Couples homosexuels et concours de beauté brésiliens
Photo : Luisa Dörr
Le Numéro Photo 2017

Couples homosexuels et concours de beauté brésiliens

Une brève présentation des portfolios de Luisa Dörr et Sage Sohier, publiés dans notre dernier numéro photo.
28.9.17

Pour notre numéro Photo annuel, on a contacté des jeunes photographes talentueux afin de savoir quelle personne les avait inspirés à poursuivre dans cette voie. On a ensuite approché leurs « idoles » afin de les convaincre de publier également leurs portfolios dans nos pages. Les lignes suivantes présentent le travail de Luisa Dörr et de son idole, Sage Sohier.

En avril 2014, Luisa Dörr est allée couvrir le concours de Young Miss Brazil. Intéressée à la fois par les participantes et les jeunes filles présentes dans le public, elle est arrivée en avance. Dans l'assistance, elle a remarqué Maysa Martins, 11 ans, qui portait une belle robe verte. Comme Dörr, elle était là en tant que spectatrice. Dörr s'est présentée à Maysa et l'a photographiée dehors, près d'un arbre. Maysa lui a confié qu'elle espérait un jour être Miss Brésil. Elle rêvait de ce titre depuis son plus jeune âge, alors qu'elle prenait déjà la pose sur les photos. Mais son projet comportait une embûche.

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Ce jour-là, Dörr découvrit que la compétition était divisée en deux catégories : une pour les participantes blanches, et une autre pour celles de couleur. Bien qu'environ 50 % des Brésiliens se considèrent comme « noirs » ou « métis », le racisme reste très important dans le pays. Beaucoup d'enfants, comme Maysa, qui vit dans une favela en dehors de São Paulo, continuent de vivre en marge, et certains parents espèrent sauver leur famille grâce à leurs enfants, imaginant qu'ils pourraient avoir des carrières lucratives en tant qu'acteurs ou joueurs de football.

Quelques mois après le concours, la mère de Maysa a contacté Dörr pour lui demander si elle voulait bien réaliser le portfolio de sa fille. Elle voulait tenter sa chance pour le concours 2015. Dörr a accepté de le faire gratuitement. Ce qui avait démarré comme un simple service s'est vite transformé en collaboration durable et elles développèrent une amitié solide. Six mois plus tard, Maysa fut couronnée « Miss São Paulo Junior, catégorie Beauté noire », remportant un concours local où prévalait la même division raciale que Young Miss Brazil. Le concours national, cependant, fut une déception : ses créateurs disparurent, et il cessa d'exister.

Mais le projet de Dörr avait déjà commencé à prendre forme. En 2017, Maysa fut invitée dans une émission de télé brésilienne pour défiler devant un jury. Elle obtint un contrat de mannequinat et une occasion de partager son histoire.

Photo : Luisa Dörr


Dans les années 1980, quand Sage Sohier commença à photographier des couples gays et lesbiens, le sujet la touchait personnellement. Mais ce n'est qu'arrivée à la moitié de son travail qu'elle réfléchit réellement à cette connexion – à la curiosité qu'elle éprouvait vis-à-vis de son père – et à l'influence qu'elle avait eue sur son projet. Son père, vétéran de la Seconde Guerre mondiale et avocat, avait quitté sa mère lorsqu'elle était petite. Il ne se remaria jamais, et les jeunes femmes qui l'accompagnaient occasionnellement furent peu à peu remplacées par de jeunes hommes, qu'il présentait généralement comme des « collègues de travail ». Sohier finit par comprendre que son père était gay dans les années 1970. Au cours de la deuxième moitié de sa vie, il vécut avec plusieurs petits amis. Comme beaucoup de personnes de sa génération, même s'il partageait sa vie avec des hommes, il ne fit pas son coming out et n'avoua jamais qu'il était gay – même à sa famille.

Publié pour la première fois en 2014, At Home with Themselves: Same-Sex Couples in 1980s America, qui regroupe les portraits en noir et blanc de couples de même sexe dans l'intimité, en pleine épidémie de sida, ne correspond pas aux stéréotypes en vigueur à cette époque. Sur les photos, un homme dort sur les genoux de son partenaire, tandis que son amant passe les doigts dans ses cheveux ; deux hommes s'embrassent sur un lit pendant qu'un autre les regarde, sceptique ; deux femmes nues s'enlacent sur un matelas miteux.

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Sohier, aujourd'hui âgée de 63 ans, a entrepris ce travail à l'été 1986, quand on craignait encore que le sida ne se transmette par simple contact. Elle déclare que son « ambition était de prendre des photos qui fassent réfléchir et émeuvent les gens, et qui soient intéressantes tant visuellement que psychologiquement. »

Photo : Sage Sohier