NFL

Anthony Mahoungou, la NFL au bout des doigts

Après avoir échoué de peu à intégrer une équipe NFL l’été dernier, le plus grand espoir du football américain made in France se prépare à retenter sa chance depuis La Courneuve.

par Pierre Longeray; photos Léo Aupetit
15 Janvier 2019, 9:28am

Photos Léo Aupetit pour VICE FR

Être au bon endroit au bon moment. Voilà la mission d’Anthony Mahoungou en cette fraîche soirée d’hiver. Sur un terrain de La Courneuve, où d’épaisses lignes jaunes marquent la pelouse tous les cinq yards et attirent l’œil des néophytes, Mahoungou est prêt à surgir. Posté à quelques mètres de lui sur sa gauche, Paul Durand, légende française au poste de quarterback, recule en crabe de quelques mètres la balle dans la main. Le mètre 90 et les 95 kilos de Mahoungou se mettent en branle en un éclair. Cinq foulées tout droit, puis un virage saignant sur sa gauche, Mahoungou étend ses bras. Le ballon ovale fuse en spirale au-dessus de son épaule gauche et vient se loger comme par magie dans ses grandes mains.

L’horloge placée au centre du terrain affiche bientôt 19 heures et chaque expiration s’accompagne d’un nuage de buée glacée. Il n’y a personne à la ronde à part quelques gamins qui attendent le début de leur entraînement de foot (l’autre, celui qui se joue avec les pieds). Il n’y a rien à gagner. Il est seul à s'entraîner. Pourtant, Mahoungou a le sourire et en redemande. Tant mieux parce que pour les trois prochains mois, ses soirées vont se dérouler ici, sur le terrain du Flash de La Courneuve, son club de jeunesse et référence du foot américain à la française. Dans l'anonymat, flanqué du seul Durand, Mahoungou va répéter inlassablement ses gammes. Le receveur (wide-receiver en VO) de 24 ans a un objectif : jouer dans la National Football League (NFL), l’intransigeante ligue américaine de foot US.

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Anthony Mahoungou à l'entraînement sur le terrain du Flash de La Courneuve, son club de jeunesse, un soir de décembre 2018.

Jouer au football américain quand on est Français relève souvent du concours de circonstances étant donné l’empreinte culturelle de ce sport, surnommé « The American Sport » et son manque d’exposition à l’international. Pour Mahoungou, le salut n’est pas venu du Texas ou de la Floride, mais du Japon. Il y a bientôt dix ans, son grand frère Axel lui a fait découvrir un manga, Eyeshield 21 , dont le chétif héros devient joueur de football américain grâce à sa vitesse acquise à force d’échapper à ses ennemis. Plutôt porté sur le soccer, Anthony suit finalement les traces de son frère dans le club qui fait la réputation de leur ville : le Flash et ses casques noirs frappés d’un éclair jaune.

Du côté du stade Géo-André, posé à deux arrêts de tram de la station de métro La Courneuve, Anthony fait rapidement tourner les têtes dans les catégories jeunes, sans que cela surprenne vraiment son frère. « Quand il s’intéresse à un truc, il le fait à fond, explique Axel. Quand j’ai acheté Counter Strike pour m’amuser sur la console, Anthony a chopé un casque, s’est trouvé une team et s’est mis à passer des heures dessus. C’était infernal, parce que quand il ne gagne pas, il ne s’amuse pas. » Avec les jeunes des Flash et ceux de l’Équipe de France, Mahoungou gagne et commence à croire en un avenir dans le foot américain. À cette époque, Anthony confie déjà ses envies de NFL, se souvient Durand, qui lui conseillait de ne pas s’enflammer et d’éviter de se donner de trop gros objectifs. « Mais bon, sourit le quarterback désormais à la retraite et coach des jeunes du Flash, l’histoire m’a montré que j’aurais mieux fait de fermer ma gueule. »

Car après quatre années passées outre-Atlantique à évoluer dans le championnat universitaire américain, Mahoungou a bien failli intégrer une équipe NFL l’été dernier. Pas n’importe laquelle : celle des Eagles de Philadelphie, derniers vainqueurs du Super Bowl. Finalement non-conservé à la fin de la présaison, Mahoungou est de retour en France depuis fin octobre. Il se prépare seul, sans équipe, à repartir à l’assaut des franchises NFL et, peut-être, rejoindre Richard Tardits, le seul Français à avoir jamais foulé la pelouse d’un match de saison régulière outre-Atlantique, il y a presque 30 ans.

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L'armoire à trophées du Flash de La Courneuve qu'Anthony Mahoungou a contribué à remplir.

