Le Wonder, artist-run space, friches artistiques, Paris
Photos: Robin Voisin et Thémis Belkhadra pour NOISEY FR 

Le Wonder est mort, vive le Wonder ?

Forcé de bouger et le cul entre deux chaises, le collectif d'art contemporain est maintenu dans l'hyper-précarité. On s'est rendu à leur dernière soirée pour voir où ils en étaient, et s'il restait encore une place pour ce genre de lieu hybride à Paris.
Marc-Aurèle Baly
Paris, FR
TB
Brussels, BE
7.2.19

Pour rentrer au Wonder, il faut passer sous une grille à moitié baissée. Et si on n’est qu’à cinq minutes du métro Porte de Bagnolet, le numéro mal indiqué et les rues alentour, plutôt du genre désertes, donnent au cadre un petit cachet « polar de banlieue 80’s ». Mais à l’intérieur, c’est déjà un peu autre chose : le lieu, un hangar ouvert sur les côtés (à l’urinoir, on a comme l’impression que c’est la pluie qui nous pisse dessus), n’a certes pas l’odeur des soirées clandestines de deep banlieue que l’on se refilait sous le manteau jadis (enfin j’imagine), mais l’accueil et ce qui s’y dégage nous font dire qu’on est quand même loin des spots parisiens où la pinte coûte un bras et où l’on croise le genre d’endive à porter une paire de SMICS aux pieds.

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Ce n’est pas tant le fait que personne ne nous contrôle à l’entrée, ni que la bière soit effectivement « en-dessous des tarifs en vigueur » qui change la donne. C’est plutôt cette impression que dans cet artist-run space (soit un lieu géré entièrement par des artistes et pour des artistes), qui organise également de temps à autre des soirées, les formes sont effectivement mouvantes, chacune pouvant en entrainer une autre.

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© Thémis Belkhadra

Ce soir, on peut voir surgir un chanteur d’opéra sur une bagnole pourrie (enfin ce qu’il en reste) et se lancer dans une représentation a cappella, tandis que certains observent la scène depuis un autre endroit, juchés sur un empilement de palettes. Il y a plus tard un DJ qui passe de la musique orientalisante, un sauna de fortune érigé au milieu de la foule, mais également un groupe qui prend place pour dérouler un set aux allures de centrifugeuse tribale, avec un batteur à un bout, et un mec aux machines de l’autre. J’ai l’impression que certains font de la soudure quelque part, mais peut-être que je me trompe, ou que mon attention se porte à moitié sur un rappeur ouzbek basé en Allemagne - si j’ai bien compris. En tout cas, il est difficile de ne pas se dire que ce genre de dispositif (spontané, ou en tout cas qui en épouse la forme) apporte une respiration certaine et enlève le caractère de plus en plus muséal de la bamboche-type intra muros.

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© Thémis Belkhadra

C’est que dit l'un des organisateurs de l’évènement de ce soir, qui s’est monté comme de coutume dans une répartition horizontale des tâches (chacun est au fourneau, au bar ou derrière la console) : « Ce qu'on fait pour les évènements, c'est qu'on essaie de ne pas reproduire ce qu'il se passe déjà dans le centre de Paris. C'est vraiment une construction collective, chacun a un poste défini. On essaie de coordonner différentes pratiques, de manière pluridisciplinaire, et on essaie de trouver un format qui puisse faire intervenir à la fois de la musique, du théâtre, de la danse, de l'art plastique, et même de la vidéo. Pour la musique, par exemple, on fait cohabiter pleins de styles musicaux différents. L'idée c'est qu’en fait, on a voulu dès le départ décloisonner la scène musicale de son registre trop strict : un DJ sur une scène, un public qui regarde de manière très religieuse et qui s'arrête devant. Du coup on a demandé aux musiciens de prendre position comme des artistes sur l'espace. »

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© Thémis Belkhadra

Pendant que certains regardent des projections dans la carcasse d’une voiture défoncée, j’aperçois Pérez qui réseaute dans un coin (ou alors c’est le coin qui réseaute avec Pérez ? La question reste ouverte). Si la faune du soir est plutôt composite, et que les gens du Wonder mettent un point d’honneur à ce que la soirée ne ressemble pas à une annexe de la cantine des Beaux-Arts, on se dit aussi qu’on ne risque pas de croiser un boxeur gitan en goguette dans les parages - quoique. Plutôt des plus ou moins jeunes gens, plus ou moins bien mis, crâne rasé sur le côté sous bonnet court, la chaussette engoncée dans la sandale technique. Mais est-ce vraiment un problème ?

