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Les sorcières de Roumanie

De nombreux Roumains pensent que les femmes roms peuvent posséder des pouvoirs mystiques, voire surnaturels, transmis de génération en génération.

par Isaine Blatry; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
18 Avril 2019, 7:40am

Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation de Lucia Sekerková

La photographe Lucia Sekerková a toujours préféré l’art à la publicité, mais elle n’a commencé sa carrière derrière l’objectif qu’après avoir visionné sur internet une vidéo de la sorcière roumaine Rodica Gheorghe. À l'époque, Sekerková étudiait la photographie publicitaire dans le cadre d’un programme d'échange dans l'ex-URSS. « J'étais fascinée par la richesse qui l'entourait, confie-t-elle. Je me suis demandé si c'était le résultat de son travail de sorcière. »

Cette rencontre sur Internet a débouché sur la série de photographies Vrăjitoare de Sekerková, exposée au Musée de la culture rom en République tchèque. En 2013, elle a commencé à photographier les sorcières roumaines et leurs rituels (« vrăjitoare » est un terme roumain qui désigne « les sorcières », mais aussi les diseuses de bonne aventure et les guérisseurs). La plupart des sorcières du pays sont d'origine rom et de nombreux Roumains pensent que les femmes roms peuvent posséder des pouvoirs mystiques, voire surnaturels, transmis de génération en génération. « C'est un peu une image stéréotypée », reconnaît Sekerková.

Elle souhaitait étudier ces stéréotypes en photographiant de véritables sorcières en Roumanie. « J'ai décidé de collaborer avec l'ethnologue slovaque Ivana Šusterová, qui se concentre sur le quotidien et la culture des Roms valaques. » Vrăjitoare est donc la fusion d’un projet photographique et d'une étude ethnographique.

Ayant grandi dans une famille chrétienne, les antécédents religieux de Sekerková ont eu une influence importante sur le projet. « Je m'intéressais à l'étrange scission entre le christianisme et le paganisme dans le monde des sorciers, explique-t-elle. La religion fait partie de mon identité et à travers la photographie, j'essaie de mieux la comprendre. »

La modernisation a eu un impact considérable sur la sorcellerie en Roumanie. Sous le régime communiste, la pratique de la magie était interdite et passible d’une peine de prison. Après la révolution de 1989 et la chute du dictateur Nicolae Ceaușescu, les sorcières ont commencé à offrir ouvertement leurs services de magie et de divination. Selon une enquête réalisée par la sociologue Vintila Mihailescu, quatre habitants de Bucarest sur dix consultent régulièrement ou occasionnellement des sorcières.

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La sorcière Danusia photographiée chez elle.

« Internet est en grande partie à l’origine du grand nombre de praticiens qui existe aujourd'hui, explique Sekerková. La diffusion en direct de rituels est incroyablement populaire, même s'ils sont censés être gardés secrets. Vous pouvez maintenant trouver des instructions et des sorts sur les sites web des sorcières ou sur leurs pages Facebook. Tout le monde peut apprendre la pratique et créer sa propre entreprise. »

Prendre rendez-vous avec une sorcière est très facile, explique Sekerková. Vous avez juste besoin de connaître un peu de roumain et d’avoir un téléphone portable. (Diana Dobrescu, une amie de Sekerková, l’aide en tant qu’interprète.) « Vous pouvez trouver leur numéro de téléphone sur leur profil Facebook ou sur leur site. Il vous suffit d'appeler et d'organiser une rencontre, explique Sekerková. Certaines d'entre elle sont habituées aux visites des photographes et des journalistes du monde entier. »

VICE a d’ailleurs suivi un clan de sorcières dans le cadre de deux documentaires. Mais Sekerková prévient qu'il faut de la patience pour organiser une réunion fructueuse. « Si vous n'êtes pas un client potentiel ou si vous n'êtes pas intéressant pour elles, alors il se peut qu’elles refusent de vous recevoir. Une sorcière a invité Sekerková chez elle avant de demander inopinément 330 dollars pour l’interview. « Après avoir refusé de la payer, elle nous a chassées de chez elle. »

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Les sorcières en Roumanie sacrifient souvent des animaux – ici une poule noire – pour rompre les sorts de magie noire.

Les sorcières que Sekerková a rencontrées lui ont dit qu'elles étaient motivées à l’idée d’utiliser leurs capacités spéciales pour aider les autres. Mais en même temps, elles mettent en garde contre les escroqueries. « Les anciennes nous ont dit que les femmes qui se présentaient comme vrăjitoare n’avaient pas toutes un ‘don’ et n’avaient pas toutes appris la pratique des générations précédentes au sein de leurs familles respectives, et que leurs activités étaient principalement motivées par le profit. »

Sekerková n’a pas osé demander si ces femmes étaient bénies avec de véritables dons magiques. Mais le simple fait de les côtoyer lui a permis de comprendre pourquoi leurs clients revenaient sans cesse. « Elles sont extrêmement bavardes et inventives. Elles ont le sens des affaires et un talent pour la psychologie populaire ou laïque. »

Selon Sekerková, que vous croyiez en la magie ou non, ces femmes apportent leur soutien à de nombreux clients : « En cas de besoin, elles peuvent alléger leurs responsabilités, les écouter et même leur donner ce que leurs proches ne peuvent pas leur donner. »

Plus de photos ci-dessous :

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Monika, une jeune sorcière, prend un selfie avec une croix avant le début d'un rituel.
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Deux jeunes filles cueillent des fleurs dans la cour derrière leur maison dans le centre de Bucarest.
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Une sorcière nommée Elena chez elle à Bucarest, en Roumanie.
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Une célèbre sorcière appelée Bratara Buzea bénit son petit-fils avant le début des fiançailles.
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La fille d’une sorcière nommée Vanessa regarde une vidéo qu’elle a filmée pour la page Facebook de sa mère.

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