Histoires de présidentielles — #2 : Les candidats absurdes de la Ve République

Pour ce deuxième épisode, nous revenons sur les candidats les plus absurdes de l’élection présidentielle. Leurs prises de position jugées fantaisistes ont souvent caché des idées très sérieuses

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09 mai 2016, 3:15pm

Via INA

Tout au long de cette année de campagne présidentielle en France, VICE News et l'INA se penchent sur les archives vidéos marquantes des élections présidentielles de la Cinquième République. Ça s'appelle « Histoires de présidentielles » et vous pouvez retrouver tous nos articles en cliquant sur cette page.

Pour ce deuxième épisode, nous revenons sur les candidats les plus absurdes de l'élection présidentielle. Leurs prises de position jugées fantaisistes ont souvent caché des idées très sérieuses, aujourd'hui reprises dans des programmes plus « classiques ». Explications avec l'historien et écrivain Bruno Fuligni, auteur de Votez fou ! aux éditions Horay.


1965 : L'humoriste Pierre Dac — Le choix de la parodie, avec une touche de fantaisie

Le 9 février 1965, l'humoriste Pierre Dac, âgé de 71 ans, annonce sa candidature à l'élection présidentielle et la création de son parti, le M.O.U. (Mouvement ondulatoire unifié). Son mot d'ordre : « Les temps sont durs ! Vive le Mou ! » Faisant souffler un vent d'absurde dans la campagne, il annonce par exemple être pour le maintien de la peine de mort « mais avec sursis » ou propose un référendum mensuel. Il décline son programme dans les numéros du journal satirique L'os à moelle, dont il est le directeur.

Bruno Fuligni : « Ancienne voix de la France libre à la BBC, Pierre Dac a toujours conjugué humour et politique avec subtilité. Le candidat du Mouvement Ondulatoire Unifié se situe clairement dans le registre de la parodie en cette année 1965 qui voit la première élection présidentielle au suffrage universel de la Ve République. Le candidat pince-sans-rire tourne gentiment en dérision la campagne officielle. La fantaisie accompagne la politique, en souligne les petites absurdités de langage et de comportement, sans mettre en accusation le système électoral lui-même. »

Pierre Dac annonce le retrait de sa candidature en septembre par fidélité au Général de Gaulle, qu'il avait suivi à Londres en 1943. Il déclare alors que, par la candidature du candidat d'extrême-droite, il a trouvé plus « absurde » que lui. Pierre Dac rejouera les politiques en 1972, dans une émission satirique où il joue un député devant l'Assemblée Nationale (à 2 minutes 50 secondes) :


1974 : Le philosophe burlesque Mouna Aguigui — Un défenseur de l'écologie politique avant l'heure

« Hihi Aguigui, Aguigui à gogo mais pas gaga, Aguigui Mouna, Aguigui Mouna ! » Ce cri de guerre est celui d'André Dupont, alias Mouna Aguigui, humoriste et philosophe burlesque. En 1974, il se déclare non-candidat à l'élection présidentielle. Ce personnage haut en couleurs sillonne les rues en interpellant les passants à coup de slogans bien à lui : « Aimez-vous les uns sur les autres ! », « Mieux vaut être actif aujourd'hui que radioactifs demain. » Dix ans plus tôt il annonçait déjà sa candidature à la mairie de Cannes, dans un reportage télévisé en marge du festival :

Bruno Fuligni : « Aguigui Mouna se fait d'abord connaître comme l'homme révolté de son temps : « J'irai cracher sur vos bombes », déclare ce pacifiste viscéral, qui dénonce « la presse caca-pipi-taliste ». Comme l'a écrit François Cavanna, « Mouna c'est une manif à lui tout seul ». D'abord candidat du MOU sous l'égide de Pierre Dac, il élabore bientôt son propre message. Au-delà de ses excentricités, Aguigui Mouna annonce l'écologie politique. Se déplaçant à bicyclette, il se surnomme « le cyclodidacte » et combat l'invasion de l'automobile au nom de « la Vélorution ». Cet aspect de son programme est maintenant pris au sérieux, contrairement à sa volonté de voir « les valeurs morales cotées en Bourse »...

Mouna Aguigui réitère sa « non-candidature » aux trois élections présidentielles suivantes. Aux législatives de 1988, il se présente dans le 5e arrondissement face à Jean Tibéri et récolte 3,13 pour cent des voix.


1981 : Coluche — La première fois qu'un humoriste a fait tanguer la République

Le 30 octobre 1981, Coluche lance sa campagne présidentielle. La veille, un manifeste est paru dans le journal Charlie Hebdo. Appelant « les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés... », il se termine sur ces mots : « Tous ensemble pour leur foutre au cul ». Ce qui peut apparaître comme un immense canular est aussi un geste politique. Coluche vient d'être mis à la porte d'Europe 1 puis de RMC. Il s'offre ainsi une tribune et entend défendre « ceux qui ne comptent pas » pour les politiques.

