Fumeurs, je vous hais
Illustration : Pierre Thyss
Opinion

Fumeurs, je vous hais

Après m'avoir forcé à passer toutes mes soirées sur le trottoir, voilà que vous voulez arrêter de fumer pour améliorer vos performances en jogging. Vous êtes pires que ce je croyais.
Paul Douard
Paris, FR
26.2.18

Cet article a été publié dans sa version originale sur VICE France.

« Paul, tu gardes nos sacs pendant qu’on va fumer ? » Le léger rictus de soumission qu’esquisse mon visage laisse rapidement place à la consternation. Je reste immobile, maudissant mes amis qui abandonnent le bar pour la seizième fois de la soirée, me laissant ainsi seul avec la personne que je ne connais pas – et une montagne de sacs à main glissant dangereusement de la banquette. Mais cette humiliation n’est que le sommet d’un iceberg peuplé de malpolis qui ravagent mon salon à coups de miettes de tabac à rouler, et jettent leurs cendres dans n’importe quel objet ressemblant de près ou de loin à un récipient – ma bière, en général.
Vous l’aurez compris, je ne fume pas. J’ai bien essayé il y a quelques années, mais ça n’a jamais pris. La nicotine, couplée à l’haleine fétide que procure le goudron, ne déclenche chez moi aucune dépendance. Mais attention : je me contrefiche que les gens fument, je suis la dernière personne à leur faire la morale. Le problème, c’est qu’après un millénaire à les mépriser, j’ai fini par comprendre qu’ils avaient raison. Depuis le début, ils détenaient la vérité.

Certes, j’ai déjà passé un quart de mes 28 ans de présence sur Terre à attendre que mes amis terminent leurs clopes. Mais toujours partagé entre une profonde envie de violence, et une certaine jalousie. Au travail par exemple, comment ne pas avoir envie de devenir fumeur ? Leur journée est rythmée de dizaines de pauses clopes où ils peuvent discuter sous une pluie battante. J’admire leur courage - et le fait qu’ils travaillent sans doute deux heures de moins que moi par jour me laisse penser qu’il y a là un argument de poids. Quant à moi, je suis ce travailleur qui reste bien sagement assis à son bureau et qui de temps à autres se permet un thé fruité, mielleux et rond, à la cafétéria. La clope au bureau pourrait être l’outil qui manquait à ma non-ambition. Même chose le soir, lorsque je les vois trainer dehors sur les trottoirs avec leurs verres en plastiques et leurs rires gras. Malgré l’absurdité d’une situation qui consiste à payer un verre une fortune pour le boire debout dans le froid, ils semblent toujours passer une meilleure soirée que moi. Finalement, je suis comme le gars qui ne sait pas danser et qui dit à tout le monde que « danser, c’est plate » tout en jalousant ceux qui le font avec cette insupportable grâce naturelle. Je suis ce dude.

Si on évacue tout de suite le fait que ces gens sentent particulièrement mauvais des cheveux, je dois avouer que j’envie cette bande d’hédonistes qui piétine les règles de la bienséance et se contrefout du lendemain – et même du cancer. Soyons réalistes, fumer est cool. Les fumeurs ont presque réussi à égaler, sur l’échelle du bonheur suprême, le concept du sexe lendemain – cet engrenage autodestructeur dans lequel tout le monde rêve de sombrer un jour ou l’autre. Toute la journée, leurs yeux fatigués croisent des centaines d’images d’enfants à l’agonie, de gorges burinées et de grosses machines médicales servant, me semble-t-il, à maintenir en vie une personne souffrante. L’objectif étant de leur faire comprendre qu’ils vont mourir plus tôt que moi - et dans une certaine souffrance. Pourtant, ils n’en ont rien à foutre. Contrairement à moi, dont la vie est rythmée de contraintes et de réflexions insurmontables telles que « Est-ce qu'il y a une longue file au café ? », les fumeurs sont les derniers rescapés d’un monde où l’on pouvait globalement faire ce qui nous chantait sans trop se poser de questions. Au fond, ils sont l’incarnation vivante d’une anecdote de mes parents sur leur jeunesse – quelque chose de délicieusement vintage qui vient nous rappeler qu’un autre monde est possible. Aujourd’hui, la société nous exhorte à avoir une alimentation saine et à aspirer à l’immortalité. Les fumeurs se contentent quant à eux d’une espérance de vie ne dépassant pas les soixante ans et acceptent parfaitement de se détruire jour après jour. C’est magnifique.

Mais alors que j’étais au bord d’embrasser leur philosophie hédoniste, voilà que maintenant, ils veulent arrêter de fumer. Parce que ce n’est pas bon pour la santé. Parce qu’ils décident subitement de se reproduire. Ou qu’ils viennent de réaliser que Marlboro appartient à une putain de multinationale - et que les multinationales, c’est mal. Quelque soit leur raison, ils sont de plus en plus nombreux à tout laisser tomber. Super, merci. Après avoir passé des années à faire chier le monde pour en fumant dans les bars, puis en faisant un bruit infernal en fumant dehors – ou en demandant à leurs amis non-fumeurs (moi) de leur prendre un paquet sur la route - voilà qu’ils font machine arrière. La dernière communauté prête à refuser le jogging et les jus vitaminés est en train de jeter l’éponge, me laissant seul à mon bureau avec mon thé bio, sans idéal à atteindre. J’ai l’impression d’avoir été dragué toute ma vie, et que maintenant que je suis au bord de succomber à leurs charmes, ils me disent « En fait, je n’ai pas envie, ce soir ». Pire que d’arrêter, certains vapotent. En 2018, il est normal de voir des gens tirer frénétiquement sur un truc ressemblant à un stylo Bic noir, comme ceux que l’on trouve dans les armoires à fournitures des entreprises publiques. Le futur, ça devait être des voitures volantes et des combinaisons moulantes - pas des gens qui écoutent du jazz en vapotant. J’ai le sentiment de me faire abandonner par la résistance. Vous étiez notre dernier rempart contre la dictature de l’immortalité. Fumeurs, vous m’avez laissé tomber.

Quand les amis de Paul sortent fumer une clope, il erre sur Twitter .