raisons, de la réduction des déchets à l’acceptation de leur corps. Ayant moi-même parfois du mal à lâcher prise, j’ai pensé que ça valait le coup d’essayer. Ça ne peut pas être si terrible, pas vrai ? En y repensant, je ne sais pas de quoi j’avais le plus peur. De tacher mon canapé, peut-être.

JOUR 1

Le free bleeding est compliqué et la première chose à faire est de l’accepter. J'ai passé la première moitié de ma première journée à regarder Buffy contre les vampires. Mais pas n'importe quelle saison. La saison six. La plus triste, la plus déprimante et parfois la plus problématique. On m’a conseillé de boire beaucoup d’eau. Ça permet d'aller plus souvent aux toilettes et de vérifier la situation au fond de votre culotte. J'ai bu des litres et des litres d’eau et j’ai fait pipi environ une fois toutes les 30 à 40 minutes.

À ma grande surprise, je n'ai même pas taché ma culotte le premier jour. J'ai également eu beaucoup moins de sensations d’inconfort. D’habitude, j’ai vraiment des crampes terribles quand j’ai mes règles. J’ai mal partout, même à l'anus. Si je n'ingurgite pas du Spasfon en doses de cheval avant le début de mes crampes, je suis hors service toute la journée. Sans déconner, je loupe souvent le travail pour cette raison.

Bizarrement, le free bleeding a rendu mes crampes beaucoup plus supportables. Je n'ai aucune preuve empirique pour le prouver, mais j'ai apprécié le fait de ne pas avoir à prendre de Spasfon.

Ce soir-là, j'avais prévu de retrouver un ami dans un bar pour un événement local. C’était la première véritable occasion de tester mes nerfs en essayant de ne pas saigner de partout. J’étais très détendue bizarrement. J’ai enfilé un short noir et je suis sortie.

Heureusement, les tabourets du bar étaient en cuir noir, ce qui m’a permis de me sentir en sécurité au cas où le vieux truc boire-beaucoup-faire pipi-beaucoup ne fonctionnerait pas. Je suis passée à la bière. Je n’ai eu aucun problème, excepté quelques traces de spotting sur ma culotte. Mon ami a bien sûr raconté à tout le monde que j’essayais le free bleeding et, heureusement, ça n’a eu l’air de dégoûter personne. Je me suis même fait draguer.

J’avais très peur de dormir sans protection. C’est une chose de laver des sous-vêtements, c’en est une autre de laver des draps ou pire, un matelas. Je ne vais pas mentir, j’ai choisi de dormir sur une serviette au cas où les choses se gâteraient. Ce qui, à ma grande surprise, n’a pas été le cas. Et en prime, je n’ai pas eu besoin de me lever à 5 heures du matin pour changer de tampon et éviter le syndrome de choc toxique. Car oui, c'est une chose qui me stresse en permanence, malgré le risque assez faible que ça arrive.

JOUR 2

Mon deuxième jour de règles est généralement le plus lourd en termes de débit. Je me suis assurée d’avoir une journée bien remplie, car sinon, à quoi bon ? Jusque-là, tout s’est bien passé car j'avais toujours accès à une salle de bains. Alors j’ai décidé d’aller à un cours de yoga. Encore une fois, j'ai enfilé un pantalon noir et je suis allée au studio.

J’ai vite compris qu’il est impossible de ne pas saigner en faisant la planche. N’importe quelle fille sait que les éternuements ou la toux provoquent des saignements pendant les règles. Mais là, j’étais incapable de prédire quand ils allaient arriver.

Je me suis sentie vraiment plus en phase avec mon corps, même si j'étais certaine de saigner à travers mon pantalon de yoga avant même de commencer. Pour autant que je sache, personne n'a été offensé. Je n’ai pas vu de marques sur le tapis lorsque je l’ai ramassé à la fin.

Alors même que j’étais convaincue d’être couverte de sang, j’ai pris mon temps après le yoga. J'ai choisi de savourer l’instant. Je me suis même arrêtée manger une pizza sur le chemin. Si vous voulez vous sentir libérée, essayez un jour. S’en foutre complètement est la meilleure des sensations. Quand j’ai enfin pu vérifier le massacre qui se déroulait dans ma culotte, j’ai trouvé que c’était moins grave que je le pensais.

Ce soir-là, j'ai pris mon vélo pour aller au cinéma voir l’incroyable Sorry to Bother You. J'ai quand même changé de sous-vêtements et de pantalon avant de partir. Encore une fois, je ne pouvais pas aller faire pipi toutes les 30 minutes, alors j’ai laissé les choses se faire. Et ça allait ! Enfin, en quelque sorte. J'ai encore taché ma culotte et l’intérieur de mon jean, mais aucun siège de cinéma n'a été blessé, je le jure.

Ce soir-là, je dors sans serviette.

JOUR 3

Ma confiance nouvellement trouvée s’est soudainement effondrée lorsque j’ai compris que j’avais toujours mes règles le lendemain matin. Je commençais un nouveau boulot et j’avais prévu de porter un joli pantalon. Mon unique jean noir qui n’était pas troué était encore couvert de sang. Je ne voulais pas mettre de tampon, mais honnêtement, je ne voulais pas non plus saigner de partout dans mon pantalon de tailleur gris clair. Alors j'ai choisi la seconde meilleure option : j’ai mis un protège-slip.

Bizarrement, mes règles étaient presque inexistantes le troisième jour. Et j’ai compris que j’aurais probablement pu me débrouiller sans rien porter si je m’étais limitée à boire suffisamment d’eau pour uriner toutes les 30 minutes.

Est-ce que je vais retenter l’expérience ? Probablement pas pendant toute la durée de mes règles, mais je ne dormirai certainement plus avec un tampon, seulement avec un protège-slip. Et si vous vous demandez pourquoi je n’utilise pas de coupe menstruelle, c’est parce que j’ai essayé et que je n’y suis pas arrivée. C'était déjà très pénible de l'insérer.

Je vais continuer de mettre un tampon lorsque je prévois d’aller dans un bar, au cinéma, au travail ou chez un ami. Mais depuis cette expérience, j’ai réduit ma consommation de tampon de près de deux tiers.

Bien que j'en mette encore durant les jours de grand débit, j’ai compris que je n’en avais pas besoin tout le temps. Et puis, s’il arrive un accident, honnêtement, qui s'en soucie ?

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