Publicité
Crime

Rencontre avec un tueur à gages du cartel mexicain des Zetas

Lors d'un entretien accordé à VICE News, ce tueur à gages est revenu sur la guerre entre les cartels et les conséquences de son "travail" sur sa vie privée.

par Oscar Balderas & Nathaniel Janowitz
03 Juin 2016, 3:35pm

Photo de Nathaniel Janowitz/VICE News

L'homme assis dans cette chambre d'hôtel bon marché a été très clair : impossible de le décrire physiquement, bien qu'il n'y ait rien de remarquable dans son apparence. L'homme ne souhaite pas non plus que l'on révèle le lieu exact du rendez-vous, ni même son nom ou son alias.

Ce chef d'une cellule de tueurs à gages du cartel des Zetas de l'État de Veracruz souhaite qu'on l'appelle El Sangres — un surnom qui représente bien sa carrière selon lui. Le mot sangre signifie sang en espagnol.

Il n'est pas commun de pouvoir rencontrer un commandant des Zetas en activité. El Sangres a apparemment accepté cette interview, parce qu'il voulait parler de l'évolution de l'influence de son cartel, fluctuante en fonction des liens entretenus avec le gouvernement de cet État du sud-est du Mexique.

Il admet sans mal que les Zetas ont perdu une partie du contrôle du territoire au profit du Cartel de la Nouvelle Génération du Jalisco (CJNG), qui a — selon lui — passé un accord avec l'actuel gouverneur du Veracruz, Javier Duarte. Mais il ajoute rapidement que les Zetas vont trouver un moyen de redevenir les leaders de l'État.

« Duarte est une marionnette, » dit-il. L'homme n'a pas l'air énervé. Le ton de sa voix suggère simplement qu'il énonce un fait, que les règles du jeu ont changé depuis l'époque où les Zetas avaient les faveurs du gouverneur. « Duarte veut venir à bout des Zetas, mais cela n'arrivera jamais. S'ils tuent l'un d'entre nous, quatre autres apparaissent pour nous venger. »

Les déclarations du tueur à gages sur le gouverneur, qui est en poste depuis 2010, ne sont pas vérifiables. En revanche, tous les observateurs sérieux des narcos parlent de narcopolitiques pour expliquer la violence qui règne dans l'État de Veracruz.

« S'ils tuent l'un d'entre nous, quatre autres apparaissent pour nous venger. »

La sérénité et l'audace dégagées par Sangres laissent penser que la terreur, qui a cours dans le Veracruz et dans le reste du Mexique, va encore durer, alors que des élections ont lieu ce dimanche pour remplacer Duarte.

VICE News a vérifié l'identité de Sangres auprès de trois sources crédibles, afin de s'assurer qu'il est bien celui qu'il déclare être : un membre actif des Zetas depuis 5 ans, et le leader d'une cellule de tueurs à gages dans le centre de l'État.

Au cours de l'interview, Sangres assure qu'une dizaine d'assassins officient sous ses ordres. Il les surnomme les angelitos, ses « petits anges ».

« Ils font partie de ma famille, ma famille c'est ce groupe d'hommes que je gère, des putains d'assassins, » pose El Sangres. Ses victimes « devaient quelque chose » ou s'étaient retrouvées mêlés à la mauvaise affaire. Non sans une certaine fierté, El Sangres assure qu'il ne s'adonne pas à d'autres types de crimes, comme l'extorsion ou le vol.

« Je reçois l'ordre de me rendre quelque part, de trouver un individu, de l'enlever, et de m'assurer qu'on ne le trouve plus jamais. »

« Je ne vais pas te prendre ton portefeuille ou ton téléphone, je ne vais pas te prendre ta montre, » dit-il. « Je reçois l'ordre de me rendre quelque part, de trouver un individu, de l'enlever, et de m'assurer qu'on ne le trouve plus jamais. »

Les origines des Zetas remontent à la fin des années 1990 et se situent à la frontière de l'État du Tamaulipas. À l'époque, le cartel du Golfe avait recruté des déserteurs des forces d'élite de l'armée mexicaine pour former le bras armé de leur organisation criminelle, Los Zetas. Mais les soldats surentraînés ont peu à peu commencé à opérer de manière indépendante, et l'alliance des Golfe-Zetas a pris fin en 2010 — suivie d'une violente guerre de territoire dans le Tamaupilas.

