Société

Dans la seule école musulmane pour femmes transgenres au monde

Trois femmes transgenres nous racontent comment elles ont trouvé l'acceptation au pensionnat Waria al-Fatah en Indonésie.

par Nicole Di Ilio; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
05 Novembre 2019, 9:02am

Toutes les photos sont de l'auteur. 

Nia m’explique qu'elle ne s'est jamais complètement identifiée aux genres prédéterminés par la société. Quand elle était jeune, elle essayait de suivre les règles de l'école, de porter l'uniforme « comme tout bon garçon doit le faire », mais cet uniforme, pour elle, était une contrainte. Trop rigide. Trop sévère. Trop masculin. « Je me suis toujours sentie mal à l'aise avec les garçons. Ils se moquaient tout le temps de moi », se souvient-elle. Et puis, la désapprobation de ses professeurs. « Le rappel à l'ordre, comme un mantra, était toujours le même : "Tu dois être un homme !" »

Nia a essayé d'être un homme pendant deux ans. « Deux années de répression totale », comme elle le décrit, puis la transition : chirurgie mammaire, retouches au visage, cheveux longs. Sa famille, comme cela arrive souvent, l'a rejetée. La communauté l'a poussée aux confins de la société. « On vous scrute, on vous menace, on vous tire les cheveux, on vous bat. » Elle baisse les yeux, remonte la manche de son t-shirt. « J’ai encore des cicatrices sur le bras. » Le droit. « On vous voit comme un déchet de la société, un monstre de la nature, un avortement manqué. »

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Nia, une femme transgenre indonésienne de 25 ans, exécute l'Oglek, une danse folklorique, lors d'une activité caritative organisée par l'école.

Mais pour Shinta Ratri, Nia n'est rien de tout cela. Cette activiste transgenre de 57 ans a commencé sa vie en tant qu'homme et a fondé, en 2008, Pondok Pesantren Waria al-Fatah, le seul pensionnat musulman pour personnes transgenres, qui se trouve dans une structure traditionnelle en bois dans le quartier tranquille de Yogyakarta, une petite ville de l'île indonésienne de Java.
« Nous avions besoin d'un endroit sûr où les femmes transgenres peuvent prier, parce que l'islam est une bénédiction pour tous », dit Shinta. Pas de préjugés. Pas de sectarisme. Pas de discrimination. « Ici, on m'accepte pour ce que je suis, dit Nia. Je peux enfin montrer ma vraie identité, celle d’une waria. »

Le terme waria veut dire transgenre. C’est une contraction de « wanita », pour femme, et « pria », pour homme. Le concept n'est pas nouveau dans la culture javanaise, néanmoins, beaucoup de gens à Yogyakarta semblent avoir oublié que les costumes, les danses et les entractes datent d'avant même l'avènement de l'Islam. Ils ont oublié que l'autre, celui qui est « différent », n'a jamais constitué une menace.

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Shinta Ratri, activiste transgenre de 57 ans, est la fondatrice de l’école Pondok Pesantren Waria al-Fatah.

En Indonésie, le plus grand pays musulman du monde, la majorité des 210 millions de personnes considèrent encore la communauté transgenre comme déviante. C’est cette attitude de rejet et de sévérité du jugement qui exacerbe l'intolérance tant chez les adultes que chez les adolescents.

Au milieu du bourbier froid des interdictions sacrées, l’identité transgenre est une déclaration, un moyen de ramener les waria au centre de l'Islam en leur offrant un lieu de culte sûr où la relation entre « pairs » – une quarantaine de personnes, pour la plupart LGBT – est plus forte que jamais.
« Ce n'est pas seulement une école, c'est une famille », dit Nia.

Ici, elle a appris que la fragilité n'est pas une mauvaise chose, que la sécurité est conquise jour après jour, et que « l’Islam, le bon, ne juge pas ». Elle a compris qu'il importe peu que la société dépeigne encore les femmes transgenres, et plus généralement les personnes LGBT, comme des pécheurs ; elle sait qu'elle a raison, car, comme elle le fait remarquer, « elle fait partie des créatures d'Allah ».

Aujourd’hui âgée de 25 ans, Nia n'a plus peur de rien. « Que savent les gens à mon sujet ? Que savent les fondamentalistes islamiques de ce que signifie être waria ? Qui leur a donné le droit de condamner ? » Entre elle et Dieu, « c’est un lien personnel ».

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Renata, une Indonésienne transgenre de 21 ans, s’épile les sourcils dans sa chambre à Pondok Pesantren Waria al-Fatah.

