À Tokyo, des humains paralysés contrôlent des robots-serveurs pour 8€/heure

Depuis le 26 novembre, un café tokyoïte charge 10 personnes atteintes de maladies paralysantes de contrôler ses robots-serveurs.

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10 Décembre 2018, 8:30am

Image : capture d'écran YouTube

Les robots vont voler nos jobs et condamner l'humanité au chômage de masse. Enfin, peut-être pas, ou peut-être un peu mais seulement pour les bullshit jobs, les rapports d'experts américains se suivent et ne se ressemblent pas du tout. Au Japon, premier pays à embrasser la recherche en robotique dans les années 70, on a choisi une approche plus basique : voir les robots pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des outils capables de sauver l'économie nippone, mais aussi de permettre aux plus isolés d'échapper à l'exclusion, plaie de la société japonaise par excellence.

Entre le 26 novembre et le 7 décembre, dans le quartier tokyoïte d’Akasaka, des robots humanoïdes ont servi les clients du pop-up café Dawn. Influence assumée de l'établissement-projet : le café de Time of Eve, un anime dans lequel humains et robots cohabitent en harmonie. Jusque-là, rien d’anormal au Japon... Sauf que les robots étaient télécommandés par des individus paralysés par un accident, la sclérose latérale amyotrophique ou « d'autres affections ». L’information, rapportée par CNET depuis le Japan Times, a de quoi intriguer. Et les vidéos de l’inauguration du café n'arrangent rien : un robot coupe le ruban avec une certaine raideur et les serveurs mécaniques remplissent leur mission, un poil lentement, certes, mais avec fluidité.

Rien de très complexe, pourtant, dans ce projet mené conjointement par l’organisation philanthropique Nippon Fondation, la compagnie aérienne ALA et le laboratoire de robotique Ory Robotics. Les serveurs téléguidés du Dawn Café sont des OriHime-D, le robot le plus complexe d'Ory Robotics. Ces engins humanoïdes d'1m20 pour 20 kilos transmettent un flux audio et vidéo via Internet sur un écran placé devant leur pilote. À en croire la vidéo de présentation (un rien dramatique) du projet, c'est cette dalle qui a permis aux patients paralysés de piloter les robots grâce à un système oculométrique, c'est-à-dire d'une caméra qui suit les mouvements des yeux sur une interface superposée à la vidéo. Quatre flèches directionnelles dirigent le robot et un syllabaire japonais permet d’écrire des messages retransmis par son haut-parleur. Difficile, cependant, d’évaluer le temps de latence d’exécution des commandes à l’aide des seules vidéos.

Le robot-avatar, bientôt au bureau à votre place

Après ce premier essai d’une dizaine de jours, les trois parties à l’initiative de l’opération ambitionnent d’ouvrir un café permanent dans la capitale japonaise pour célébrer les Jeux olympiques et paralympiques de 2020. Une consécration pour le PDG d’OryLabs Kentaro Yoshifuji, inventeur à la trajectoire inhabituelle : incapable d’aller à l’école entre ses 10 et ses 14 ans en raison d’une maladie, il a crée un nouveau type de chaise roulante au lycée avant de développer, en 2017, le robot OriHime, pour combattre la solitude qu’il a lui-même connue enfant. Une lutte dont il a tiré une gamme de robots... Et un livre.

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Un OriHime-D et Kentaro Yoshifuji. Image : capture d'écran YouTube

Pour lui, des robots-avatars comme OriHime-D, présenté comme l'aboutissement de trois ans et demi de recherche, permettent d’offrir « une participation sociale » à des personnes en situation de handicap grave.

En soi, difficile de contredire Kentaro Yoshifuji après que dix personnes atteintes de pathologies incapacitantes ont semblé « gérer » un café grâce à ses robots de téléprésence pour 1000 yen de l'heure, soit un peu moins de 8 euros. Ou quand d’autres robots-avatars permettent à des enfants atteints de maladie chronique de suivre un cursus scolaire normal, voire d’être présents à leur cérémonie de remise de diplôme. Tant pis pour l’uncanny valley et pour vous si vous n’êtes pas prêts : à en croire l'institut Markets and Markets, le marché des robots de téléprésence pesait 130 millions de dollars en 2017 et devrait atteindre 320 millions en 2023. Éducation, santé, livraison, industrie lourde… Les applications de la téléprésence sont déjà partout, en attendant que l’automatisation des machines parvienne à maturité. Avantage de ce scénario : cette fois-ci, les robots ne mettent pas les humains au chômage, ils les font bosser tranquillement de chez eux.

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