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Société

Chemsex : béquille des hommes queer dans les villes hostiles ?

Pour Jamie Hakim, théoricien de la culture gay, le chemsex serait une réponse au néolibéralisme.

par Matthew Broomfield; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
26 Mars 2018, 3:16pm

Je me souviens que j’étais défoncé sur le balcon d'une tour du sud de Londres, à sept heures du matin un lundi matin, après avoir avalé un cocktail de crystal meth et de GHB. J’observais les livreurs de lait et les mamans en route pour l’école qui s’affairaient dans la rue. Je me sentais incroyablement loin de leur monde – et complètement chez moi dans le petit nid douillet du chemsex.

Ce sentiment particulier est difficile à expliquer à mes amis hétérosexuels depuis que le chemsex a suscité la panique morale en 2015. Selon les médias, les orgies organisées via Grindr sont le summum de l’horreur et les homosexuels souffrent de psychose, ont le VIH et meurent d’overdose à cause de leur imprudence, de leur dégoût d’eux-mêmes et de leurs mauvais choix de vie.

Le théoricien de la culture gay, Jamie Hakim, n'est pas un « défenseur » du chemsex à proprement parler, et il ne cherche pas à expliquer les problèmes qu'il engendre. Mais son article, The rise of chemsex : queering collective intimacy in neoliberal London prend du recul et invite 15 membres de la scène à se poser la question : « Pourquoi le chemsex fait-il le bonheur des uns et le malheur des autres ? »

Jamie est d’avis qu'une ville comme Londres par exemple a été restructurée par l'idéologie néolibérale, au point que les orgies de chemsex constituent le seul moyen pour de nombreux hommes queer d’avoir des relations sexuelles.

VICE : Bonjour, Jamie. Selon certaines personnes, la panique qui entoure le chemsex n’a pas lieu d’être, puisqu’il n’est pas nouveau que des gens aient des rapports sexuels en étant sous l'influence de substances chimiques. Qu’est-ce que le « chemsex » à Londres au XXIe siècle ?
Jamie Hakim : Le chemsex, c’est des mecs qui prennent de la méphédrone, du GHB, du GBL, du crystal meth, et qui organisent – souvent via l’application Grindr – des parties fines dans des résidences et appartements londoniens. Je m'intéresse à la raison pour laquelle ce phénomène se produit à l’heure actuelle, en particulier dans les villes de Lambeth, Southwark et Lewisham.

Dans le cadre de mon article, j’ai interviewé un mec qui aimait beaucoup sortir au Barcode [une boîte de nuit à Vauxhall qui a fermé en 2015], prendre un peu de ket’ et danser ; un autre, d'une cinquantaine d’années, aimait bien aller au club Hoist – mais aujourd’hui, ces endroits n'existent plus. Il y a eu une réduction de 58 % de l’espace dédié à la communauté LGBTQ à Londres depuis 2006 – et je ne parle pas seulement des clubs gays, mais de toutes sortes d'espaces pour toutes sortes de personnes LGBTQ +. Un autre mec que j’ai interrogé, un Slovaque, a emménagé à Cardiff et s'est beaucoup amusé là-bas. Puis il a déménagé à Londres et a trouvé la ville beaucoup plus aliénante. Il a fait une dépression.

Donc pour les hommes queer, une ville comme Londres par exemple est un environnement hostile et hétéro ?
Le néolibéralisme nous encourage à nous considérer comme des individus compétitifs dans tous les aspects de notre vie. De fait, le chemsex a une certaine logique – il permet de se retrouver dans une ambiance très détendue, ce qui est de plus en plus difficile depuis la crise financière. Il y a un besoin d’être ensemble dans des conditions qui ne l'encouragent pas.

En quoi la panique qui entoure le chemsex est-elle comparable à celle qui entoure le VIH ?
Les personnes queer subissent le préjugé selon lequel leurs pratiques sexuelles sont dégoûtantes. Ce qui était intéressant à propos de la panique morale qu’a suscitée le chemsex, c’est que cette panique était, d'une certaine manière, bien intentionnée, tandis que la panique manifestement très homophobe qu’a suscitée le SIDA ne l'était pas.

« Londres est une ville très compétitive ; la quantité d'argent que vous devez dépenser pour y vivre, la quantité de choses que vous êtes encouragé à consommer – c’est ça qui vous isole. »

L’idée qu’une relation doit être à long terme et monogame pour être significative est une idée très hétéro.
Les hommes gays construisent diverses sortes de relations. Avant, la consommation de drogues à usage récréatif était un vrai problème, car elle entravait la productivité – maintenant, sous le néolibéralisme, vous ne pouvez avoir du plaisir que si vous consommez. Le chemsex ne correspond à aucune de ces deux catégories, et il est donc difficile de convaincre la société qu’il peut en sortir quelque chose de bon.

Où les Londoniens peuvent-ils aller chercher l'intimité de la même manière ?
J'applique l'idée de Jeremy Gilbert selon laquelle le fait de « se sentir ensemble » est la pierre angulaire de l'expérience humaine pour le chemsex. Londres est une ville très compétitive ; la quantité d'argent que vous devez dépenser pour y vivre, la quantité de choses que vous êtes encouragé à consommer – c’est ça qui vous isole. Et du point de vue historique, le sexe permet aux hommes gays de « se sentir ensemble ».

Le chemsex peut-il être plus qu'une retraite du monde « hétérosexuel » néolibéral ?
Il ne s'agit pas de transformer les sessions de chemsex en groupes de sensibilisation, mais de réfléchir à une manière d'être ensemble dans un contexte qui ne l’encourage pas. C'est une expérience au-delà des mots. Le langage ne parvient pas à capturer ces intensités.

@hashtagbroom