Peu importent les sanctions, la Corée du Nord devrait continuer ses essais nucléaires

On a demandé à de nombreux experts comment Pyongyang contourne les sanctions et pourquoi des nouvelles restrictions ne changeront probablement rien.

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12 Septembre 2016, 3:10pm

Photo via KCNA/EPA

L'agence de presse sud-coréenne Yonhap a annoncé ce lundi matin que la Corée du Nord pourrait déclencher dans les prochains jours ou semaines une nouvelle explosion nucléaire dans sa base de Punggye-ri.

Des conclusions faites au vu de l'activité constatée autour du site. L'endroit est surveillé par les satellites de Séoul et Washington.

Vendredi dernier, le cinquième et plus puissant essai nucléaire de la Corée du Nord venait à peine d'avoir lieu que les appels pour plus de sanctions contre le régime de Kim Jong-un se faisaient déjà entendre.

Au Congrès américain, les républicains ont clamé le besoin de punir Pyongyang et ses alliés chinois. Le président Barack Obama a lui déclaré, qu'il fallait s'attendre à « des pas significatifs, dont des nouvelles sanctions, pour démontrer à la Corée du Nord que ses actions dangereuses et illicites ont des conséquences. »

Mais rien ne devrait changer du côté de Pyongyang, pas même de nouvelles sanctions.

Immédiatement après son dernier essai nucléaire de vendredi, le régime nord-coréen a « souligné le besoin de poursuivre des réalisations miraculeuses l'une après l'autre, en renforçant [sa] force nucléaire », d'après des propos rapportés par l'agence officielle du pays.

Kim Jong-un devant ce qui est présenté comme une tête nucléaire. (Photo via KCNA/EPA)

Après le quatrième essai nucléaire du régime, en janvier dernier, un panel d'experts du Conseil de Sécurité de l'ONU sur la Corée du Nord avait publié un rapport avançant que, malgré plus d'une décennie de sanctions de plus en plus dures, rien n'indiquait « que le pays a l'intention d'abandonner ses programmes de missiles nucléaires et balistiques. »

Ce rapport, qui avait soulevé « de nombreuses questions sur l'efficacité du système de sanctions des Nations unies », a détaillé les nombreuses façons que le régime nord-coréen avait trouvées pour contourner les interdictions et parvenir à faire entrer de l'argent, des produits de luxe et des composants d'armes. Entre la publication de ce rapport et l'essai nucléaire de vendredi, nous avons demandé à de nombreux experts comment Pyongyang contourne les sanctions et pourquoi des nouvelles restrictions ne feront probablement aucune différence.

« Financièrement, ils ont adopté de nombreuses techniques », explique Bill Newcomb, ancien officier du Département d'État des États-Unis et ex-membre du panel d'experts à l'origine du rapport. « Ce sont les mêmes tactiques que des trafiquants de drogue utiliseraient pour blanchir leur argent, notamment, mais la Corée du Nord est un État et peut donc utiliser ses ambassades et diplomates à l'étranger. »

Le dernier essai nucléaire, réalisé lors du 68ème anniversaire du gouvernement nord-coréen, a produit un séisme de magnitude 5.3. Pour les spécialistes des armes nucléaires, l'explosion serait équivalente à la bombe nucléaire lâchée à Nagasaki pendant la Seconde Guerre mondiale, soit d'une puissance de 20 kilotonnes, ont-ils estimé d'après les données sismiques. La question est désormais de savoir si Pyongyang est capable d'incorporer sa bombe nucléaire dans un missile. Les analystes restent sceptiques, mais l'agence de presse du régime a déclaré vendredi dernier que le pays a une arme fonctionnelle, prête à être « installée sur des missiles balistiques ».

Séoul a accepté que Washington installe un système sophistiqué de défense antimissile à 219 kilomètres au sud-est de la capitale de Corée du Sud. Pékin, le plus proche allié de la Corée du Nord et son plus grand partenaire commercial, a protesté contre l'installation, se montrant mécontent de la présence d'armes américaines près de son territoire.

La Chine a condamné fermement les essais nucléaires nord-coréens, et Pékin a promis en janvier de s'allier aux États-Unis et autres pays dans le but de renforcer les sanctions contre le régime de Kim Jong-un. Pourtant, avant même l'annonce du système antimissile, des chercheurs se demandaient si la Chine allait maintenir ses promesses.

« La Chine va utiliser les sanctions comme une excuse pour réprimander gentiment la Corée du Nord, quand ça arrangera Pékin », explique Marcus Noland, spécialiste de la Corée du Nord pour l'Institut Peterson d'économie internationale. « La Corée du Nord fera quelque chose, les Chinois seront mécontents, ils vont taper du poing sur la table et dire 'regardez, on est des gentils citoyens du monde'. »

Une des sanctions-clés brandies par la communauté internationale inclut des restrictions dans l'exportation de charbon et d'autres minerais nord-coréens. Alors qu'il y a des preuves que les entreprises publiques minières ont financé une partie du programme militaire nord-coréen, les exportations de charbon n'ont pas été touchées par les sanctions, pour éviter que la population paye trop fort le prix des restrictions.

