Strip-tease et pálinka : avec les Français qui enterrent leur vie de garçon à Budapest

« Je slalome entre les flaques de vomi » – comment le business de la fête prénuptiale a explosé en Hongrie, pour le meilleur et pour le pire.

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07 Juin 2017, 5:00am

Toutes les photos sont de l'auteure

Il est une heure du matin à Budapest. Dans un strip-club du centre-ville, une danseuse vêtue d'un body en cuir et d'un masque de chat verse de la cire de bougie sur le torse d'un futur marié. Depuis cinq minutes, ce dernier est allongé au sol et tente tant bien que mal de garder la face, en dépit des coups de fouets qui lui lacèrent régulièrement le ventre et les talons de vingt centimètres enfoncés dans ses jambes. « Je suis pas venu ici pour souffrir, OK ? », lance-t-il en référence au mème. Ses amis, qui l'observent depuis des canapés moelleux, semblent tous morts de rire. « Non mais il y a eu un malentendu, on n'avait pas demandé de show sado-maso ! », s'esclaffe l'un d'eux. Pour rattraper son erreur, la direction du strip-club offre un effeuillage privé au groupe d'amis.

Axel* se marie en juillet prochain. Ses amis l'ont kidnappé à son bureau le midi même à Paris, avant de l'emmener dans la capitale hongroise. Après la limousine Hummer et la tournée des bars incontournables lors de célébrations de ce type, Axel et ses amis ont atterri dans ce club de strip-tease. Comme me le confient ces jeunes cadres supérieurs fillonistes, le plus important pour eux est de « vivre l'expérience à fond ». Paul*, expatrié français, est l'organisateur de leur enterrement de vie de garçon. Depuis quelques années, il est manager dans une entreprise d'événementiel spécialisée dans l'organisation de ces week-ends festifs. De temps en temps, il va aussi sur le terrain pour guider les groupes. Cette semaine, il en a six ou sept à gérer. À force, il connaît les rues de la ville par cœur. Ce qui est bien pratique pour gagner du temps en faisant des détours quand le club de strip-tease est trop bondé pour les accueillir dès minuit. « Les clients français sont généralement plutôt calmes, mais assez exigeants », commente Paul. « Ce sont les Anglais qui sont les plus tarés. C'est dû à leur culture de l'alcool. Ils sont gentils, mais j'ai parfois l'impression de faire du baby-sitting. »

Depuis longtemps, le concept des enterrements de vie de célibataire est très populaire dans le monde anglo-saxon. Si la tradition remonte également à plusieurs décennies en France, il a fallu attendre le début des années 2000 pour qu'elle se mue en phénomène commercial. En 2009, deux Français diplômés d'HEC ont notamment monté l'entreprise Crazy-EVG – la première boîte française spécialisée dans l'organisation d'enterrements de vie de garçon et de jeune fille, on trouve notamment Budapest. La ville est devenue une destination prisée pour les bachelor parties. Elle est proposée par de nombreuses boîtes, telles que EVG d'Enfer, Pissup ou encore Stag Madness. Par exemple, la boîte anglaise d'événementiel The Eventa Group existe depuis 14 ans, et propose la Hongrie depuis sept ans. L'avènement des vols low cost en a fait un endroit facilement accessible pour le week-end, ce qui y a entraîné un essor des enterrements de vie de célibataire au cours de ces cinq dernières années.


Ce nouveau tourisme de la fête en 72 heures est aujourd'hui un business à part entière de la ville. Les sociétés spécialisées et les clients – essentiellement masculins – sont attirés par la ville pour son alcool bon marché et ses nombreux clubs de strip-tease. « Les filles préfèrent généralement Barcelone, Amsterdam ou Rome », m'explique Paul, dont la boîte est aussi internationale. Ici, il vous faudra débourser la modique somme de 600 forints pour une pinte, soit 2 €. Rien que dans le 7 e arrondissement de Budapest, on trouve 400 bars où se côtoient futurs mariés, étudiants Erasmus, Hongrois et touristes.

« Si vous sortez à Londres et que vous buvez énormément, une soirée peut vous coûter encore plus cher que si vous faisiez l'aller-retour ici », remarque Gergely Olt, doctorant en sociologie à l'université Loránd Eötvös et spécialiste du 7 e arrondissement et des ruin pubs – des bars gigantesques à la décoration rétro qui se sont installés dans d'anciens immeubles laissés à l'abandon. La transformation urbaine continue aujourd'hui avec la création de bars de mauvaise qualité, dont le chiffre d'affaires repose presque exclusivement sur les enterrements de vie de garçon. « Ces nouveaux bars ne cherchent pas à fidéliser la clientèle, ils veulent juste vendre de l'alcool », note le sociologue. Paul confirme que « certains Hongrois ont la nostalgie de la nuit d'il y a dix ans. Il y avait moins de fêtes, mais elles étaient de meilleure qualité. »

Dans les rues de Budapest, les groupes qui participent aux activités proposées par leur agence de bachelor parties sont monnaie courante. Il suffit souvent de sortir déjeuner pour les croiser. Après s'être rués dans les toilettes du Burger King de la place Oktogon, des Britanniques en liesse se dirigent vers le Beer Bike qu'ils ont garé devant le Hello Baby, l'une des plus grosses boîtes de nuit de la ville. Cet engin, un grand vélo où l'on peut boire de la bière tout en pédalant mollement, est l'une des activités de jour proposées par toutes les sociétés. Ils sont déguisés en tout et n'importe quoi : polos de rugby, tête de cheval, costumes de jokeys, chemisette-cravate – quand ils ne sont pas carrément torse nu. Environ 25 ans, ils couvrent de leurs cris de joie la pop américaine qu'on entend en fond sonore. Deux heures plus tard, même endroit, même scène – ce sont cette fois des filles déguisées en fées qui enchaînent les bouteilles de vin. Les automobilistes qui croisent leur chemin ont grand intérêt à être patients. Les piétons, eux, semblent plutôt indifférents.

