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Le label Saravah est l'un de nos trésors nationaux les plus étincelants

À l'occasion de ses 50 ans et d'une soirée hommage au festival BBmix, le fils du fondateur de la maison revient avec nous sur la période faste du label free, libertaire et psychédélique français, à travers onze sorties stupéfiantes et dissidentes.

par Michaël Patin
22 Novembre 2018, 1:46pm

Toutes les photos sont issues du livre « Saravah, C'est où l'horizon ? » de Benjamin Barouh, fournies avec son aimable autorisation. (Le mot et le reste)

Saravah, ça va, vous dites-vous. Brigitte Fontaine, Areski, Jacques Higelin, le studio des Abbesses, l’orée des seventies, les libertaires en liberté. Comme A La Radio. Crabouif. Un Beau Matin. Vous et Nous. Le tout dans le giron du chanteur-promeneur Pierre Barouh, tirant des fils du Brésil de Vinícius de Moraes au Gabon de Pierre Akendengué, quand il n’était pas occupé à tourner des films fauchés ou à scotcher sur le flipper du bistrot d’en face. C’est l’un des rares héritages de cette période qu’on puisse revendiquer avec une absolue fierté, et qui infuse encore ce qui se fait de plus vital dans la « chanson française », du couple Arlt (comparé jusqu’à la nausée à Fontaine-Areski) à la smala du Saule (Borja Flames, Marion Cousin). On retrouvera d’ailleurs ces enfants sauvages vendredi soir au BBMix pour Saravah Revisité, main dans la main avec papa Areski. Une (ré)création plutôt qu’un hommage, tant cette esthétique refuse de figer.

Plus tôt dans l’année est paru Saravah, C’est où l’horizon ?, un livre passionnant signé Benjamin Barouh, qui a plongé dans les archives éparses de son père décédé en 2016 et parlé avec des survivants pour reconstituer l’âge d’or du label et du studio, de 67 à 77. Ce qui lui a permis, entre autres, de combler les trous de l’histoire officielle, à commencer par le rôle joué par Fernand Boruso, associé de la première heure et co-créateur du label BYG (la mythique série d’enregistrements Byg ACTUEL avec Archie Shepp, Sun Ra ou Don Cherry), qui a rameuté la fine fleur de l’avant-garde avant de décamper pour une sombre embrouille de blé... Et d’être « oublié » par Pierre Barouh. C’est cet itinéraire bis, où les lauriers sont redistribués, qu’on a voulu parcourir avec Benjamin, à travers onze références aussi méconnues que souvent stupéfiantes. L’ascension du mont Saravah par la face sud, entre bossa et jazz, lettrisme et psychédélisme, crêtes aiguës et neiges éternelles.

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Fernand Boruso, Francis Lai, Claude Lelouch et Pierre au studio Davout, 1966.

Le Trio Camara ‎– Le Trio Camara (1970)

« On est au tout début de l’histoire. Pierre vient de créer les éditions Saravah avec Fernand Boruso, Francis Lai et Claude Lelouch pour éditer la bande originale d’Un homme et une femme, dont personne ne voulait, et qui va connaître un succès international. L’idée de départ, avant l’arrivée de Fontaine et Higelin - qui vont faire fuir Lelouch - était de créer un label de musiques de films et de musiques brésiliennes. Un domaine que Pierre connaissait bien après avoir voyagé au Brésil, rencontré son mentor Vinícius de Moraes et adapté la Samba da Bênção -la chanson « Samba Saravah », grâce au film de Lelouch, a été le cheval de Troie de la musique brésilienne dans le monde. On est en 1967, la dictature militaire est en place au Brésil depuis trois ans, ça commence à sentir très mauvais et les musiciens s’exilent. Parmi eux, le Trio Camara. Ce premier enregistrement n’est pas produit par Saravah mais par Yves Chamberland dans le Studio Davout, où a aussi été enregistré Brigitte Fontaine est… folle. C’est un disque de bossa jazz qui sonne d’enfer, à une époque où cette musique était un phénomène nouveau. »

Alfred Panou – Je suis un sauvage (single, 1969)