Renata est encore endormie quand l'appel à la prière se fait entendre depuis les toits, dans la brise matinale de ce lundi matin. Le ciel est dégagé. Le vent est chaud. Rere, comme tout le monde l'appelle, est assise dans sa chambre, les jambes croisées sur le lit. Ses yeux sont rivés sur le miroir. Ses cheveux courts et sa pomme d'Adam se heurtent à son désir de féminité. Un désir audacieux, avide, insatiable. Un désir que l’on retrouve empilé sur le lit, entre les vêtements, les rouges à lèvres et les pinceaux. Un désir que l’on perçoit dans ses cils allongés et recourbés, dans ses boucles d'oreilles en perles, dans sa perruque achetée la veille. Et dans les mots qui accompagnent sa joie de se voir femme : « Et voilà, dit-elle en souriant. Je suis Renata ! »

Rere, 21 ans, a tout de suite compris, dès les premières années de sa vie, qu'elle était née dans le mauvais corps. Elle aimait les poupées, les jupes et les colliers. « J’ai toujours été mal à l'aise de jouer avec les enfants. » Si l'enfance tolère les fantasmes et les caprices, ce n’est pas le cas de l'adolescence. L'époque des pupitres d'école, de la chemise blanche et du pantalon gris-bleu ne pardonne pas. Elle n’est que moquerie et dérision ; devoir et malentendus. Rere a passé des après-midi entiers à se chercher et à se trouver, des heures à se changer et à se maquiller. Elle essaie encore et encore. C’était des années d'insultes, de menaces et de fragilité. « Je détestais mon physique, je me sentais mal, parfois malade. Pourquoi mon âme, celle d'une femme, était-elle enfermée dans un corps d'homme ? »

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Renata, ou Rere, comme tout le monde l'appelle, lit le Coran dans la cour arrière de Pondok Pesantren Waria al-Fatah.

« Je n'ai jamais pu entrer dans une mosquée habillée comme ça », dit-elle en montrant du doigt sa muneka, la tenue religieuse qu'elle porte fièrement, « parce que pour tout imam, je ne suis pas une vraie femme ». Bien que le transgendérisme et l'homosexualité ne soient pas illégaux en Indonésie, la loi n'offre aucune protection contre la discrimination ou le harcèlement sur le lieu de travail, et la montée en flèche de la rhétorique anti-LGBT est devenue une question unificatrice pour les conservateurs. Néanmoins, prier, pour elle, est plus qu'important : « Ma religion, l'Islam, est vitale pour moi, mais être transgenre n'est pas un choix, c'est le destin. »

Mais les gens ne comprennent pas : « Ils vous observent, vous jugent, vous ghettoïsent. » Ils ne vous pardonnent pas. Et puis, il y a la peur du jugement familial, l'indicible, l'hostilité – autant de facteurs qui, après des années d'agitation et de tourments, n’ont pas plié devant le courage de Rere de se montrer telle qu'elle est. « Ma mère m'a mis dehors il y a trois ans, dit Rere, la voix étranglée. Elle ne m'a pas reconnue. Elle ne m'a pas acceptée. Elle ne m'a pas accueillie. » Rere venait d'avoir 18 ans. Son frère, qui a deux ans de moins qu’elle, ne lui parle plus. Elle n’évoque pas son père.

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Les étudiantes transgenres récitent le Coran avec Shinta Ratri.

Depuis, elle vit dans une petite dépendance surplombant la cour de l'école de Shinta, qu’elle a connue lors d'une activité caritative. « Je me suis approchée d'elle avec un peu de crainte, mais elle m’a compris instantanément, dit-elle avec du bonheur dans les yeux. Elle m'a serrée dans ses bras, m'a soutenue et m'a accueillie immédiatement comme sa fille. » Pour elle, Shinta est une mère qui lui a appris à sortir du conformisme en revendiquant fièrement sa propre identité, à surmonter les blocages et les inhibitions avec discrétion et liberté, en saisissant non pas le privilège mais l'indépendance, la normalité. « Je suis une étudiante responsable, une bonne musulmane. Peu importe que je sois une fille ou un garçon, je fais partie de cette nation et je me battrai pour revendiquer mes droits. »

La ténacité de Rere, à l’instar de celle des autres étudiantes, ne s'arrête devant rien et lui a permis de surmonter, en février 2016, la fermeture de l'école pendant quatre mois, après avoir reçu des menaces de groupes conservateurs qui affirment que le pensionnat viole les préceptes islamiques. Le soutien des voisins et la détermination des waria ont permis la réouverture de l’établissement.

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Jessica, une femme transgenre indonésienne de 23 ans, est assise sur le porche de l'école après une cérémonie de prière.

« La démocratie existe », exulte Jessica, trébuchant sur les pavés avec ses talons hauts. Il est 22 heures. Il fait sombre. Elle part travailler. Bien qu'elle se dise elle aussi « piégée dans un corps d'homme », à en croire ses longs cheveux noirs, son maquillage impeccable et sa robe dorée, il ne fait aucun doute qu’elle est une femme.

L'accepter a été difficile, cela a pris du temps. Et la question « pourquoi moi ? » a retenti dans sa tête pendant des années. Moquée à l'école parce qu'elle était « efféminée », giflée par son père parce qu’« un garçon ne devrait pas se maquiller », exclue de sa communauté parce qu'elle était waria. « C’est un stigmate, une honte. » Un signe qui vous marque pour la vie. Puis ont suivi la rupture familiale, la découverte du sexe, et l’obligation, à 17 ans, de se prostituer : « La seule façon de survivre. »

À l'école, son « refuge », elle prie cinq fois par jour. « Faire la paix avec Allah, avoir un endroit où je peux prier ouvertement dans des vêtements de femme et approfondir ma connaissance de l'Islam, tout cela est une expérience libératrice. » Dans son cœur, elle est une femme. Et dans son âme, elle est définitivement une bonne musulmane.

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