Si le gouvernement est permissif par rapport à ce phénomène, c'est parce qu'il rapporte énormément d'argent aux bars, clubs, hôtels et autres acteurs locaux de l'économie touristique. Les groupes d'étrangers sont bien sûr les bienvenus pour tout claquer en vodka. Mais ne connaissant ni la langue ni la monnaie, il leur arrive de payer plus cher que prévu. « Les Hongrois voient des gens se miner la tête pour une soirée, chose qu'ils n'ont pas les moyens de faire. Les étrangers ne comprennent pas qu'une serveuse puisse faire la gueule quand ils crient "Putain, mais c'est pas cher !" alors qu'elle est payée 3 € de l'heure. J'ai même envie de dire que c'est normal de se faire rouler quand on est étranger », lâche Paul. Il faut rappeler que les salaires en Hongrie sont parmi les plus faibles de l'Union européenne : le salaire mensuel est d'environ 600 € et le Smic est à 411,52 € par mois. En dessous du classement, il y a entre autres la République Tchèque (407,09 €), la Roumanie (275,39 €) et la Bulgarie (235,20 €).

Barbara Litzlfellner, une Allemande qui habite le centre de Budapest depuis cinq ans, me confie ne plus supporter ce type de touristes. « Un jour, ils m'ont encerclée et ne voulaient plus me laisser sortir. Une autre fois, alors que j'attendais tranquillement une amie dans la rue, un mec m'a demandé combien je prenais », se souvient-elle, se sentant obligée de préciser qu'elle portait seulement un pantalon. Désormais, elle privilégie les bars qui interdisent l'entrée aux enterrements de vie de célibataire. Elle en connaît quelques-uns, des bonnes adresses que les locaux se refilent quand ils saturent des touristes, comme le Csendes et le Dzzs Bár, où Paul et Barbara m'ont respectivement donné rendez-vous. De temps en temps, Barbara écrit pour le site Matador Network. En janvier dernier, elle a posté un article donnant six conseils de bienséance aux hommes qui viennent faire la fête à Budapest. Parmi ces conseils, on retrouve celui-ci : « Non, nous ne voulons certainement pas vous aider à enlever le ruban adhésif avec lequel deux énormes pénis en caoutchouc sont fixés à vos mains – peu importe le nombre de fois où vous interromprez notre conversation pour nous demander de le faire. »

Ouvert en 2004, le Szimpla Kert est le pionnier du concept de ruin pubs. Aujourd'hui le plus connu et reconnu, il attire chaque soir plusieurs centaines de clients. Parmi eux, inévitablement des futurs mariés. Le lieu a été le témoin privilégié du boom des enterrements de vie de célibataire de ces dernières années. « Ici, ça a ouvert en 2004. Au début, c'était populaire auprès de la jeunesse locale. Puis c'est devenu touristique », explique Bence Molnar, jeune manager de la programmation. Il se réjouit évidemment du succès de son établissement mais laisse transparaître une pointe d'amertume.

Le Szimpla envisage de prendre des mesures pour réguler les enterrements de vie de célibataire. « Ils pensent qu'ils sont tellement marrants que tout le monde veut se joindre à eux. Alors qu'en vrai, personne d'autre ne veut faire partie de leur fête », plaisante Bence. La direction réfléchit actuellement à une charte de standards pour son établissement : un autocollant ou un tampon qui montrera qu'il n'y a pas d'arnaques ici et que l'on peut passer une soirée tranquillement. « Le problème, ce n'est pas que les gens d'Europe de l'Ouest viennent ici pour s'amuser parce que ce n'est pas cher. C'est quand ils utilisent l'Europe de l'Est comme des toilettes. Il y a des gens derrière le comptoir, qui nettoient après leur passage. Tu peux te comporter comme un animal dans des endroits dédiés, mais pas ici », explique-t-il, faisant allusion à l'été dernier, quand un footballeur et ses amis ont crié, jeté des objets et embêté les serveuses de son bar. Déjà bondé le week-end, le bar « n'a pas besoin de cette clientèle pour survivre ». Pour l'instant, le bar « ne fait rien pour promouvoir ni pour les garder à distance », puisqu'il est difficile de savoir à l'avance si les fêtards seront calmes ou non.

Retour à la sortie du strip-club. Paul décide d'emmener ses clients au Hello Baby. Le groupe de dix se scinde en deux : ceux qui rentrent directement en boîte, et ceux qui achètent à manger. Le frère du marié, Jean*, fait partie de la deuxième équipe. Cheeseburger à la main, il fait le point sur cette première soirée et parle de sa copine avec des étoiles dans les yeux. « Les strip-teaseuses, elles ont des jolis petits culs… mais sans plus. Ma copine, ça fait onze ans qu'on est ensemble, alors que j'en ai 29. Onze ans. c'est passé très vite, et c'est tellement bien ». Leur enterrement de vie de garçon aussi passera très vite.

*Les prénoms ont été modifiés.

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