« Suite au Festival Panafricain d’Alger de juillet 69, certains membres de l’Art Ensemble Of Chicago se sont installés à Paris et ont enregistré au studio Ossian de Fernand Boruso, pour la collection BYG Actuel. C’est ce studio qui est devenu le studio des Abbesses puis le studio Saravah. Par hasard, les musiciens de l’Art Ensemble se sont retrouvés au Vieux Colombier dans la même soirée que Brigitte Fontaine, Higelin et Areski, qui leur ont proposé d’enregistrer « Comme À La Radio ». La rencontre avec Sanvi Alfred Panou s’est faite de l’autre côté de la rue, au bistrot Saint-Jean, plaque tournante des musiciens et artistes de passage. Panou venait du théâtre expérimental et a sympathisé avec ces Américains, qui l’ont invité dans la foulée des sessions de « Comme À La Radio ». Pour la petite histoire, c’est Higelin qui a bétonné ce principe ; sur le trajet de chez lui au studio, il invitait les musiciens qu’il croisait. C’était presque maladif chez lui, l’art des rencontres pratiqué à l’extrême. Quant à Panou, il est ensuite reparti au Togo pour développer des activités théâtrales. C’est surprenant que ce 45-tours n’ait pas été transformé en 33-tours quand on voit sa qualité d’écriture. Les deux morceaux sont dingues. »

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L'Art Ensemble of Chicago à Paris, 1974.

Georges Arvanitas / Michel Graillier / René Urtreger / Maurice Vander ‎– Pianos Puzzle (1970)

« Mon père était un grand amateur de jazz et notamment de pianistes. Maurice Vander a été son orchestrateur privilégié dans les années 60, lorsqu’il enregistrait ses chansons pour le label Disc’AZ. Pourtant, ce n’est pas lui qui s’est occupé de ce projet, mais Michel Salou [Qui était crédité comme producteur et gérait aussi le studio, NDLR] et Fernand Boruso. Je pense que c’est Salou qui a contacté les musiciens et Boruso qui a eu l’idée du concept d’albums-puzzle – un disque par pianiste plus un où ils jouent tous ensemble, avec des pochettes assorties. On sent l’inspiration de l’album Free Jazz: A Collective Improvisation d’Ornette Coleman, où deux quartet jouaient en même temps. Saravah débutait, il y avait encore de l’argent et on pouvait se permettre à peu près n’importe quoi. Parmi les quatre jazzmen du projet, Michel Graillier est resté le plus proche de Saravah par la suite ; on le retrouve sur Moshi de Barney Wilen et certains disques de Jack Treese. Pianos Puzzle reste peu connu en France, il faudrait tout rééditer… mais en vinyle, car ce sont de beaux objets. »

Baroque Jazz Trio ‎– Baroque Jazz Trio (1970)

« Je ne sais pas exactement comment ils sont arrivés jusqu’à Saravah... sans doute aussi sous l’impulsion de Fernand Boruso. Il y avait Jean-Charles Capon, violoncelliste qui a intégré ensuite le groupe de Jacques Higelin et de Brigitte Fontaine ; Philippe Rondal, un excellent batteur ; et George Rabol, pianiste et joueur d’épinette. Leur musique était décalée, à la fois free et néobaroque. Leur nom était un clin d’œil au Modern Jazz Trio. Pendant trois ou quatre ans, ils sont devenus les musiciens attitrés du studio Saravah. Ils accompagnaient les musiciens qui enregistraient des 45-tours et dont on n’a pas souvent gardé la trace, comme Jo Schmelzer, Béatrice Arnac - la compagne de Boruso - ou Florent et son « Je cherche une vieille pour les vacances », un grand tube inconnu... Capon a joué un rôle important dans le son Saravah des premières années. On retrouve sa touche très contemporaine sur « Les Beaux Animaux », une face B rare de Fontaine, ou l’album Un Beau Matin d’Areski. Je suis très content que Le Souffle Continu réédite bientôt ce disque ainsi que L'Univers-Solitude, duo de Capon avec le percussionniste suisse Pierre Favre, qui est un chef d’œuvre. C’est possible grâce à Boruso qui, en quittant Saravah, avait récupéré les licences des disques pour lesquels il s’était le plus investi. »

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Jean-Charles Capon,Georges Rabol et Philippe Combelle du Baroque JazzTrio au studio Saravah, 1970.

