Société

Le microdosage de testostérone a changé ma vie

Je savais que j’étais non-binaire, mais j’avais peur de dire à mon médecin que je ne voulais pas d’une transition de femme à homme. Je pensais qu’il n’était pas permis d’être dans l’entre-deux.

par Alyza Enriquez
31 Mai 2019, 8:12am

Photo : Sarah Luby Burke

La dernière fois que j’ai pris de la testostérone, c’était il y a environ un an. La dose était de 20 mg toutes les deux semaines – beaucoup moins que le dosage habituel pour une personne qui veut faire la transition complète de femme à homme, qui est de 50 à 100 mg toutes les semaines. Je suis non-binaire et je n’ai pas envie de me présenter comme un homme en fonction de critères physiques désuets. Quand je prenais cette petite quantité de testostérone, les changements physiques qu’elle entraînait étaient subtils. Au bout de quelques mois, ma masse grasse s’est déplacée, mes épaules se sont élargies, ma mâchoire est devenue plus carrée et mon visage plus masculin. La plus grande différence, cependant, c'était que je me sentais davantage à ma place dans mon corps.

J’appelle mon traitement « microdosage hormonal ». Je ne sais pas comment les autres appellent ça, parce qu’il y a relativement peu d’autres personnes non-binaires avec un compte public qui ont pris des hormones de cette façon. Je n’ai vu que des mentions de comptes similaires sur Instagram, des blogues obscurs et de temps à autre un fil de conversation r/NonBinary sur Reddit. L’absence d’information sur le microdosage est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles j’ai eu du mal à trouver exactement ce dont j’avais besoin.

Bien avant de connaître les termes « non-binaire » ou « microdosage », j’essayais de trouver instinctivement ce qui me permettrait le mieux de me sentir « moi-même ». Ma première expérience de non-conformité de genre s’est produite à la plage. Je devais avoir quatre ans. Mon père a dit que je pouvais choisir mon maillot, alors j’ai choisi un short rouge pompier. On m’avait assigné le genre féminin à la naissance, mais mon père se fichait de savoir si mes vêtements correspondaient à ce que les filles étaient censées porter. Il voyait que ce maillot me rendait heureuse (mais il ne savait pas que c’était parce qu’un enfant m’avait considéré comme un garçon la première fois que je l’avais porté). Les vagues me fouettaient et je me sentais libre. Je ne me doutais pas que porter ce maillot pouvait être considéré comme anormal avant que ma mère me le dise. Pour elle, le short me faisait passer pour un niño, un garçon, et elle ne voulait pas que les abuelas lancent des regards à ce jeune garçon avec les oreilles percées. Jusque-là, je ne connaissais pas mon genre, ou ce que le genre voulait dire pour les autres.

Mon impression d’être un mélange de fille et de garçon a commencé à croître à ce moment-là. Au début du collège, je me suis donné un prénom masculin : je m’appelais Marie, mais je disais que je m’appelais Michael. Quand je me présentais à d’autres élèves, je m’assurais de le dire. En général, les élèves étaient confus, ce que j’aimais secrètement. Quand mon professeur d’espagnol nous a donné des surnoms, j’ai demandé un surnom sans a ni o à la fin.

« Je ne me conformais à aucun des deux genres, une réalité que je n’ai pu accepter que lorsque j’ai appris que la testostérone pouvait être un outil pour l’incarner »

Après des années à peaufiner ma façon de me présenter et de me voir, j’ai annoncé à ma mère que j’étais trans. C’était mon deuxième coming-out : j’avais précédemment dit à ma mère que j’étais lesbienne, quand elle m’avait surpris à caresser une fille sur mon lit. J’ai ressenti le même serrement au cœur les deux fois. J’avais la très forte envie de ne jamais aborder le sujet. À la place, j’ai bafouillé « je suis trans » et, en voyant le choc sur le visage de ma mère, je me suis mis à pleurer. J’ai essayé d’expliquer que mon moi idéal serait beau et masculin. Ce que j’avais vu jusque-là des trans donnait à penser que l’on était soit un mec, soit une fille, et que choisir l’un ou l’autre était la seule façon d’être compris par mes proches. Mais je sentais que ni l’un ni l’autre ne m’allait.

Je suis allé en thérapie avec ma mère pour exprimer mon désir d’être un garçon. L’idée d’une transition médicale complète me terrifiait. Voir des images d’hommes trans était réconfortant et, en même temps, ne l’était pas – j’étais dans l’incertitude. J’ai passé mes séances à décrire cette incertitude, en gardant ma contenance pour montrer que je n’étais pas troublé par des questions qui m’enfermaient dans la case « homme » ou « femme ».

« Voudrais-tu être un époux, un jour, ou une épouse, m’a demandé le psychologue. « Je voudrais juste qu’il y ait d’autres mots pour ce rôle », était la seule réponse que j’avais.

Je n’en ai pas trouvé de meilleure pendant quatre ans, jusqu’à mes 21 ans. J’ai passé les trois premiers mois de 2014 à lire fiévreusement le blog d’une personne nommée Micah qui se disait « non-binaire ». C’était la première fois que je voyais ce terme. L’auteur expliquait en détail sa transition au moyen du microdosage hormonal. Le fait de lire sur les effets de petites doses de testostérone au fil de quelques années m’a amené à découvrir ce que je savais depuis toujours : je ne me conformais à aucun des deux genres, une réalité que je n’ai pu accepter que lorsque j’ai appris que la testostérone pouvait être un outil pour l’incarner.