Pendant ce temps, les Zetas s'étaient forgé une réputation chargée en hémoglobine, accrochant des corps sous les ponts, disposant des têtes décapitées devant des écoles, ou encore démembrant des femmes avant de poster les vidéos de la boucherie sur Internet.

« Nous n'étions pas présents ici dans le Veracruz. Nous y sommes entrés parce que le gouvernement de Fidel Herrera nous a laissés faire, et ça, je vous l'assure», explique Sangres en parlant du prédécesseur de Duarte.

El Sangres assure que « Fidel » a invité les Zetas à s'installer dans le Veracruz, au sud du Tamaupilas, courant 2005, pour s'occuper de « problèmes » qu'il avait. Mais, d'après le tueur à gages, le gouverneur n'a rapidement plus eu aucun contrôle sur le groupe.

L'influence des Zetas dans le Veracruz était telle à une époque que les locaux racontaient que la lettre « z » dans le nom de l'État était un hommage aux Zetas — comme dans d'autres villes du Veracruz, comme la capitale Xalapa-Enriquez, mais aussi Orizaba, Coatzacoalcos, Ciudad Mendoza, Zongolica, Aculztingo entre autres.

***

Fernanda Rubí Salcedo fait partie des victimes des Zetas.

Les Zetas auraient enlevé la jeune fille de 21 ans, le 7 septembre 2012, parce qu'un des leaders du cartel voulait en faire sa petite amie.

Rubi et plusieurs amis s'étaient rendus au Bulldog un bar branché d'Orizaba, une ville du centre du Veracruz, où les Zetas sont particulièrement présents. Vers minuit, quatre hommes armés sont entrés dans le bar et ont fondu sur Rubi.

Le bar était plein à craquer et gardé par plusieurs agents de sécurité, mais cela n'a pas empêché les quatre hommes de traîner par les cheveux la jeune fille hors du bar, alors qu'elle dansait. Ils l'ont fait monter de force dans un pick-up avant de disparaître dans la nuit noire. Le Bulldog est pourtant situé à 50 mètres du quartier général de la police municipale et à quelques centaines de mètres d'une base de la police fédérale.

Depuis, la mère de Rubi fait tout ce qui est en son pouvoir pour essayer de retrouver la jeune femme.

Les Zetas ont enlevé Fernanda Rubí Salcedo. Sa mère manifeste à Mexico avec un poster de sa fille. (Photo de Nathaniel Janowitz/VICE News)

« J'ai enquêté pour fournir aux autorités des adresses, des noms et des indices. Pourquoi ils n'en font rien ? » demandait le mois dernier, Araceli Salcedo. « Parce qu'ils connaissent les Zetas, ils savent qui est impliqué et vous ne pouvez pas vous opposer à ces gens. »

Salcedo s'exprimait lors d'une manifestation organisée à Mexico le 10 mai dernier — le jour de la fête des mères dans le pays — avec des centaines d'autres familles qui ont aussi perdu des êtres proches à travers le Mexique.

« Parce qu'ils connaissent les Zetas, ils savent qui est impliqué et vous ne pouvez pas vous opposer à ces gens. »

Son courage est de notoriété publique dans le Veracruz, surtout depuis qu'elle a été filmée en train de crier « Où est ma famille ? » au gouverneur Duarte, alors qu'il visitait Orizaba avec la sienne en octobre 2015.

Le gouverneur avait fait mine de l'ignorer avant de sourire en direction d'un poster de Rubi que sa mère portait.

« Ne te moque pas de moi, efface ce sourire de ton visage, » avait hurlé cette maman. « Vous êtes tous les mêmes. De la pure corruption. »

L'appel au secours de Salcedo a trouvé un large écho dans le Veracruz.

Le premier signe de la perte de contrôle des Zetas dans le Veracruz remonte à juillet 2011. C'est à cette époque qu'une vidéo YouTube a commencé à circuler, dans laquelle un groupe d'hommes armés et masqués commencent à se faire appeler Los Matazetas — Les Tueurs de Zetas. Ils mentionnaient l'ancien gouverneur Herrera comme le leader, le surnommant « Z1 ».