Steve Lacy - Lapis (1971)

« Encore un coup de coeur de Boruso, proche de Steve Lacy depuis ses enregistrements pour BYG Actuel. Mon père avait beaucoup d’estime pour lui mais sa musique le dépassait un peu, ce qui est assez compréhensible. Lacy faisait partie de ces musiciens qui étaient chez eux au studio Saravah, il y a réalisé cinq albums en quatre ans. Des disques qui se vendaient très peu, où il donnait libre cours à ses expérimentations. Mes morceaux préférés sont justement sur Lapis, comme « The High Way », que je joue régulièrement quand on m’invite à passer des disques. Sur « The Cryptosphere », il s’amuse à gratter un disque de Louis Amstrong tout en soufflant doucement dans l’embout de son saxophone... Tout est très moderne. »

Maurice Lemaître ‎– La Lettre Et Le Silence / Au Dela Des Mots (1972)

« Maurice Lemaître était le numéro 2 du lettrisme, un mouvement littéraire important créé par quelques déçus du surréalisme. Boruso était hyper fan de Lemaître, qui, de son côté, était attiré par la réputation du studio et voulait voir ce qu’il s’y passait. Ils se sont rencontrés au bistrot Saint-Jean et ont décidé ensemble de mettre en boîte ce disque incroyable, qui est devenu l’un des plus rares et chers du catalogue [Entre 200 et 1200 euros sur Discogs, NDLR]. Lemaître est un artiste culte, tous ses livres et ses films sont recherchés par les collectionneurs. Malheureusement, je ne sais pas ce qui s’est passé dans le détail, mais Boruso a récupéré les bandes de La Lettre Et Le Silence avant de les re-céder à Maurice Lemaître... Une réédition serait la bienvenue, d’autant que je n’ai plus mon exemplaire, offert à une époque où les choses semblaient plus simples. Je l’incluais systématiquement dans mes mixes, ça marche avec tout. C’est une vraie quête pour moi de retrouver ce disque. »

Barney Wilen ‎– Moshi (1972)

« Quand mon père vivait à Lisbonne à la fin des années 50, il s’était lié d’amitié avec un saxophoniste baryton belge, Jean-Pierre Gebler, qui devait forcément connaître Barney Wilen… Mais ils ne se sont rencontrés que plus tard à Paris. Pierre était très sensible à la musique et au projet de Wilen. Tous deux avaient un désir d’art total qui passait par le cinéma. À la fin des années 60, Wilen est parti en Afrique avec une caméra et un magnéto. Il devait rejoindre Zanzibar depuis Alger, mais le tournage a très mal tourné, il y a eu un mort dans l’équipe. Des bobines super 8 ont été conservées par Caroline de Bendern, sa compagne de l’époque, que Le Souffle Continu a éditées en DVD pour la ressortie de Moshi. Wilen travaillait directement sur ses bandes ramenées d’Afrique de l’ouest, c’était un chantier fou pour l’époque. En même temps, il ne jouait plus avec un groupe de free jazz, mais de pop psychédélique, ce qui fait qu’on trouve aussi sur l’album des paroles en anglais très bizarres. »

Mahjun – Mahjun (1973)