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© Thémis Belkhadra

Selon le site Paris luttes Infos, qui relayait un article de Squat.net lors de l’ouverture du lieu en 2017, oui. Accusant à l’époque sans sourciller le collectif de favoriser la gentrification car le lieu avait été occupé auparavant par un collectif de sans-papiers, les nouveaux occupants de voyaient d’office rangés dans la case des « ramassis d’artistes écervelés qui érigent l’apolitisme en valeur première ». Outre l’idée un peu problématique de vouloir à tout prix culpabiliser des précaires (inutile de dire que personne ne roule sur l’or au Wonder), avec le risque non négligeable de se tromper de cible, l’article avait pour lui l’art de cultiver la dichotomie politique : si tu es avec les artistes, c’est que tu es forcément contre les migrants. Mais c’est surtout le fait de ne pas avoir répondu à la missive au karcher qui avait été reçu de travers à l’époque.

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© Robin Voisin

Nelson Pernisco, qui officie comme artiste ici : « On était hyper écœurés parce que c'était le début du lieu. On se l'était pris dans la gueule de plein fouet, et on a eu du mal à s'organiser. Certains voulaient répondre, d'autres non. Et en fait c'était tellement vulgaire comme article qu'on ne savait même pas par où commencer. On nous accusait d'un truc à peine à l'ouverture d'un lieu, lieu qui se voulait utile pour le quartier. Personnellement, ça m'a beaucoup vexé dans ma construction politique, moi qui développe une pensée anar depuis tout petit. Et que les anars viennent t'agresser en te mettant en opposition à eux, ça m'a vachement perturbé. Est-ce que j'ai encore le droit de penser que je veux aider les migrants ? Est-ce que j'ai le droit de poster un truc sur Facebook sans me faire insulter ? Ben la preuve que non, ça a été comme ça pendant toute une période. Du coup on se demandait si on voulait vraiment alimenter le dialogue. On s’est ensuite dit que la réponse, c'était de dire ‘nous on est des artistes, on va répondre par une forme.’ Et la réponse, c'était ce lieu. »

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© Robin Voisin

Une volonté de s’ancrer culturellement, socialement, une logique de maillage qui rentre en partie en inadéquation avec le fait de signer des contrats de bail de deux ans (dans le meilleur des cas), le maximum que leur offre des promoteurs immobiliers qui n’ont pas de problème à virer la petite famille ensuite. Pierre Gaignard enchaine : « C'est quelque chose qui est peut-être mal intégré dans l'idée d'occupation temporaire : certaines personnes pensent qu'on signe pour un projet de deux ans comme si on avait décidé d'être artistes pendant le temps imparti et qu'après on allait faire autre chose. Non, si on fait des projets de deux ans c’est parce qu'on n'a pas le choix, qu'on ne peut pas s'implanter de manière sédentaire. On s'acclimate de ces formes parce qu'on veut essayer de survivre. »

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© Robin Voisin

Alors même que la visée du Wonder est, justement, de développer une vie de quartier et de repenser la ville, et non d’en faire un vase-clos invasif. Pierre : « On est en relation permanente avec le quartier, avec cette rue-là, il y a une économie circulaire qui s'est mise en place, parce qu'on a besoin de matériaux, de connaissances. On est entré en relation avec les gens du quartier, par exemple les formes qu'on produit vont parler super bien au garagiste juste en face, qui va venir quand on fait un barbecue, te donner des conseils. Il y a une vraie vie de quartier qui s’est développée, avec le Théâtre l’échangeur à deux pas, les gens des puces, parce que c’est nos voisins. »

Un lieu conçu par des artistes et pour des artistes, où « pas mal d'artistes peuvent se permettre de bosser sans avoir à devoir survivre uniquement qu'en devant vendre. Parce que ce qu'ils ont envie de faire, c'est de produire. »

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© Thémis Belkhadra

Derrière le hangar, planté dans la boue, le bâtiment Liebert trône fièrement au milieu du parking qui a été rasé récemment par des engins de construction. À l’intérieur, des dédales de sous-sols et d’ateliers, de mini-galeries et de studio de répétitions se suivent, s’emboitent et se dérobent. Là, des groupes comme Agar Agar y répètent, et des documentaristes comme Jérôme Clément-Witz, à qui l’on doit notamment le film Quand tout le monde dort, sur les nouvelles manières d’habiter les lieux de fête à Paris (attention il y a une mise en abime) y travaillent. Dans la laverie, on y trouve aussi une radio expérimentale, Vizir Radio, qui effectue notamment un travail d'archivage sonore sur la vie du lieu. Un véritable éco-système artistique, où il fait tout de même méchamment froid en cette fin décembre, et où on sent que tout le monde est bientôt sur le départ.

