De la difficulté de filmer le pouvoir à l'ère de la communication politique

Entre le documentariste politique et son sujet, la distance est parfois difficile à trouver – la plupart des réalisateurs craignant de tomber dans la communication.

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22 Mai 2017, 2:50pm

Emmanuel Macron et Yann L'Hénoret. (© Soazig De La Moissonnie?re)

La scène ouvre le documentaire « Édouard Philippe, mon pote de droite », diffusé le 16 mai sur France 3, au lendemain de la nomination du nouveau Premier ministre. On y voit Édouard Philippe, un Coca à la main, plutôt à l'aise dans son bureau de la mairie du Havre. « Je ne sais pas si je t'ai dit, mais je me suis mis à la boxe en juillet... et j'adore » sourit-il. Puis il s'avance vers Laurent Cibien, son ami réalisateur : « Tu filmes là ? Ah merde ! ». Entre le documentariste politique et son sujet, la distance est parfois difficile à trouver – la plupart des réalisateurs craignant de tomber dans la communication.

« Mon point de départ, c'était de ne pas faire un film partisan », assure Yann L'Hénoret, réalisateur du documentaire « Emmanuel Macron : les coulisses d'une victoire », diffusé sur TF1 le lendemain de l'élection du nouveau président. « Je ne voulais pas être complice. Le public ne devait avoir aucun soupçon là-dessus. » Loupé. Le soir de la diffusion du documentaire, les accusations de connivence pleuvent sur Twitter. Les oreilles de Yann L'Hénoret sifflent. « J'entends les critiques. Mais pourquoi personne n'a suivi Hamon, Le Pen ou Fillon ? Le rêve, ça aurait été que chaque candidat soit suivi. Le lendemain du second tour, on aurait mêlé les histoires en une et recréé les scènes vécues par les candidats selon leur point de vue. Démocratiquement, ça aurait été intéressant. »

Extrait du documentaire « Édouard Philippe, mon pote de droite »

Laurent Cibien, ami d'enfance d'Édouard Philippe, assume un parti pris totalement subjectif. « Je préfère ne pas vivre sur une fausse objectivité », tranche-t-il. « Cela fait des années que je filme Edouard, il s'est habitué. Il me parle au-delà de la caméra ». Leurs échanges sont familiers. Sans filtre. En annonçant tout de suite la couleur, Cibien invite le spectateur à prendre ses distances. « On peut être subjectif et tendre à l'objectivité » affirme-t-il.

Patrick Rotman, réalisateur du film « Le Pouvoir », retraçant les premiers mois de François Hollande à l'Élysée, est du même avis. « Je crois davantage en l'honnêteté, c'est-à-dire, ne pas tordre les faits ou faire un montage à la serpe pour faire dire ce qu'on veut à quelqu'un. Pour moi, l'objectivité n'existe pas. »

« Tu as remis de l'érotisme dans le documentaire politique »

Yann L'Hénoret, lui, tend à la neutralité. Il use donc de plusieurs artifices pour ne pas verser dans le larmoyant. D'abord, en enlevant toute voix off. « Je ne voulais surtout pas aiguiller les gens avec un commentaire du style : "Et là, Macron ressent de la tension..." ». Le réalisateur s'affranchit des vieilles ficelles du documentaire politique classique, comme la musique « sirupeuse ». « J'ai appelé 20syl [Ndlr, rappeur, DJ et producteur] et je lui ai demandé le nom du meilleur batteur qu'il connaissait. Je voulais de la batterie, parce que c'est l'un des instruments les moins émouvants du monde. »

Pour éviter de se faire manipuler, L'Hénoret a ses précautions. « J'avais fixé deux barrières », explique-t-il. « La mienne avec Macron, d'abord. On ne parlait jamais politique. Il ne sait même pas pour qui je vote. La deuxième, ce sont mes monteuses, Florence Maunier et Stéphanie Dréan. Elles m'ont aidé à prendre du recul par rapport au tournage. »

Extrait du documentaire « Emmanuel Macron : les coulisses d'une victoire »

L'idée de L'Hénoret n'était pas de livrer un documentaire prêt-à-penser, mais de laisser une part d'imaginaire à celui qui le visionne. « Un des plus beaux compliments que l'on m'ait fait, c'est : "Tu as remis de l'érotisme dans le documentaire politique" », se réjouit Yann l'Hénoret. « L'érotisme à opposer à la pornographie, où l'on montre tout. »