« Un groupe que j’aime beaucoup. Je suis touché en particulier par Les Enfants Sauvages, parce qu’on y entend la voix de ma mère, Dominique. C’est très planant, et pour cause, on est en plein dans le rock progressif et psychédélique. Tous les textes sont écrits sous drogue. Le Jus De La Figue, c’était une expression pour désigner l’huile de cannabis. En même temps, le leader du groupe, Jean-Louis Lefebvre, était assez carré musicalement, ça ne partait pas dans tous les sens ; il s’est tourné ensuite vers le folk et le blues. Mahjun avait une réputation de groupe radical : ils avaient signé un premier album chez Vogue, juste avant mai 68, alors qu’ils vivaient en communauté, mais celui-ci avait été interdit. Il a été pressé puis pilonné immédiatement, tant c’était une charge violente contre le capitalisme ! Pendant quelques années, Mahjun est devenu le groupe du studio Saravah ; on les retrouve sur les enregistrements de ma mère, de mon père, de David McNeil et même de Jean-Roger Caussimon, sur un disque incroyable réalisé par Jim Cuomo. Ils étaient les piliers des soirées Saravah avec Naná Vasconcelos. N’importe qui pouvait monter sur scène avec eux, on était sûr de décoller. »

Naná Vasconcelos, Nelson Angelo, Novelli - Nana, Nelson Angelo, Novelli (1973)

« La dictature sévissait toujours au Brésil. C’est Michel Legrand qui a payé le billet d’avion de Nelson Angelo et Novelli pour leur permettre de quitter le pays. Et Naná Vasconcelos les a introduit chez Saravah. Ce disque n’a pas été enregistré dans notre studio, alors en rénovation - on passait du 8-pistes au 16-pistes - mais au studio Aquarium, cinq fois plus grand, où Magma a réalisé tous ses albums. La spatialité du son est formidable, les musiciens sont excellents, et on obtient une expression tout à fait moderne de la musique brésilienne, en pleine période tropicaliste - on parlait aussi de « new bossa ». La pochette est l’oeuvre de Jean-Michel Folon, grand peintre belge et ami de mon père. Je ne sais pas trop par quel biais, on retrouve aussi au générique Jean-Pierre Gebler, avec qui Pierre avait découvert la bossa nova à Lisbonne quand ils avaient 20 ans. Tout le monde semble avoir mis la main à la pâte... sûrement parce que le label n’avait plus un rond. »

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Naná Vasconcelos à Montmartre, 1972.

Jack Treese - Maitro The Truffle Man (1974)

« Jack Treese fait partie des artistes que j’ai redécouverts en travaillant sur le livre. Maitro The Truffle Man est son disque le plus abouti, mais j’aime aussi beaucoup The John Leroy Album, plus obscur, sur lequel l’ingénieur du son Daniel Valencien a fait un vrai travail de producteur à l’américaine. Il y a des trucs hallucinants sur ce disque. Mais Maitro The Truffle Man reste un repère dans l’évolution du label, notamment parce qu’il consacre la rencontre entre Treese, Naná Vasconcelos et Pierre Akendengue. Ce dernier participe au morceau General Store, qui tapait fort sur le système, contre les grandes surfaces… C’est tout l’esprit Saravah résumé en quatre minutes. C’est aussi l’un des derniers succès éditoriaux du label, parce qu’un des morceaux s’était retrouvé en générique d’une émission télé. »

Jean-Philippe Goude & Olivier Colé - Jeunes Années (1976)

« C’est vachement bien, c’est super rare… Malheureusement, ça fait partie des disques que je recherche. Jean-Philippe Goude est un pionnier de l’électronique. Il était très présent dans la dernière période de Saravah, avec son Moog et ses boucles de piano. Il intervient sur un morceau magnifique de Jean-Roger Caussimon, « Il Fait Soleil », et a travaillé avec mon père sur Viking Bank, le tout dernier disque enregistré au studio Saravah. C’est lui qui a orchestré le morceau Altitude. C’était juste avant que Pierre ne parte au Japon pour rencontrer la scène électro-acoustique, mais Goude était déjà dans cette esthétique très épurée. Le disque sera probablement réédité par Le Souffle Continu, ce qui me donnera l’occasion de rencontrer cet homme, que je n’ai pas eu le temps de consulter pour le livre. Il reste encore beaucoup d’histoires à raconter. »

Le livre Saravah, C'est où l'horizon ? de Benjamin Barouh est paru en mars dernier chez Le Mot et le Reste.
La soirée hommage au label Saravah aura lieu ce vendredi au festival BBMix à Boulogne Billancourt. Toutes les infos sont disponibles ici.

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