Bruno Fuligni : « C'est évidemment le plus célèbre des candidats fantaisistes, et pourtant il n'a fait qu'un début de campagne. Contrairement à d'autres qui se sont présentés pour se faire connaître, il est déjà célèbre au moment de sa déclaration de candidature. Très vite, son humour dévastateur domine la campagne et il est crédité de 16 pour cent des intentions de vote : c'est la première fois qu'un humoriste fait tanguer la République. En proposant de supprimer le chômage « par la création de vingt millions d'ANPE avec un chef d'agence et une secrétaire » ou de fabriquer « une fusée Ariane étanche car elle a l'habitude d'aller à l'eau directement », Coluche a fait rire une génération. Rétrospectivement toutefois, le succès de sa candidature a été la première manifestation d'un rejet massif du personnel politique de la Ve République. »

Coluche affiche des soutiens parmi les intellectuels, comme Pierre Bourdieu, Gilles Deleuze ou Alain Touraine. Mais l'humoriste met fin à l'aventure en avril 1981, notamment après avoir reçu des menaces de mort.


1995 : L'étrange Jacques Cheminade — Tenter la synthèse des idéaux de gauche et de droite

En 1995, Jacques Cheminade se présente pour la première fois à une élection présidentielle. Son ennemi annoncé : le « cancer financier ». Diplômé de HEC et ancien de l'ENA, il a occupé des fonctions au ministère de l'Économie et des Finances. Le candidat met en avant ses projets loufoques, comme celui de coloniser la Lune et Mars, on lui trouve des influences conspirationnistes.

Bruno Fuligni : « Jacques Cheminade n'a rien d'un candidat fantaisiste, même si les projets qu'on lui prête sur la colonisation de Mars ont fait rire les médias. Énarque, porte-parole d'une organisation qui se défend d'être une secte mais compte des militants aguerris en quête de nouveaux soutiens, il tente une synthèse des grands idéaux de droite et de gauche dont l'aspect consensuel lui a déjà permis d'obtenir les 500 signatures. Son clip de campagne reste des plus classiques, pour ne pas dire ringard : il relève davantage du « petit candidat » que du « candidat fantaisiste ».

Jacques Cheminade comptabilise 0,28 pour cent des suffrages exprimés en 1995. Il est aussi le seul candidat dont les comptes de campagne sont invalidés cette année-là par le Conseil constitutionnel. Il parvient de nouveau à se présenter en 2012 (0,25 pour cent des voix). À 74 ans, il a annoncé être candidat pour l'élection présidentielle de 2017.


2002 : L'ancienne strip-teaseuse Cindy'Lee — Incarner un « droit au plaisir »

Isabelle Laeng, alias Cindy'Lee, fonde le parti du plaisir en 2002. Ancienne strip-teaseuse, elle défend trois thèmes principaux lors de sa campagne : le plaisir individuel, une société de bien-être et un monde de paix. Déclarant lutter contre toute sorte de tabous, elle apparaît régulièrement en petite tenue lors de ses manifestations. Lors des élections de 2002, la candidate n'en est pas à son coup d'essai : elle s'est déjà présentée en 2001 aux municipales à Paris, où elle a récolté 0,41 pour cent des voix. Elle apparaît ici dans un reportage de France 2 (à 1 minute et 5 secondes) :

« Venue d'Amérique, la vogue des candidatures à caractère sexuel touche l'Europe en 1987 avec le succès de La Cicciolina, porno-star élue au Parlement italien. En France, c'est d'abord Marlène qui porte les couleurs du Parti de la Liberté et de l'Amour (PLA), présidé par Patrick Sébastien, à la présidentielle de 1995. Cindy'Lee vient donc tardivement, mais son originalité consiste à donner une tonalité de gauche à ses revendications, par exemple en exigeant « l'ouverture de clubs échangistes à tarifs sociaux » ou la création d'un « Samu sentimental (à l'image du Samu social) pour venir en aide aux personnes solitaires en mal d'amour ». Avec Cindy Lee, il existe un « droit au plaisir » que la strip-teaseuse se propose d'incarner. »

En 2002, Cindy'Lee ne parvient pas à réunir les 500 signatures obligatoires, comme en 2007 et 2012. En 2004, elle recueille 1,80 pour cent des voix aux élections cantonales, dans le canton d'Arcueil. Elle se présente aussi aux élections législatives de 2007 (1,06 pour cent des voix).

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