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Rendre la cérémonie des César moins chiante : plus personne n'y croyait, « 120 Battements Par Minute » l'a fait

Même dans un cadre aussi soporifique que celui des César, la puissance de feu politique et émotionnelle du film de Robin Campillo et de sa B.O. signée Arnaud Rebotini reste intacte.

par Marc-Aurèle Baly
05 Mars 2018, 10:55am

Quelques minutes après le triomphe de 120 battements par minute aux derniers Cesar vendredi soir, où le film français aura récolté pas moins de six récompenses, Robin Campillo disait quelque chose de très juste chez Canal Plus. Soit que dès le départ, il y avait deux écrans à son film : son objet politique, ainsi que la très forte émotion liée à son sujet. Et que le film, immanquablement, se trouvait derrière, ce que le réalisateur assumait parfaitement. Ces deux écrans, écrasants, auraient pu bouffer le film en lui-même, comme ça a pu être le cas avec d’autres triomphes cannois français plus ou moins récents (au hasard, La Vie d’Adèle ou Entre les Murs, pour citer deux palmés), totalement vampirisés soit par leur sujet (l’école pour Entre les Murs), soit par leur contexte (les conditions de tournage et le traitement de ses deux actrices principales pour La Vie d’Adèle), sans qu'on ne retienne autre chose que ça.

Vendredi soir, ce sont pourtant bien l’émotion et la force politique qui submergeaient tous les discours des récipiendaires, de Campillo qui n’aura quasiment pas parlé du film mais plutôt de la prochaine loi Collomb, aux larmes incontrôlées de Rebotini qui recevait le prix de la meilleure musique originale - ce qui a au passage permis d’amener un peu de réel et de vivant à une cérémonie qui a réussi l’exploit d’être encore plus chiante que les éditions précédentes. Tous rappelaient à toutes fins utiles que le cinéma ne se substituait pas au réel, qu’Act Up existait encore, que le Sida tuait toujours. Rebotini, d’une voix chevrotante : « Si la musique de 120 battements par minute a une profondeur, c’est qu’elle est la voix de ceux qui sont morts, qui ont perdu des proches, qui se sont battus et qu’on n’a pas voulu entendre. » Une évidence qui faisait écho aux propos de Didier Lestrade, co-fondateur d'Act Up Paris, qui s’empressa à la sortie du film de rappeler à tout le monde, éditorialistes et journalistes de l’époque compris, que les membres de l'association étaient alors persécutés et dénigrés par ces mêmes personnes qui s’extasiaient désormais devant le film.

Car si l’émotion déployée par 120 bpm aura fonctionné de manière catégorique sur le spectateur, et si le militantisme raconté d’Act Up n’aura pu le faire échapper à son statut de film à thèse (avec un sujet comme ça, c'était compliqué), la justesse du film lui aura permis de dépasser ces obstacles, et d'exister en tant que tel. Une gageure alors même que 120 bpm aurait pu virer à l’hagiographie de gauche unilatérale et de bon ton (soit l’histoire d’Act Up racontée par ses propres acteurs), mais qui évita cet écueil en se plaçant toujours à la bonne distance, celle de l’affrontement méthodique et de la résignation sourde, ce qui lui permit de ne pas se vautrer dans une imagine d’Epinal ou dans une relecture faussée de l’Histoire.

Cette justesse court dans toutes les scènes du film, de celle, extraordinaire de naturel, de la veillée funèbre, jusque dans ses moments les plus prosaïques (la mère, complètement paumée, qui redemande sans cesse si personne n’a faim), ainsi que dans l’utilisation de la musique et les séquences de club. Dans celles-ci, au lieu de la célébration de l’amour face à la mort (ou ce genre de connerie entrevues d’habitude dans ce genre de films), le morbide est plus souligné que l’hédonisme, l’inquiétude y est plus palpable que la fête. La lumière y est blafarde, la maladie flotte (littéralement) dans l’air, tandis que les corps en mouvement semblent engourdis, paralysés, comme déjà condamnés par la maladie. Ces scènes agissent en prenant le pouls de l’époque (les battements du cœur mais aussi le tictac du temps qui est compté, tous soulignés par la musique de Rebotini), froidement lucide sans jamais non plus être démissionnaire.

L’utilisation du morceau « Smalltown Boy » de Bronski Beat aurait pu être à ce titre particulièrement casse-gueule. Le morceau composé par Jimmy Somerville, et qui raconte son propre ostracisme au sein de sa famille du fait de son homosexualité, est sorti en 1984, tandis que l’histoire de 120 bpm se passe au début des années 90. Pour le film, le morceau est déjà une vignette, encore plus si l'on voit qu'il a subi un relookage de la part de Rebotini qui l’a remixé, afin de lui offrir un écrin plus seyant aux spectateurs de 2017.

Mais le morceau est finement utilisé, et à l’inverse d’autres films (on pense à La Vie d’Adèle encore, avec Lykke Li, ou à « Diamonds » de Rihanna dans Bande de Filles), il n’agit pas totalement comme locomotive (même si c’est celui qu’on retient dans la bande-annonce), et n’illustre pas une scène particulièrement climatique. À l’image du reste de sa bande-son, c’est un morceau en clair obscur, jamais ostentatoire, en retrait et discret. Les morceaux de commande de Rebotini, jamais meilleur ces dernières années que dans cet exercice, reprennent les codes de la house music de l’époque en y apportant des cordes et des nappes habitées par une angoisse à la fois sourde et langoureuse. Et si à l’inverse d'un film comme Eden, il n’y a pas de volonté d’historiographie de la house music de la part du film (à juste titre : il n’est d’ailleurs quasiment pas question de musique dedans), 120 bpm en dit paradoxalement beaucoup plus sur le sujet que le premier. Il vient en tout cas rappeler, s'il en était besoin, que la house est historiquement et intrinsèquement une musique de lutte et d’émancipation (sexuelle, identitaire, politique), avant d’être un objet de culte pour diggers ou bande-son papier-peint pour étudiants torchés à la soirée du BDE. Et vendredi soir, on a en tout cas pu voir, même dans un cadre aussi institutionnalisé et soporifique que celui des Cesar, que cette puissance de feu politique et émotionnelle restait intouchable.