« J’ai eu le cul bordé de nouilles. » Voilà l’explication fournie par Tardits pour expliquer son ascension jusqu’à la NFL (27 matches de saison régulière disputés avec les New England Patriots entre 1990 et 1992). Dans les années 80, le grand gaillard du Sud-Ouest débarque dans l’État de Géorgie pour perfectionner son anglais et loge chez une famille qui connaît bien le médecin des Bulldogs, l’équipe de football de la fac de « Georgia ». Grâce à cette connexion, Tardits participe à une journée de tests physiques destinés aux lycéens pas encore recrutés par une fac. Pour les meilleurs, une place dans l'équipe et une bourse sont à la clé. « Il y avait une épreuve – le mile plus mile – qui consistait à courir un mile en moins de sept minutes, prendre trois minutes de repos, puis recourir un mile », relate celui qui jouait alors en Équipe de France junior de rugby.

« J’ai eu le cul bordé de nouilles » – Richard Tardits, seul Français à avoir joué en saison régulière en NFL

« Cette épreuve était totalement antinomique du foot US, où la durée moyenne d’une action est de quatre secondes. Mais je fais un temps incroyable qui compense mes mauvais résultats aux autres tests et l’université se retrouve à filer une bourse de quatre ans à un Français qui n’a jamais joué au football. Du coup, l’année suivante, ils ont supprimé le mile plus mile, » lâche dans un éclat de rire Tardits, qui gère aujourd’hui un golf à Bagnères-de-Bigorre. La bonne étoile de Tardits va continuer de le suivre. Après avoir battu le record du nombre de sacks (plaquages du quarterback adverse) de l’université, Tardits se présente à la draft et finit par jouer chez les New England Patriots. « Je me suis retrouvé au bon endroit au moment, j’avais une chance sur un million d’y parvenir », glisse celui qu’on surnommait « Le Sack » – en français dans le texte.

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Anthony Mahoungou devant un poke-bowl après un entraînement physique bien chargé.

La chance ou la malchance, c’est selon, font partie intégrante d’une carrière. Mahoungou a pu le vérifier lors de son périple américain. Recruté par l’université de Purdue en 2014, le receveur voit son coach se faire virer une semaine après son arrivée sur le campus de l’Indiana. « Le nouveau coach des receveurs a logiquement fait jouer des types qu’il avait recrutés », décrypte sereinement Mahoungou devant un poke-bowl englouti après un entraînement physique rythmé par les titres d'un ancien partenaire du Flash, S.Pri Noir. « J’enchaîne donc deux saisons dégueulasses, et un début de troisième clairement médiocre. Tu commences à te demander si tu n’as pas fait tout ça pour rien. Mais, trois matches avant la fin de ma carrière universitaire, un receveur titulaire se blesse. » Mahoungou attendait son heure. Sur les trois derniers matches, le Courneuvien chamboule tout et multiplie les catchs importantissimes quelques mois avant la Draft NFL – une grande loterie où les franchises choisissent les meilleurs joueurs universitaires pour renforcer leurs équipes.

Résumé du dernier match de la carrière universitaire d'Anthony Mahoungou, contre l'université d'Arizona. Portant le numéro 21, Mahoungou marquera le touchdown de la victoire.

« En finissant bien la saison, j’envoie le signal aux équipes NFL que je suis un late-bloomer, un joueur qui a éclot sur le tard. Je m’attends donc à être drafté au 6ème tour », continue Mahoungou entre deux bouchées de poke-bowl. Le sixième tour de la Draft arrive, puis le septième et dernier tour. Le nom de Mahoungou n’a pas été appelé. « J’ai BeIn Sports à côté de moi, et je me dis “Wah, c’est la merde“. » Mais deux heures plus tard, son agent appelle et lui dit de faire son sac, direction Philadelphie et les Eagles pour la présaison. Il faut maintenant se faire une place dans le groupe des 53 joueurs conservés pour la saison (ou dans la practice squad composée d’une dizaine de joueurs supplémentaires).

Les camps d’entraînements de présaison, Anthony Dablé les connaît bien. Le Grenoblois de 30 ans, qui fait partie des rares Français à avoir tenté l’aventure NFL, partage avec Mahoungou un prénom, un gabarit et un poste, receveur. Passé par les camps des New York Giants (en 2016) et des Atlanta Falcons (en 2017), Dablé sait que ces quelques semaines représentent « la seule opportunité pour les coaches NFL de te juger, et cela passe très vite. » Ici, les erreurs se payent cash. « Pour les joueurs signés libres comme Anthony [Mahoungou] ou moi, on doit prouver que l’on peut jouer, alors que d’autres sélectionnés au début de la Draft, doivent prouver qu’ils ne peuvent pas jouer avant de se faire dégager de l’équipe, parce que de l’argent a été investi sur eux. »

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Le sac d'entraînement d'Anthony Mahoungou, souvenir de ses trois ans à l'université de Purdue.

