Weed

Les banques canadiennes ont peur du cannabis

Les grandes institutions financières sont toujours frileuses de travailler avec les producteurs de cannabis, mais elles ne crachent pas sur l’argent des transactions boursières.
Photo | Patrick McGuire

Il y a un an, Philippe Depault a lancé Maïtri pour vendre des accessoires pour fumeurs et éventuellement avoir sa propre marque de cannabis récréatif. Son projet de serre de 500 000 pieds carrés est aujourd’hui en attente d’une licence de producteur autorisé du gouvernement fédéral. Jamais il n’aurait cru qu’il serait aussi difficile de trouver une banque qui voudrait bien lui prêter de l’argent… ou même lui ouvrir un simple compte.

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« J’ai essuyé six refus avant d’en trouver une, dit-il. J’ai fait rire de moi. Le contexte canadien est particulier : on a un marché noir, un marché gris avec les dispensaires et un marché médical. Mais les banquiers ne voient pas la différence. Ce ne sont pas des consommateurs de cannabis. Finalement, j’ai loadé ma marge de crédit et je me suis tourné vers ma famille pour emprunter de l’argent. »

Les grandes banques sont encore frileuses à l’idée de faire affaire avec cette industrie florissante, alors que les projets de loi fédéral et provincial ne sont toujours pas adoptés. Une situation qui freine l’élan de petites entreprises qui ne sont pas prêtes à entrer en bourse.

Il y a six mois, Philippe Depault a finalement réussi à ouvrir un compte d’entreprise en insistant sur la nature médicale de son projet. Il refuse toutefois de nommer la banque, de peur qu’elle change d’avis en lisant ces lignes.

« Il n’y a pas d’autres options pour une start-up comme la mienne que d’aller vers l’investissement privé. J’ai été chanceux, j’ai finalement rencontré quelqu’un qui a cru en mon rêve et qui ne voulait pas gober 90 % de ma business en échange de capitaux. »

Fondateur de Vert Médical, une société en attente d'un permis pour produire du cannabis à des fins médicales, Dany Lefebvre a lui aussi eu bien de la difficulté à trouver du financement à ses débuts en 2013. L’an dernier, il a finalement vendu sa compagnie à Canopy Growth. Le leader ontarien dans le domaine du cannabis a aussi obtenu une participation majoritaire dans Hemp.ca, une entreprise spécialisée dans les produits tirés du chanvre, aussi fondée par M. Lefebvre.

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« Avant ce deal, on était sur le point de s’écrouler, dit-il. J’ai passé tellement de temps à attendre et à me faire dire non par les banques. Il y a une grande éducation à faire, et ça passe aussi par le secteur financier. »

Le contexte américain expliquerait aussi les réticences des institutions bancaires canadiennes, qui font affaire avec nos voisins du Sud. Même si huit États ont légalisé l’usage récréatif de la drogue douce, le cannabis est toujours interdit par Washington. Les banques étant de compétence fédérale, elles peuvent se voir accuser de blanchiment d’argent si elles acceptent d’ouvrir des comptes aux entreprises de l’industrie.

Le 4 janvier, le procureur général des États-Unis, Jeff Sessions, a annoncé l’annulation de cinq directives émises lors de la présidence de Barack Obama pour alléger l’application de la loi fédérale qui considère la marijuana comme une drogue dure. Rien pour rassurer les institutions financières.

Même le géant canadien Aurora, un producteur autorisé britanno-colombien qui a ouvert sa première serre à Montréal au mois d’octobre, s’est buté au conservatisme des banques. « On a eu des problèmes avec les banques parce que leur culture est calquée sur ce qui se passe aux États-Unis, où ce n’est pas légalisé, dit la directrice des affaires québécoises, Andrea Paine. Elles aiment beaucoup notre argent, mais c’est encore très difficile d’avoir du crédit. »

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VICE a contacté les huit principales banques présentes au Québec. La BMO, la TD et Desjardins sont les seules institutions qui acceptent de travailler avec des entreprises liées au cannabis.

La BMO et GMP Securities, un courtier en placement torontois, ont d’ailleurs annoncé mercredi un investissement de 175 millions de dollars dans Canopy Growth, le plus gros producteur autorisé au pays. Il acquièrent environ cinq millions d’actions, au prix de 34,60 $ chacune, soit 8 % de moins que le cours de clôture du jour.