Des scientifiques sud coréens étudient l'activité sismique de la Corée du Nord (Photo par Jeon Heon-kyun/EPA)

« Les sanctions doivent cibler les activités militaires et illicites, non pas des activités civiles », explique Curtis Melvin, chercheur à l'Institut américano-coréen de l'Université John Hopkins et contributeur pour le site 38 North. « Elles sont désignées de façon précise pour ne pas atteindre les personnes ordinaires. Cela limite d'une certaine façon le type d'organisations qui peuvent être sanctionnées, le type d'industries qui peuvent être sanctionnées. »

Un autre problème : les banques chinoises qui n'ont rien à perdre. En plus des sanctions annoncées par l'ONU, les États-Unis ont imposé leurs propres restrictions envers les partenaires économiques de Pyongyang. Dans le cas où des banques ont des affaires avec des organisations nord-coréennes interdites, le département du Trésor américain peut leur interdire l'accès au marché du dollar. Une dure restriction pour les banques qui veulent accéder au marché international.

D'après Joshua Stanton, un avocat qui a aidé les autorités américaines à formaliser les sanctions imposées à la Corée du Nord en 2013, les banques chinoises « s'intéressent parfois plus à notre département du Trésor que leur propre gouvernement ».

« Je ne veux pas dire que les sanctions américaines sont mieux que les sanctions imposées par l'ONU, » explique Stanton. « Je pense qu'elles sont complémentaires, mais si vous vous contentez de sanctions américaines sans sanctions onusiennes, vous vous retrouvez avec une situation à la cubaine : personne ne respecte les sanctions sauf nous. »

Le problème, d'après Noland, est que certaines banques chinoises se fichent d'avoir accès au marché américain. Et puisque les Nord Coréens ont absolument besoin d'un endroit pour déposer leur argent, ces banques peuvent leur faire payer ce service très cher.

« Il va y avoir une frange de petites institutions financières chinoises — qui se fichent de faire des affaires avec les États-Unis — qui vont se développer et profiter de l'isolement de la Corée du Nord. Cela va représenter un business très lucratif pour ces institutions, » explique Noland. « Quelques obscures institutions financières chinoises vont s'engouffrer dans la brèche. »

Même si Pékin décidait de sanctionner les partenaires de la Corée du Nord, le régime de Kim pourrait toujours trouver un moyen d'importer des produits interdits. Un rapport du panel d'experts du Conseil de sécurité de l'ONU publié plus tôt dans l'année répertorie un paquet de techniques utilisées par la Corée du Nord pour contourner les sanctions — comme l'utilisation de compagnies écrans ou de bateaux battant pavillon étranger.

Pyongyang est notamment parvenu à importer une flotte de voitures Mercedes depuis une entreprise américaine basée dans le New Jersey. Les véhicules de luxe, obtenus grâce à une société écran nord-coréenne déguisée en une entreprise de logistique chinoise, ont été vus pour la dernière fois en octobre 2015 dans la capitale nord-coréenne lors d'une parade militaire.

Newcomb, un ancien membre du panel d'experts onusiens, notait que le contrôle du respect des sanctions (comme l'inspection des cargos) était souvent confié aux services de douanes peu formés, basés dans les ports du monde entier.

« Ils n'ont pas le personnel nécessaire pour reconnaître ce qui pourrait servir ou non à la fabrication d'un missile, ou vérifier si un conteneur de métaux est destiné ou non à l'industrie de l'armement, » expliquait Newcomb. La Corée du Nord choisit aussi de passer par des pays connus pour leur laxisme concernant la corruption. « Ils essayent de trouver les endroits où il y a moins de contrôle, » pose Newcomb.

La Corée du Nord a aussi été liée à un ensemble de trafics, allant des cigarettes ou monnaies contrefaites et passant par la méthamphétamine, l'ivoire, les cornes de rhinocéros et d'autres animaux rares. Ces trafics sont apparemment contrôlés par le Bureau 39, « une branche secrète du gouvernement qui permet au leadership nord-coréen de gérer ces activités illégales et les caisses occultes, » d'après le département du Trésor américain.

Michael Madden, un professeur associé de l'Institut américano-coréen de l'université John Hopkins et l'auteur du site North Korea Leadership Watch, explique que le régime de Kim est particulièrement habile pour trouver — et dissimuler — des devises fortes.

« Ils utilisent les mêmes techniques que les grandes multinationales ou ploutocrates qui cachent leur argent à l'étranger, » explique Maddden. « Ils ne se cachent pas des impôts mais de la surveillance de la communauté internationale. »

Les sanctions ont quand même eu un impact économique sur la Corée du Nord. Si les élites du « Pyongyhattan » vivent fastueusement, ceux qui habitent dans les campagnes font face au manque de nourriture, de médicaments et d'autres produits de première nécessité. Mais le régime de Kim semble n'avoir aucun scrupule à laisser mourir sa population pour continuer à développer des armes nucléaires. Cet état de fait a notamment motivé certains à appeler à un arrêt des sanctions.

Vendredi dernier, le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a appelé Pyongyang à « s'engager vers une dénucléarisation », tout en pointant « l'urgence de mettre fin à cette escalade ». Si Obama a promis de nouvelles sanctions, le Secrétaire d'État John Kerry a indiqué que les États-Unis étaient ouverts pour tenir des discussions « crédibles et authentiques » avec la Corée du Nord.

Mais si l'on en croit un communiqué publié par la Corée du Nord vendredi dernier, le régime n'est pas près de s'arrêter. Le pays estime que les sanctions ne sont qu'une tentative « désespérée » des États-Unis pour empêcher la Corée du Nord d'obtenir « le droit à la légitime défense », et il a promis d' « améliorer quantitativement et qualitativement son arsenal nucléaire. »


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Cet article est d'abord paru sur la version anglophone de VICE News.