J’ai pris une photo de groupe avec mes colocs qui m’ont soutenu le matin de mon premier rendez-vous avec le médecin. Je n’avais parlé qu’à eux de mon plan d’effectuer cette transition que je venais de découvrir. Je n’en ai pas parlé à mes parents, parce que je savais que le mot testostérone susciterait une foule de questions dessinant une nouvelle silhouette masculine que je n’avais pas l’intention d’avoir. Je me suis rendu à mon rendez-vous avec enthousiasme, mais sans trop savoir ce à quoi je devais m’attendre. Le terme non-binaire me définissait, mais je partais du principe qu’il ne me serait pas permis de mener ma propre expérience, alors je n’en ai pas parlé. Devant le médecin, j’ai moi-même été surpris de m’entendre prononcer le mot homme et faussement affirmer que je voulais en devenir un.

À la fin du rendez-vous, j’ai eu une autre surprise : je pouvais prendre de la testostérone et apprendre à m’en injecter le jour même. Alors que je m’attendais à éprouver de la joie, j’en ai plutôt été privé : on m’a donné un dosage correspondant à mon mensonge. J’ai inventé un prétexte et je suis parti de la clinique sans testostérone. Je me suis senti vaincu et dubitatif.

Mon expérience n’était pas aussi rare que je le pensais à l’époque. Une étude menée en 2014 par le LGBT Health Education Center a indiqué que plus de 40 % des professionnels de la santé interrogés ne savaient pas comment aborder et gérer les questions d’identité de genre. J’ai parlé à Zil Goldstein, directrice adjointe à la clinique Callen-Lorde de New York, qui travaille avec la communauté LGBTQIA+.

« On parle de prescrire de faibles doses de testostérone depuis beaucoup plus longtemps que les gens le pensent. C’est ainsi que je vois les soins pour les personnes transgenres qui ont une identité de genre non-binaire et binaire. La personne qui reçoit les soins est le capitaine du navire et je suis la navigatrice. C’est ainsi qu’on prend soin de tout le monde. »

Bien que les cliniques spécialisées dans l’identité de genre comme Callen-Lorde puissent avoir plus d’expérience dans ce traitement pour personnes non-binaires, Mme Goldstein a raison : prescrire de faibles doses de testostérone n’est pas inusité en médecine. Voici ce que dit le guide Standards de Soins pour la santé des personnes transsexuelles, transgenres et de genre non-conforme :

« Certaines personnes cherchent une féminisation ou masculinisation maximale, tandis que d’autres vont éprouver un soulagement avec une présentation androgyne résultant d’une hormonothérapie minimisant les caractéristiques sexuelles secondaires existantes. L’hormonothérapie doit être individualisée selon : les buts du patient, le rapport bénéfice/risque du traitement, la présence d’autres problèmes médicaux, et les perspectives et enjeux au niveau socioéconomique. »

La plupart des portraits que l’on fait de la transitude sont binaires : comme Laverne Cox sur la couverture du TIME ou Laith Ashley dans RuPaul’s Drag Race. L’acceptation qu’offrent ces plateformes se base sur une perspective cisnormative de la transitude. Pour les personnes non-binaires, cette perspective peut renforcer la notion répandue voulant que la transitude soit basée sur l'état d'avancement de la transition médicale complète d'un individu. Le microdosage rejette cette notion, parce qu’il s’agit d’un processus sans une inflexible « fin ».

Mon malaise et ma peur à l’idée de dire à un médecin ce que je ressens m’ont semblé diminuer quand je suis retourné sur le blog de Micah et que j’ai décidé d’essayer de nouveau, cette fois avec plus de franchise. Je suis retourné à la clinique Callen-Lorde et j’ai obtenu une ordonnance qui répondait à mes besoins. J’ai expliqué à mon médecin que j’étais non-binaire et que je voulais que le changement se fasse lentement – extrêmement lentement même, si le choix m’était donné. On a eu une conversation ouverte de laquelle je suis sorti avec une sensation de bien-être. Je n’avais pas gardé le secret.

Dans un monde où les personnes non-binaires auraient non seulement le sentiment d’être représentées, mais aussi accès aux récits d’autres personnes qui ont trouvé leur propre façon de vivre leur transition, je ne pense pas que le microdosage serait si rare. Je suis emballé par l’avenir que j’entrevois tard le soir dans les images de mon fil d’actualité. Les personnes que j’y vois, des membres de ma communauté et d’autres plus connus, comme Alok, Aaron Philip, Shamir et Chella Man, ouvrent, comme moi, de nouvelles voies. Je me vois en eux : ils ne sont pas blancs, ils ont des courbes, ils ont un peu de duvet au visage, ils sont beaux, et ainsi de suite. Ils me montrent que les personnes binaires sont diverses, qu’il n’y a pas de façon d’être prescrite ni d’attentes. Je prends de la testostérone pour parvenir à cette liberté, me rapprocher petit à petit d’un espace doux et indulgent où je peux être gentil, sévère, audacieux et subtil. Moi-même.

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