Los Matazetas, aka CJNG, posent dans une vidéo postée sur YouTube en 2011, dans laquelle ils menacent les Zetas. (Screenshot via YouTube.com)

Les Matazetas étaient en réalité une branche du Cartel de la Nouvelle Génération de Jalisco (CJNG), et leur vidéo annonçait leur tentative de prise de pouvoir dans cet État jusqu'ici contrôlé par les Zetas. Cette vidéo a déclenché une guerre entre les cartels qui continue aujourd'hui.

Depuis, le cartel de Jalisco est celui qui a la plus forte croissance dans le pays. Ils sont plus ou moins présents dans tous les États du Mexique.

En 2015, la DEA (l'agence antidrogue américaine) a publié une carte sur la distribution des forces en présence en matière de cartels au Mexique. Selon eux, le CJNG possède le centre du Veracruz. Un autre rapport de la DEA, publié la même année, estime que le CJNG (avec ses alliés des Ciunis) est l'organisation criminelle la plus riche au monde, devant le cartel de Sinaloa (dirigée par Joaquín "El Chapo" Guzmán, emprisonné depuis). Le rapport indique que l'État de Veracruz est particulièrement stratégique, parce qu'à partir de cette région le CJNG peut exporter de la cocaïne et de la méthamphétamine vers l'Europe, le Canada, et l'Asie.

***

El Sangres assure que les membres du CJNG ont été aidés par Duarte suite à sa prise de fonction en 2010.

« On perd du terrain, de la présence, du respect, de tout, » râle Sangres.

Le tueur à gages indique aussi que les Zetas perdent des hommes au profit du CJNG et déplore que le professionnalisme, qui était la marque de fabrique de la ultima letra (la dernière lettre, le Z), commence à se perdre.

« Malheureusement, l'organisation engage des gens qui ne savent pas ce qu'ils font. Ils envoient au front des enfants qui ne sont pas entraînés. »

« Malheureusement, l'organisation de la letra engage des gens qui ne savent pas ce qu'ils font. Ils envoient au front des enfants qui ne sont pas entraînés, » lâche Sangres. « Certains de ces gosses ont 15 ans, jamais plus de 20 ans. Quasiment plus personne ne comprend en quoi consiste notre travail. »

Mais même si les tueurs sont inexpérimentés, la violence continue de faire rage dans le Veracruz.

Au cours du mois qui s'est écoulé entre l'interview et la publication de cet article, trois incidents ont fait la une de la presse nationale. À Xalapa-Enriquez, cinq personnes ont été exécutées dans un bar. À Amatlán de los Reyes, cinq corps démembrés ont été retrouvés. Un message accompagnant les corps laisse penser que les personnes exécutées étaient des Zetas, tuées par des petites mains du CJNG. Au Bulldog — le bar d'Ozizaba, où Rubi a été enlevée — un cadre du cartel a été descendu au petit matin.

La guerre de territoire avec le Jalisco est l'une des raisons pour lesquelles El Sangres ne voulait pas faire une interview de plus d'une demi-heure.

Il explique que son « travail » lui demande de changer d'endroits toutes les 60 minutes, sinon il risque de se faire tuer. Sa nervosité est évidente. Assis droit sur sa chaise, posée dans un coin de la pièce, ses mains serrent nerveusement les accoudoirs.

***

Cependant, le déclin des Zetas ne s'est pas accompagné d'un regain de sécurité pour les habitants du Veracruz.

Pour la famille Quevado Orozco, la vie sous le contrôle du CJNG est bien pire.

Des kidnappeurs ont enlevé Gerson Quevado, un étudiant en architecture de 19 ans, alors qu'il sortait d'une supérette de la ville de Medellin de Bravo en mars 2014. Ses ravisseurs ont demandé 80 000 pesos (soit 3 850 euros) pour sa libération. Sa famille a payé la somme demandée, comme prévu.