La barrière de l'intime

Dans « Édouard Philippe, mon pote de droite », les faits ne sont pas au coeur du film, comme l'explique Laurent Cibien : « Le film est une surface sur laquelle le spectateur projette son imaginaire ». Partant de ce principe, les réactions aux documentaires sont très variées. « J'ai eu des échos contradictoires », se souvient Patrick Rotman. « On m'a dit : "C'est terrible, le documentaire assassine Hollande, on voit qu'il n'a pas le costume, son équipe est pathétique...", mais d'autres étaient impressionnés : "On voit qu'il a de l'autorité". Il y a les deux dans le film. Après, c'est au spectateur d'interpréter. »

Comme pour « Emmanuel Macron : les coulisses d'une victoire », on reproche au « Pouvoir » de servir la soupe au président. « Allez dire ça à l'Élysée ! Ils ont détesté mon film », sourit Rotman. « Je ne voulais pas démontrer, juste montrer ». Face aux critiques, Yann L'Hénoret tente une explication : « Le sujet est très clivant. Les gens s'attendent à voir tel trait de caractère, tel comportement chez un homme politique. Et lorsqu'ils voient qu'il n'est pas comme ça, ils hurlent à la connivence. On me demandait "Mais pourquoi Macron n'est jamais tendu ?" Parce qu'il ne l'était jamais ! Tout simplement. »

Extrait du documentaire « Le Pouvoir »

Les réalisateurs le savent : filmer un politique reste un exercice à part. « C'est très différent de filmer un sportif ou un chanteur », affirme Yann L'Hénoret, également réalisateur d'un documentaire sur le judoka Teddy Riner. « On pense toujours au piège de la promo, ou au risque d'humanisation à outrance. » Pour le documentariste, s'immiscer dans la vie privée du politique est inconcevable. « Avec Teddy Riner, on avait un rapport très fort que je ne cherchais pas à avoir avec Emmanuel Macron. Dès le début, je l'ai prévenu : "Monsieur Macron, je ne vais pas vous filmer sous la douche". Il faut garder une distance. Vous ne trouverez aucune séquence à deux avec Brigitte, par exemple. Alors que Teddy Riner, je filme la naissance de son enfant. »

L'avant et après Schüller

Sorti en 1995, « La Conquête de Clichy » est un ovni dans le paysage du documentaire politique français. Pour son premier film, Christophe Otzenberger suit la campagne de Daniel Schüller lors des élections cantonales de Clichy en 1994, il y a 23 ans. « Je voulais filmer le dernier tour de piste d'un clown », se souvient le réalisateur. Le film fait date en raison de l'attitude surréaliste de Schüller, se laissant aller devant la caméra en pensant promouvoir son action sur le terrain.

Dans le documentaire, on voit le candidat s'abaisser à des remarques de café du commerce avec ses électeurs, des méthodes qualifiées de « politique-trottoir » par Libération à lpoque. « Il passait son temps à donner des caresses au chien de la mamie du premier », se rappelle Otzenberger. Peu de temps après la sortie de « La conquête de Clichy », l'affaire des fausses factures de HLM Schüller-Maréchal éclate. La notoriété de l'homme politique, acquise en partie à cause du film, le pousse à s'exiler pendant un temps aux Bahamas.

Extrait du documentaire « La conquête de Clichy »

Il y a eu un avant et un après Schüller. Les politiques ont maintenant compris qu'ils ne pouvaient pas tout dire devant une caméra. En s'immisçant dans la vie élyséenne, Patrick Rotman a réalisé que les portes ne s'ouvraient plus si facilement. Coupé du monde, le Palais de l'Élysée est sans doute le lieu politique à la communication la plus verrouillée. « On ne pouvait pas filmer l'Élysée comme on filmerait Loft Story : des huissiers nous encadraient au moindre pas. » Forcément, ça gêne un peu la spontanéité. « On demandait à Hollande si on pouvait filmer une réunion. Il disait "Oui", mais avec la batterie de communicants derrière, ça mettait 3 mois à se mettre en place. » Mais entre « ne rien filmer » et « filmer 10 pour cent », Rotman choisit de prendre ce qu'on voulait bien lui donner.

Aujourd'hui – et plus que jamais sous la présidence Macron – les politiques prennent le parti d'une communication de plus en plus contrôlée. Christophe Otzenberger en a fait l'amère expérience lorsqu'il a voulu refilmer Schüller, à l'occasion des dernières élections municipales : « Il était pour. Mais quand je l'ai vu dans l'objectif, j'ai revu le même qu'il y a vingt ans, les précautions en plus. Ça ne m'intéressait plus. Je me suis pointé à 11 heures pour filmer. À 11 heures 02, je savais qu'il n'y aurait pas de documentaire. »


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