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Le dérèglement climatique fait une nouvelle victime : le thé

Chercheurs et entrepreneurs bataillent pour tenter de sauver le "champagne des thés noirs" des pluies dévastatrices, tempêtes de grêle et autres sécheresses interminables qui le menacent.

par Esha Chhabra
19 Septembre 2017, 2:00pm

Une femme népalaise cueille du thé dans les champs de Darjeeling. Image : Esha Chhabra. 

Au pied de l'extrémité orientale de l'Himalaya, entre 2 000 et 3 000 mètres d'altitude, la ville de Darjeeling dévale les flancs des collines qui portent son nom. Cet ancien avant-poste britannique a donné naissance à l'industrie du thé. Là, dans cette région connue pour produire le "Champagne des thés noirs", j'ai parcouru des routes étroites et venteuses au côté de Jay Neogi, le gérant de la plantation de thé Monteviot.

À mesure que nous progressions dans les montagnes, Neogi me désignait les zones propices aux glissements de terrain pendant les moussons. "Dans quelques mois, tout ça sera dans un drôle d'état", m'avait-il déclaré en mars dernier, lors de ma précédente visite. Il y a deux ans, un glissement de terrain a emporté près de quarante personnes dans cette zone.

Ce genre de catastrophe n'est malheureusement pas exceptionnel. Au cours des dix dernières années, le changement climatique a beaucoup abîmé cette région emblématique de l'industrie du thé. Le régime météorologique de Darjeeling a changé. L'érosion rabote les couches supérieurs du sol, les précipitations sont devenues erratiques, les glissements de terrain sont plus fréquents et la région est désormais victime de longues périodes de sécheresse.

Ces changements menacent l'environnement, mais aussi l'industrie du thé et la santé économique locale : du fait de rendements plus faibles et d'une demande accrue, la première récolte de l'année 2017 a coûté 25% plus cher que la précédente. Pour éponger les pertes potentielles, des entrepreneurs de la région ont décidé d'adapter leurs habitudes à cette nouvelle réalité.

Le Jungpana Tea Estate de Darjeeling. Image : Esha Chhabra

Ne vous laissez pas impressionner par les hordes de coffee shop qui continuent de déferler sur les cinq continents : le thé est toujours plus populaire que le café. Après l'eau, c'est la boisson la plus consommée du monde. Bien que les thés proviennent tous de la même plante, un arbuste appelé Camellia sinensis, le Darjeeling est considéré de longue date comme l'un des plus délicats et recherchés. Produit dans les terroirs élevés de l'Himalaya, il est cultivé et récolté à la main plutôt que par des machines.

Aujourd'hui, cet écosystème fragile est menacé de disparition, tout comme les emplois des travailleurs du thé qui s'échinent aux champs pour environ 1,5 dollar par jour. Dans Darjeeling: The Colorful History and Precarious Fate of the World's Greatest Tea, l'un des ouvrages les plus complets sur Darjeeling, l'écrivain-voyageur Jeff Koehler déplore : "Les glaciers fondent. Les températures diurnes sont plus élevées, la nuit n'est plus aussi fraîche, de soudaines tempêtes de grêle s'abattent parfois sur les collines à thé."

Pour s'épanouir, les Camellia sinensis ont besoin d'une quantité de pluie raisonnable et équitablement répartie sur l'année. Ce n'est pas le cas en ce moment. Avec l'aide de la Société météorologique indienne, l'environnementaliste local Praful Rao mesure les précipitations dans la zone de Darjeeling et publie les résultats sur son site chaque mois. En juillet dernier, elle a reçu près de 1150 millimètres de pluie, un record. Le problème, c'est que l'automne et l'hiver suivants ont été complètement secs.

Une employée de Goomtee Tea Factory débarrasse du thé Darjeeling first flush des feuilles de mauvaise qualité. Image : Esha Chhabra.

Ces pluies imprévisibles ont une conséquence grave : elles abiment la terre. Quand la région est battue par la mousson, m'explique Koehler, l'eau lessive les couches supérieures du sol de leurs nutriments et endommage les plantes elles-mêmes.