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© Robin Voisin

Ce qui offre forcément un certain sentiment de gâchis, ou en tout cas de découragement, lorsqu’on pense que les quelques soixantaines d’occupants ont pris le lieu à bras le corps pendant deux ans, se chargeant de tous les travaux de rénovation, gardiennage et maintenance, au-delà de celui d’organiser des évènements et de travailler au quotidien. Nelson : « Je ne sais pas ce qu'ils ont envie de faire avec Paris, mais ça nous ressemblera de moins en moins. Ok, ça va devenir une super capitale économique, mais il y a des gens qui y habitent aussi. »

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© Robin Voisin

Pierre : « Il faut savoir qu'à la base, le Wonder/Liebert a été créé par une nécessité. On s'est rejoint, on était 9 personnes, les membres fondateurs, en se disant : ‘On n'a pas les moyens d'avoir un atelier, un logement, et de survivre à Paris avec nos économies hyper fragiles. Donc on va essayer de trouver un lieu qui réponde à ces nécessités financières, et aussi à l'envie de pouvoir être ensemble, de partager des choses.’ »

D’où la nécessité de faire une dernière soirée, selon Célia Richie : « Notre situation est extrêmement difficile, et elle est très difficile à vivre surtout. Le fait de ne plus avoir de lieu, d'avoir une temporalité complètement bouleversée, de ne pas savoir quand on doit partir. En 8 mois, on a fait 40 visites, des tas de rendez-vous, avec d'autres personnes. On n'en vient qu'à parler du lieu pour trouver un autre espace. Du coup on en vient fatalement, par la force des choses, à oublier le fait de faire et de créer ensemble. »

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© Robin Voisin

En novembre dernier, le Wonder publiait justement une tribune dans Libération intitulée « Friches artistiques : marge ou crève », qui pointait du doigt l’hyper-précarité qui menace aujourd’hui les artist-run spaces. Ainsi que le risque que ce genre d’initiative soit reprise par des fab labs, des coopératives aux visées pas vraiment vertueuses, des entreprises de co-working, ainsi qu’une dilution de l’esprit de départ pour épouser la forme hybride du tiers-lieux. Le cachet « artiste » apparait alors comme une plus-value et un fonds de commerce, qui tue l’émergence d’une pensée critique et favorise une uniformisation de l’espace urbain. Hypocrisie des financements publics, auxquels les gens du Wonder ne croient pas du tout, le caractère donnant-donnant impliquant de fait trop de concessions. Nelson : « On fait déjà le job que les mairies ne font pas. C'est un travail immense qu'on prend à bras le corps, et ensuite on nous jette comme des vieilles chaussettes, en nous disant ‘ah oui, on va faire des bureaux’. »

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© Robin Voisin

Toujours le cul entre deux chaises, le collectif semble avoir trouvé un lieu depuis, même si les clauses ne sont pas encore dévoilées. Surtout, il souhaite continuer à se situer un pied en dehors du game de l’art contemporain dont ils trouvent souvent « les discussions insupportables », loin de certaines démarches administratives absurdes, avec pour horizon, en somme, de garder intacte une pensée critique. Et de montrer, coûte que coûte, qu’il est encore possible d’avoir des lieux viables pour des artistes à Paris.

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© Robin Voisin

Nelson : « On a juste envie de pouvoir bosser en fait, c'est la meilleure manière de définir ce qu'on veut faire. Depuis un an et demi on s'est focalisés sur ces formes, après avoir pris les lieux de manière autoritaire et de s'être fait virer par la police. Il fallait trouver une autre solution. Du coup, tout ce travail nous permet de militer au-delà de notre cause personnelle pour les générations futures, et de dire que si on peut ouvrir un peu la voie de l’occupation temporaire du Grand-Paris, ce sera déjà un truc de gagné. »

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