Lors de son passage chez les Falcons, Dablé est visé huit fois par le quarterback lors des matchs de présaison. Il attrape sept fois la balle, la relâche une fois. Le ratio est bon, sachant que les meilleurs receveurs de la ligue tournent autour des 60% de passes attrapées. « Cette seule balle ratée leur a prouvé que je ne pouvais pas jouer », estime Dablé qui a fait une croix sur ses rêves de NFL – « personne ne veut tester un mec de 30 ans qui vient de France, tout le monde s’en fout. » Puisque le football est un sport de répétition – les jeux déployés en match ont été testés et répétés des dizaines de fois pendant la semaine à l'entraînement – il n'existe pas de droit à l'erreur. Une balle ratée peut vous coûter votre place dans l’équipe.

« Neveu, prépare-toi, ça va être ton moment » – Alshon Jeffery, receveur vétéran des Philadelphia Eagles

Mais parfois en NFL, on n’a même pas l’occasion de commettre une erreur que la fenêtre de tir se referme. Retour au camp de présaison des Eagles où Mahoungou se fait rapidement remarquer par le coaching staff qui l’aligne régulièrement contre la défense titulaire de la saison passée. Pour les joueurs comme lui, sélectionnés en fin de draft ou signés free-agent (libres), le moment de vérité se joue lors du dernier match de présaison, où ceux qui sont assurés de rentrer dans l’équipe se reposent. « Alshon Jeffery, un receveur vétéran, me dit deux jours avant le match “Neveu, prépare-toi, ça va être ton moment.“ » Mais avant d’être un sport, la NFL est avant tout un business, rugueux comme le capitalisme : le contrat d’Anthony est rompu avant même ce fameux quatrième match, afin de faire de la place pour remplacer un joueur blessé.

« Après m’être fait couper par Philly, je pensais que d’autres équipes qui s’étaient renseignées sur moi, comme les Seahawks [Seattle] ou les Saints [Nouvelle Orléans], allaient appeler. Mais rien, » détaille Mahoungou. « Le fait que je sois Français n’a eu aucune incidence sur ma non-sélection à la Draft, mais je pense que cela a joué après la fin de l’aventure chez les Eagles. Mon visa étudiant courrait à expiration, les franchises n’allaient pas se prendre la tête à faire un contrat de travail alors qu’ils pouvaient sans doute trouver un Américain du même niveau. Mais je ne cherche pas d’excuses, si je n’ai pas été appelé, c’est que je n’ai pas été meilleur que les autres », pose calmement Mahoungou, qui s’est donc remis au travail entre La Courneuve et une salle d’entraînement à côté de la gare Saint-Lazare.

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Dans la ligne 7, en direction de La Courneuve.

Garder le niveau NFL en s'entraînant en France, n’est pas chose aisée. À part le quarterback Durand, personne n’a le calibre en Europe pour lancer la balle à Mahoungou, selon ses dires. Dix ans plus tôt, le receveur aurait eu sa place dans ce qu’on appelait la NFL Europe, une excroissance de la ligue américaine sur le Vieux continent, qui a servi de passerelle transatlantique à plusieurs joueurs, dont un Français. Solide Grenoblois, Philippe Gardent, passé par le Berlin Thunder et les Centurions de Cologne, rejoindra pour une saison en practice squad les Washington Redskins après avoir été élu meilleur joueur défensif de la NFL Europe (en 2006). « Avec son parcours universitaire, Anthony [Mahoungou] est considéré comme un Américain maintenant, et il est vrai que la NFL Europe [jusqu’à sa disparition en 2007] permettait de fournir une opportunité supplémentaire aux joueurs non-retenus par une franchise NFL. »

Si Mahoungou a été sollicité par une bonne partie des clubs européens de football américain d’Europe à son retour, la mire reste vigoureusement fixée sur l’Amérique et la NFL – quoique la Canadian Football League (CFL) pourrait aussi être une passerelle, soumise par son ancien coach de Purdue, Darrell Hazell désormais coach des receveurs en NFL du côté des Minnesota Vikings. « Au début ça me dérangeait de passer par la case CFL, » confie Mahoungou. « Mais la question à se poser était : est-ce que j’aime vraiment ce sport et je suis prêt à mettre mon ego de côté pour aller dans une autre ligue avant de rejoindre la NFL ? La réponse est oui. » Il faudra juste se trouver au bon endroit, au bon moment. Et pour ça, on a envie de lui faire confiance.

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