Le père de Gerson, sa mère, sa soeur, son frère, sa petite amie et le frère de sa petite amie ont alors patienté dans la maison familiale, dans l'attente d'un coup de fil, qui n'est jamais venu. C'est alors qu'un soi-disant ami de la famille leur a fourni une adresse, où Gerson devait être retenu.

« Pourquoi ont-ils enlevé mon fils ? Pourquoi ont-ils tué mon autre fils ? Il voulait seulement voir son frère. Ces gens n'ont pas de mamans ? Ils n'ont pas d'enfants ? »

La famille y a envoyé le frère de Gerson, Alan, un prometteur gardien de foot de 15 ans qui jouait dans une équipe bien connue du Veracruz. Miguel, le frère de la petite amie de Gerson, qui pratiquait le taekwondo, était aussi du voyage. Ils n'ont pas prévenu les autorités, ils craignaient que la police soit de mèche avec les ravisseurs.

À leur arrivée à l'adresse fournie, Alan et Miguel ont été accueillis par des coups de feu. Ils sont morts sur le coup. Plus de deux ans plus tard, Gerson est toujours porté disparu.

Gerson, Alan, et Miguel sont tous portés disparus ou morts. Des membres de leur famille manifestent à Mexico, en portant leurs photos, le jour de la fête des mères. (Photo de Nathaniel Janowitz/VICE News)

La famille est convaincue que les kidnappeurs faisaient partie du CJNG et qu'ils ont bénéficié de la protection de la police, parce que les forces de l'ordre n'ont pas utilisé les indices que la famille leur avait fournis.

« Non seulement nos proches disparaissent, mais les preuves aussi. Qu'est ce que vous voulez faire face à tant de corruption ? » demande Marisela Orozco, la mère de Gerson et Alan. « Ce putain de gouvernement nous conduit à notre perte. »

Orozco, son mari et leur fille ont manifesté avec la mère de Rubi le jour de la fête des mères à Mexico pour essayer de relancer l'attention sur la violence qui fait toujours rage dans un État, qu'ils ont depuis quitté.

« Pourquoi ont-ils enlevé mon fils ? Pourquoi ont-ils tué mon autre fils ? Il voulait seulement voir son frère, » lâche Orozco. « Ces gens n'ont pas de mamans ? Ils n'ont pas d'enfants ? »

***

El Sangres dit qu'il a une ex-femme et des enfants. Il assure que son ex sait ce qu'il fait de sa vie, mais ses enfants ne sont pas au courant — il ne les voit plus.

« La famille n'existe plus, je suis seul, » marmone Sangres. Pendant un court instant, il semble incapable de choisir ses mots. Sa voix tremble. « Ils ne savent pas ce qui m'arrive. Je sais ce qu'ils font eux, mais non... »

El Sangres a accepté de prendre une seule photo, avec un masque. Il a couvert sa tête avec un drap blanc et a pointé son index vers l'objectif. (Photo de Nathaniel Janowitz/VICE News)

Le tueur à gages explique qu'il a rejoint le cartel après avoir été le témoin d'abus de pouvoir quand il était policier municipal. Il a quitté son boulot à cause de « toutes les injustices » qu'il a vu, puis il a rejoint le cartel quand « ils y ont mis le prix ».

Mais la vie d'un tueur à gages est loin d'être simple selon Sangres.

« Votre vie empire sous tous les aspects, » dit-il. « Vous dormez mal. Vous devez sans cesse changer de planque. Pourquoi ? Parce que même les gens de ton camp veulent te descendre. »

Juste avant de quitter l'hôtel, El Sangres nous dit qu'on peut prendre une photo, une seule — à condition qu'on lui trouve un masque. On en avait emmené un avec nous, au cas où il en faisait la demande.

Le tueur à gages se saisit d'un drap blanc et couvre le reste de sa tête. Debout devant un mur blanc il lève sa main et la pointe devant l'objectif. Ce mouvement soulève un peu sa chemise, ce qui laisse deviner un vrai pistolet fourré dans son pantalon.


Suivez Oscar Balderas et Nathaniel Janowitz sur Twitter : @oscarbalmen and @ngjanowitz

Cet article a d'abord été publié sur l'édition hispanophone de VICE News.