La situation est aggravée par l'utilisation abusive de pesticides et d'engrais en Inde. Après la Révolution verte de 1966, ces produits sont devenus très accessibles sur le sous-continent. Dans le but de produire de meilleures récoltes pour nourrir plus de gens, ils ont été répandus partout. Très vite, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture a rapporté que "leur utilisation [avait] dégradé l'environnement. Dans la plupart des terres cultivées, on constate une diminution de la matière organique qui affecte la capacité de rétention d'eau des sols."

Le Central Soil Water Conservation Research and Training Institute indien a estimé que le pays perdait 5 334 millions de tonnes de terre chaque année. Le problème est si grave qu'il a fini par attirer l'attention de l'infernale bureaucratie indienne : le gouvernement finance désormais des recherches visant à transformer l'agriculture du thé en activité durable.

Les travailleurs du thé ne peuvent pas contrôler la météo. Cependant, ils peuvent modifier leurs pratiques pour protéger et revigorer les couches supérieures des terres qu'ils cultivent. Le docteur A.K. Singh, pédologue pour la Tea Research Association, affirme qu'il existe des mesures basiques pour reconstituer les sols vidés de leurs nutriments : pratiquer l'agriculture biologique, pailler les champs pendant la saison des pluie et réserver certains coteaux à la sylviculture.

Anil Bansal, le co-propriétaire d'Ambootia Group, l'un des plus grands producteurs de thé biologique de Darjeeling, a décidé il y a peu de de s'essayer à l'agriculture biologique au côté de son frère Sanjay. Ensemble, ils ont fait l'acquisition d'onze plantations de thé "malades" à Darjeeling et les ont converties aux méthodes bio. "Malades au sens où les plantes étaient en mauvais état, m'a expliqué Anil. Les employés n'avaient pas été payés depuis longtemps, le domaine ne gagnait pas d'argent et le sol était faiblard."

La plantation numéro un d'Ambootia, le plus grand de tous ses domaines dans la zone de Darjeeling, s'étend à deux pas de la ville de Kurseong. Tout au bout de quelques dizaines de routes accidentées, un chemin de terre s'enfonce dans ses 1 000 hectares de champs de thé en bordure de la rivière Teesta. En dépit du fait que le passage à l'agriculture biologique cause parfois une baisse de rendement dans les premières années d'activité, les frères Bansal avaient confiance en leur choix. Pour eux, cela ne faisait aucun doute : leur investissement allait permettre à leur exploitation de grandir, doucement mais sûrement.

Anil Bansal regarde la partie de l'Ambootia Estate qui rencontre la rivière Teesta. Image : Esha Chhabra.

Plutôt qu'écouler leur production aux enchères, les frères Bansal s'adressent aux consommateurs par l'intermédiaire de sociétés en majorité européennes et japonaises. L'année dernière, leur chiffre d'affaires brut a dépassé les 50 millions de dollars. Sanjay rapporte que le taux de croissance annuel de son entreprise approche des 20%. Désormais, Ambootia emploie plus de 10 000 personnes.

"De plus en plus de gens veulent du thé biologique, déclare Anil en trempant ses lèvres dans une tasse de first flush légèrement infusé. Et nous en sommes heureux, car cela nous permet aussi de ramener toutes ces terres à la vie."

D'autres entrepreneurs du thé ont décidé d'adopter la méthode biologique. Teabox, un magasin en ligne lancé par Kaushal Dugar, permet aux consommateurs d'encourager une agriculture plus saine en achetant du thé bio à la source. Et D.K. Mishra, le gérant de Goomtea Tea Estate, a déclaré que plus de la moitié de ses exploitations s'étaient converties aux méthodes biologiques au cours des cinq dernières années. Aujourd'hui, il prévoit d'étendre ces méthodes à l'ensemble de ses exploitations.

"Y'a-t-il une raison de ne pas le faire ? a-t-il demandé. C'est bon pour le sol, moins d'argent passe dans les engrais, les médicaments, et c'est meilleur pour les agriculteurs. Ce n'est plus vraiment une question."