« En fait, la BMO va m’aider à vendre ces actions, mais elle ne les possède pas, précise le P.-D.G. de Canopy Growth, Bruce Linton. Mais j’aimerais beaucoup mieux avoir accès à un prêt, comme le font les banques avec toutes les autres compagnies. C’est quand même fou d’avoir une entreprise qui vaut plus de sept milliards de dollars et de ne pas être capable d’emprunter de la manière la plus traditionnelle. Je suis forcé de vendre mon entreprise morceau par morceau pour continuer à croître. On se croirait dans un vieux film des années 60. »

La Banque Scotia, la Banque Nationale, la RBC et la CIBC n’offrent quant à elles aucun service bancaire à des compagnies engagées dans la production et la distribution de weed. De son côté, la Banque Laurentienne a refusé de répondre à nos questions.

La Banque de développement du Canada, une société de la Couronne qui finance les petites et moyennes entreprises, se distancie aussi de ce secteur d’activité. « Il est encore trop tôt pour se prononcer avec certitude sur la suite des choses puisque le projet de loi est encore à l’étude », nous explique son porte-parole, Jean-Philippe Nadeau.

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Toutefois, Financement agricole Canada, une autre société d’État, fait affaire avec quatre producteurs autorisés de cannabis. « On a une approche très prudente, dit le vice-président des opérations du Québec du plus important prêteur à l’industrie agricole au pays, Vincent Giard. On ne travaille qu’avec des entreprises du domaine médical. »

Professeur en finance et spécialiste de la gestion de placements à l’Université McGill, Ken Lester remarque que les banques se trouvent dans une bien drôle de position, alors que la planète entière veut investir dans ce secteur en croissance. « Elles craignent d’admettre à leurs clients qu’elles ne veulent pas sauter dans le bateau et qu’elles ont pris la mauvaise décision pour leurs actionnaires, croit-il. Mais si elles y participent, il y a un risque de faire les nouvelles et d’être perçues comme les nouveaux pushers. »

Toutefois, M. Lester souligne l’hypocrisie de ces institutions qui n’ont aucun problème à encaisser les commissions liées aux transactions boursières de la ruée verte. « Si vous appelez votre courtier à l’une des grandes banques canadiennes pour acheter les actions d’un producteur autorisé, il ne va pas refuser. »

Dany Lefebvre a d’ailleurs apostrophé le PDG de la Banque Nationale à ce sujet, lors d’une soirée d’affaires au Centrexpo de Drummondville. « Je me suis fait dire : “On n’est pas là pantoute et on ne s’en va pas là.” Mais je sais que plein de gens qui travaillent pour cette institution font des transactions boursières avec des entreprises du cannabis. »

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Au moins deux institutions financières contactées par VICE ont enregistré un nombre de transactions record au cours de la semaine du 2 janvier, et ce, en partie en raison des négociations des titres d'entreprises de l'industrie du cannabis. « Je le sais parce que c’est tout ce que l’on échangeait durant la semaine du 2 janvier », nous dit un courtier de la Banque Nationale.

La TD a aussi connu un volume sans précédent de transactions durant cette même semaine. Cette intense activité de la clientèle a littéralement fait planter momentanément la plateforme d’échanges de l’institution. « Nous constatons que la négociation des titres d'entreprises de l'industrie du cannabis continue d'augmenter dans la composition des transactions, explique le directeur des affaires internes et publiques, Mathieu Beaudoin. Par contre, ces intermittences ont été causées par une augmentation globale du volume de transactions, alors que les transactions d'entreprises de cette industrie ont simplement contribué à l'augmentation globale de ce volume. »

Ken Lester croit que la frilosité des grandes banques pousse donc les entreprises canadiennes à entrer en bourse. Elles sont plus d’une vingtaine aujourd’hui sur les marchés. « Tout le monde veut lancer de l’argent à ces compagnies en ce moment, dit le professeur de l’Université McGill. Les actions sont échangées à une valeur plus haute qu’elles le devraient, donc les compagnies du cannabis reçoivent de l’argent à un excellent prix, avec peu de dilution. »

L’autre avenue est d’approcher une firme privée de gestion de patrimoine. Ces « boutiques » prêtent de l’argent volontiers, mais à des taux d’intérêt beaucoup plus élevés. « Elles sautent sur l’occasion en ce moment et elles font une tonne d’argent, dit M. Lester. Pour elles, toutes les planètes sont alignées en ce moment. »

Le propriétaire de Maïtri Philippe Depault dénonce aussi le fait que, face à ces difficultés, certains entrepreneurs se tournent vers le marché noir pour financer leurs activités. « Le risque est énorme. Ils misent sur leur transition vers l’économie légale après la légalisation. Ça leur permet de lever du capital et de se bâtir une clientèle. Mais c’est du blanchiment d’argent et cette avenue ne m’intéresse pas. »

Simon Coutu est sur Twitter .

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